II
contre la muraille ; à partir de ce jour nous cessâmes de mesurer les heures, et le temps cessa d’exister pour nous : il était tombé dans l’éternité.
Cependant, comme j’avais remarqué que Cantarello venait régulièrement tous les huit jours, chaque fois qu’il venait, je faisais une marque sur la muraille, et cela remplaçait à peu près notre montre : mais je me lassai à mon tour de ce calcul inutile, et je cessai de marquer les visites de notre geôlier.
Un temps indéfini s’écoula : ce durent être plusieurs années. Je devins enceinte.
Ce fut une sensation bien joyeuse et bien pénible à la fois. Devenir mère dans un cachot, donner la vie à un être humain sans lui donner le jour ni la lumière, voir l’enfant de ses entrailles, une pauvre créature innocente qui n’est point née encore, condamnée au supplice qui vous tue !
Pour notre enfant nous revînmes à Dieu, que nous avions presque oublié. Nous l’avions tant prié pour nous, sans qu’il nous répondît, que nous avions fini par croire qu’il ne nous entendait pas; mais nous allions le prier pour notre enfant, et il nous semblait que notre voix devait percer les entrailles de la terre.
Je ne dis rien à Cantarello. J’avais peur, je ne sais pourquoi, que cette nouvelle ne lui inspirât quelque sombre projet contre nous ou contre notre enfant. Un jour il me trouva assise sur mon lit et allaitant la pauvre petite créature.
A cette vue il tressaillit, et il me sembla que sa sombre figure s’adoucissait. Je me jetai à ses pieds.
— Promettez-moi que mon enfant n’est point enseveli pour toujours dans ce cachot, lui dis-je, et je vous pardonne.
Il hésita un instant, puis, passant la main sur son front :
— Je vous le promets! dit-il.
A la visite suivante il m’apporta tout ce qu’il fallait pour habiller mon enfant.
Cependant je dépérissais à vue d’œil. Un jour, Canlarello me regarda avec une expression de pitié que je ne lui avais pas encore vue.
— Jamais, me dit-il, vous n’aurez la force d’allaiter cet enfant.
Ah I répondis-je, vous avez raison, et je sens que je m’éteins. C est l’air qui me manque.
— Voulez-vous sortir avec moi ? demanda Gantarcllo.
Je tressaillis.
— Sortir! et Luigi, et mon enfant!
— Ils resteront ici pour me répondre de votre silence.
— • Jamais! répondis-je, jamais !
Cantarello reprit en silence sa lanterne, qu’il avait posée sur la table, et sortit.
Je ne sais combien d’heures nous restâmes sans parler, Luigi et moi.
— Tu as eu tort, me dit enfin Luigi.
— Mais pourquoi sortir? répondis-je*
— Tu aurais vu où nous sommes, tu aurais remarqué où il te conduisait. Tu aurais pu trouver quelque moyen de révéler notre existence et d’appeler à nous la pitié des hommes. Tu as eu tort, te dis-je.
— C’est bien, lui répondis-je; s’il m’en parle encore, j’accepterai.
Et nous retombâmes dans notre silence habituel.
Les huit jours s’écoulèrent. Cantarello reparut; outre nos provisions habituelles, il porlait un assez gros paquet.
— Voici des habits d’homme, dit-il ; quand vous serez décidée à sortir, mettez-les, je saurai ce que cela veut dire, et je vous emmènerai.
IMPRESSIONS DE VOYAGE
Je ne répondis rien; mais, à la visite suivante, Gantarello me trouva vêtue en homme.
— Venez, me dit-il.
— Un instant, m’écriai-je, vous me jurez que vous me ramènerez ici.
— Dans une heure vous y serez.
— Je vous suis.
Cantarello marcha devant moi, ferma la première porte, et nous nous trouvâmes dans un corridor. Dans ce corridor était une seconde porte qu’il ouvrit et qu’il ferma encore, puis nous montâmes dix ou douze marches, et nous nous trouvâmes en face d’une troisième porte.
Cantarello se retourna vers moi, tira un mouchoir de sa poche et me banda les yeux. Je me laissai faire comme un enfant ; je me sentais tellement en la puissance de cet homme, qu’une observation même me semblait inutile.
Lorsque j’eus les yeux bandés, il ouvrit la porte, et il me sembla que je passais dans une autre atmosphère. Nous fîmes quarante pas sur des dalles, quelques-unes retentissaient comme si elles recouvraient des caveaux, et je jugeai que nous étions dans une église. Puis Cantarello lâcha ma main et ouvrit une autre porte.
Cette fois je jugeai, par l’impression de l’air, que nous étions enfin sortis, et du caveau et de l’église, et sans donner le temps à Cantarello de me découvrir les yeux, sans songer aux suites que pouvait avoir mon impatience, j’arrachai le mouchoir !
Je tombai à genoux, tant le monde me parut beau 1 II pouvait être quatre heures du matin, le petit jour commençait à poindre; les étoiles s’effaçaient peu à peu du ciel, le soleil apparaissait derrière une petite chaîne de collines; j’avais devant moi un horizon immense : à ma gauche des ruines, â
LE SPEUONAl'.E.
ma droite (les prairies et un neuve; devant moi une ville, derrière celte ville la mer.
Je remerciai Dieu de m’avoir permis de revoir toutes ccs belles choses, (lui, malgré le crépuscule dans lequel elles m’apparaissaient, ne laissaient pas de m’éblouir au point de me forcer de fermer les yeux, tant mes regards s’étaient affaiblis dans mon caveau. Pendant ma prière, Cantarello referma la porte. Gomme je l'avais pensé, c’était celle d’une église. Au reste cette église m’était tout à fait inconnue, et j’ignorais parfaitement où je me trouvais.
N’importe, je n’oubliai aucun détail ; et ce me fut chose facile, car le paysage tout entier se reflétait dans mon âme comme dans un miroir.
Nous attendîmes que le jour fût tout à fait levé, puis nous nous acheminâmes vers un village. Sur la route nous rencontrâmes deux ou trois personnes qui saluèrent Cantarello d’un air de connaissance. En arrivant au village, nous entrâmes dans la troisième maison à droite. Il y ayait au fond de la chambre et près d’un lit une vieille femme qui ülait; près de la fenêtre, une jeune femme, de mon âge à peu près, était occupée à tricoter; un enfant de deux à trois ans se roulait à terre.
Les femmes paraissaient habituées à voir Cantarello ; pourtant je remarquai que pas une seule fois elles ne l’appelèrent par son nom. Ma présence les étonna. Malgré mes habits, la jeune femme reconnut mon sexe, et ht à demi-voix quelques plaisanteries à mon conducteur. C’est un jeune prêtre, répondit-il d’un ton sévère; un jeune prêtre de mes parens qui s’ennuie au séminaire, et que, de temps en temps, pour le distraire, je fais sortir avec moi.
Quant à moi, je devais paraître comme abrutie à ceux qui me regardaient. Mille idées confuses se pressaient dans mon
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esprit; je me demandais si je ne devais pas crier au secours, à l’aide, raconter tout, accuser Garitarello comme voleur, comme assassin. Puis je m’arrêtais, en songeant que tout le monde paraissait le connaître et le vénérer, tandis que moi j’étais inconnue; on me prendrait pour quelque folle échappée de sa loge, et l’on ne ferait pas attention à moi , ou, dans le cas contraire, Cantarello pouvait fuir, repasser par l’église, égorger mon enfant et mon mari. Il l’avait dit, mon enfant et mon mari répondaient de moi. D’ailleurs, où et comment les retrouverais-je? La porte par laquelle nous étions entrés dans l’église ne pouvait-elle être si secrète et si bien cachée qu’il fût impossible de la découvrir? Je résolus d’attendre, de me concerter avec Luigi, et d’arrêter sans précipitation ce que nous devions faire.
Au bout d’un instant, Cantarello prit congé des deux femmes, passa son bras sous le mien, descendit par une petite ruelle jusqu’au bord d’un fleuve, suivit pendant un quart de lieue son cours, qui nous rapprochait de l’église; puis, par un détour, il me ramena sous le porche par lequel j’étais sortie, me banda les yeux et rouvrit la porte, qu’il referma derrière nous. Je comptai de nouveau quarante pas. Alors la seconde porte s’ouvrit ; je sentis l’impression froide et humide du souterrain, je descendis les douze marches de l’escalier intérieur ; nous arrivâmes à la troisième porte, puis à la quatrième; elle cria à son tour sur ses gonds. Enfin Cantarello me poussa, les yeux toujours bandés, dans le caveau, et referma la porte derrière moi. J’arrachai vivement le bandeau, et je me retrouvai en face de Luigi et de mon enfant.
Je voulais raconter aussitôt à Luigi tout ce que j’avais vu, mais il me fit, en portant un doigt à sa bouche, signe que Cantarello pouvait écouter derrière la porte, et entendre ce
LE SPERONARE
ni
que nous dirions. J’allai m’asseoir sur le matelas qui me servait de lit, et je donnai le sein iï mon enfant.
Luigi ne s’élait pas trompé : au bout d’une heure à peu près, nous entendîmes des pas qui s’éloignaient doucement. Ennuyé de noire silence, Ganiarello, sans doute, s’élait décidé à partir. Ce|)endant nous ne nous crûmes pas encore en sûreté, malgré ces apparences de solitude ; nous attendîmes quelques heures encore; puis, ces quelques heures écoulées, je m’approchai de Luigi, et, à voix basse, je lui racontai tout ce que j’avais vu, sans omettre un détail, sans oublier une circonstance.
Luigi réfléchit un instant ; puis, me faisant à son tour quelques questions auxquelles je répondis affirmativement :
— Je sais où nous sommes, dit-il ; ces ruines sont celles de l’Épipoli, ce fleuve, c’est l’Anapus; cette ville, c’est Syracuse ; enfin, cette chapelle, c’est celle du marquis de San- Floridio.
— O mon Dieu ! m’écriai-je en me rappelant cette vieille histoire d’un marquis de San-Floridio qui, du temps des Espagnols, avait passé dix ans dans un souterrain, souterrain si bien caché que ses ennemis les plus acharnés n’avaient pu le découvrir.
— Oui, c’est cela, dit Luigi, comprenant ma pensée ; oui, noi>s sommes dans le caveau du marquis Francesco, et aussi bien cachés aux yeux des hommes que si nous étions déjà dans notre tombe.
Je compris alors combien il était heureux que je n’eusse pas cédé à ce mouvement qui m’avait portée à appeler au secours.
— Eh bien ! me demanda Luigi après un long silence, as-tu conçu quelque espérance? as-tu formé quelque projet?
— Écoule, lui dis-je. Parmi ces deux femmes, il y en avait
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une, la plus jeune, qui me regardait avec intérêt ; c’est à elle qu’il faudrait parvenir à faire savoir qui nous sommes et où nous sommes.
— Et comment cola?
J’allai à la table et je pris deux feuilles de papier blanc dans lesquelles étaient enveloppés quelques fruits.
— Il faut, dis-je à Luigi , mettre à part et cacher tout le papier que désormais nous pourrons nous procurer; j’écrirai dessus toute notre malheureuse histoire, et, un jour où je sortirai, je la glisserai dans la main de la jeune femme,
— Mais si malgré tout cela on ne retrouve pas l’entrée du caveau, si Cantarello arrêté se tait, et si, Gantarello se taisant, nous restons ensevelis dans ce tombeau?
— Ne vaut-il pas mieux mourir que de vivre ainsi ?
— Et notre enfant? dit Luigi.
Je jetai un cri et je me précipitai sur mon enfant. Dieu me pardonne I je l’avais oublié, et c’était son père qui s’en était souvenu.
Il fut convenu cependant que je suivrais le plan que j’avais proposé ; seulement, je ne devais oublier rien de ce qui pourrait guider les recherches. Puis nous laissâmes de nouveau couler le temps, mais cette fois avec plus d’impatience, car, si éloignée qu’elle fût, il y avait une lueur d’espérance à l’horizon.
Cependant, pour ne point éveiller les soupçons de Cantarello, il fallait, si ardent qu’il fût, cacher le désir que j’avais de sortir une seconde fois ; lui, de son côté, semblait avoir oublié ce qu’il m’avait offert. Quatre mois s’écoulèrent sans que j’en ouvrisse la bouche; mais je retombais dans un marasme tel que, me voyant un jour couchée sans mouvement et pâle comme une morte, il me dit le premier ;
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— Si dans huit jours vous voulez sorlir, tenez-vous prèle; je vous emmènerai.
J’eus la force de ne point laisser voir la joie que j’éprouvai h celle proposition, et je me contentai de lui faire signe de la tête que j’obéirais.
Pendant le temps qui s’était écoulé, nous avions mis de côté tout le papier que nous avions pu recueillir, et il y en avait déjà assez pour écrire l’histoire détaillée de tous nos malheurs.
Le jour venu, Cantarello me trouva prête. Comme la première fois, il marcha devant moi jusqu’à la seconde porte, et là, comme à la première sortie, il me banda les yeux ; puis tout se passa comme tout s’était déjà passé. A la porte de l’église, j’ôtai mon bandeau.
Nous sortions à peu près à la même heure que la première fois ; c’était le même spectacle, et cependant, chose étrange I déjà je le trouvais moins beau.
Nous nous acheminâmes vers le village; nous entrâmes dans la même maison. Les deux femmes y étaient encore, l’une filant, l’autre tricotant. Sur une table étaient un encrier et des plumes. Je m’appuyai contre cette table, et je glissai une plume dans ma poche. Pendant ce temps, Cantarello parlait à voix basse avec la jeune femme. C’était de moi encore qu’il était question, car elle me regardait en parlant. J’entendis qu’elle lui disait : — Il paraît qu’il ne s’habitue pas au séminaire, votre jeune parent, car il est encore plus pâle et plus triste que la première fois que vous nous l’avez amené. — Quant à la vieille femme, elle ne disait pas un mot, elle ne levait pas la tête de son rouet ; elle paraissait idiote.
Au bout de dix minutes à peu près, Cantarello, comme la première fois, mit mon bras sous le sien, reprit la même
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route, et descendit aux bords du petit fleuve. Tout en suivant ce chemin, je dis à Cantarello que Je voudrais bien avoir aussi des aiguilles et du coton pour tricoter, et il me promit qu’il m’en apporterait.
Tout en revenant vers la chapelle, je m’aperçus que nous devions être à la tin de l’automne ; les moissons étaient faites, ainsi que les vendanges. Je compris alors pourquoi Cantarello avait été quatre mois sans me parler de sortir. Il attendait que les travailleurs eussent quitté les champs.
A la porte de la chapelle, il me banda de nouveau lesyeüx. Je rentrai conduite par lui, et sans faire la moindre résistance. Je comptai de nouveau les quarante pas, et nous nous arrêtâmes. Je compris pendant cette pause que Cantarello fouillait à sa poche pour en tirer la clef. J’entendis qu’il cherchait contre la muraille l’ouverture de la serrure. Je songeai qu’il devait alors avoir le dos tourné. Je levai vivement mon bandeau, et je l’abaissai aussitôt. Ce ne fut qu’une seconde, mais cette seconde me suffit. Nous étions dans la chapelle à gauche de l’autel. La porte doit se trouver entre les deux pilastres.
C’est là qu’il faudra chercher cette entrée, chercher jusqu’à ce qu’on la trouve, car c’est là précisément et positivement qu’elle est.
Cantarello ne vit rien. Les deux portes s’ouvrirent successivement devant nous, et, la troisième refermée derrière moi, je me retrouvai dans notre cachot.
Luigi et moi, nous observâmes le même silence que la première fois, et ce ne fût que lorsque je jugeai qu’il était impossible que Cantarello fût encore là, que je tirai la plume de ma poche et que je la montrai à Luigi. Il me fit signe de la cacher, et je la glissai sous mon matelas.
Puis j’allai m’asseoir près de lui, et, comme la première