II. O
IMPRESSIONS DE VOYAGE
quant de Topposition, il avait passé au peuple. Dans l’une et l’autre classe, il avait recueilli des documens si curieux, que, ne voulant pas laisser ses notes incomplètes, il avait demandé l’avant-veille à il signor Mercurio s’il ne pourrait lui ouvrir quelque porte de cette classe moyenne qu’on appelle en Italie le mezzo ceto. Il signor Mercurio lui avait répondu que rien n’était plus facile, et que dès le lendemain il pourrait le mettre en relations avec une petite bourgeoise fort bavarde, et dont la conversation était des plus instructives. Gomme on le pense bien, le baron de S... avait accepté.
La veille au soir, en conséquence, il signor Mercurio était venu le chercher à l’heure convenue, et l’avait conduit dans une rue assez étroite, en face d’une maison de modeste apparence ; le baron avait, à l’instant même et du premier coup d’œil, rendu justice à l’intelligence de son guide, qui avait ainsi trouvé tout d’abord ce qu’il lui avait dit de chercher. Il allait tirer le cordon de la sonnette, pressé qu’il était de voir si l’intérieur de la maison correspondait à l’extérieur, lorsque il signor Mercurio lui avait arrêté le bras, et, lui montrant une petite clef, lui avait fait comprendre qu’il était inutile d’immiscer un concierge ou un domestique aux secrets de la science. Le baron avait reconnu la vérité de la maxime, et avait suivi son guide, qui, marchant devant lui, le conduisit, par un escalier étroit mais propre, à une porte qu’il ouvrit comme il avait fait de celle de la rue. Getle porte ouverte, il traversa une antichambre, et, ouvrant une troisième porte, qui était celle d’une salle à manger, il y introduisit le baron en lui disant qu’il allait prévenir la dame à laquelle il avait désiré être présenté.
Le baron, qui s’était plus d’une fois trouvé dans des circonstances pareilles, s’assit sans demander d’explications. La pièce dans laquelle il était répondait à ce qu’il avait déjà
LE SPERONAUE.
VU (le la maison : c’était une cliarnl)r(î modeste avec une i)elile table au milieu, et des gravures enfermées dans des cadres noirs pendus aux murs; ces gravures représentaient la Cène de Léonard de Vinci, V Aurore du Endymion
du Guercliin, et la Bâchante de Garrache. -
Il y avait en outre, dans cette salle à manger, deux portes en face l’une de l’autre. *
Au bout de dix minutes qu’il était assis, le baron, commençant de s’ennuyer, se leva et se mit à examiner les gravures ; au bout de dix autres minutes, s’impatientant un peu plus encore, il regarda alternativement l’une et l’autre des deux portes, espérant à chaque instant que l’une ou l’autre s’ouvrirait. Enfin, comme dix nouvelles minutes s’étaient écoulées encore sans qu’aucune des deux s’ouvrît, il résolut, toujours plus impatient, de se présenter lui-même, puisque il signor Mercurio tenait tant à faire sa présentation. Au moment où il venait de prendre cette décision, et comme il hésitait entre les deux portes, il crut entendre quelque bruit derrière celle de droite. Il s’en approcha aussitôt et prêla l’oreille; sûr qu’il ne s’était pas trompé, il frappa doucement.
— Entrez, dit une voix.
Il sembla bien au baron que la voix venait de lui répondre avec un timbre tant soit peu masculin, mais il avait remarqué qu’en Italie les voix de soprano étaient assez communes chez les hommes ; il ne s’arrêta point à cette idée, et, tournant la clef, il ouvrit la. porte.
Le baron se trouva en face d’un homme de trente à trentedeux ans, vêtu d’une robe de chambre de bazin, assis devant un bureau et prenant des notes dans de gros livres. L’homme à la robe de chambre tourna la tête de son côté, releva scs lunettes, et le regarda.
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— Pardon, monsieur, dit le baron tout étonné de rencontrer un homme là où il s’attendait à trouver une femme; mais je crois que je me suis trompé.
— Je le crois aussi, monsieur, répondit tranquillement riiomme à la robe de chambre.
— En ce cas, mille pardons devons avoir dérangé, reprit le baron.
— Il n’y a pas de quoi, monsieur, répondit l’homme à la robe de chambre.
Alors ils se saluèrent réciproquement, et le baron referma la porte, puis il se remit à regarder les gravures.
Au bout de cinq minutes, la seconde porte s’ouvrit, et une jeune femme de vingt à vingt-deux ans fit signe au baron d’entrer.
— Pardon, madame, dit le baron à voix basse, mais peutélre ignorez-vous qu’il y a quelqu’un là, dans la chambre en face de celle-ci.
— Si fait, monsieur, répondit la jeune femme sans se donner la peine de changer le diapason de sa voix.
— Et sans indiscrétion, madame, demanda le baron, peuton vous demander quel est ce quelqu’un ?
— C’est mon mari, monsieur.
— Votre mari ?
— Oui.
— Diable I
— ' Gela vous contrarie-t-il ?
— C’est selon.
— Si vous l’exigez, je le prierai d’aller faire un tour par la ville; mais il travaille, et cela le dérangera.
— Au fait, dit le baron en riant, si vous croyez qu’il reste où il est, je ne vois pas trop...
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— Oli ! monsieur, il ne bougera lias.
— En ce cas, dit le baron, c’est autre chose, vous avez raison, il ne faut pas le déranger.
Et le baron entra chez la jeune femme, qui referma la porte derrière lui. Au bout de deux heures, le baron sortit après avoir fait sur les mœurs de la bourgeoisie sicilienne les observations les plus intéressantes, et sans que personne, comme la promesse lui en avait été faite, vînt le troubler dans ses observations. Aussi se promettait-il de les reprendre au premier jour.
Comme le baron achevait de me raconter cette histoire, nous arrivions à la Marine.
C’est la promenade des voitures et des cavaliers, comme la Flora est celle des piétons. Lù comme à Florence, comme à Messine, tout ce qui a équipage est forcé de venir faire son giro entre six ou sept heures du soir : au reste, c’est une fort douce obligation : rien n’est ravissant comme cette promenade de la Marine adossée à une file de palais, avec son golfe communiquant à la haute mer, qui s’étend en face d’elle, et sa ceinture de montagnes qui l’enveloppe et la protège. Alors, c’est-à-dire depuis six heures du soir jusqu’à deux heures du malin, souffle le greco^ fraîche brise du nord-est qui remplace le vent de terre, et vient rendre la force à toute cette population qui semble destinée à dormir le jour et à vivre la nuit; c’est l’heure où Païenne s’éveille, respire et sourit. Réunie presque entière sur ce beau quai, sans autre lumière que celle des étoiles, elle croise ses voitures, ses cavaliers et ses piétons; et tout cela parle, babille, chante comme une volée d’oiseaux joyeux, échange des Heurs, des rendéz-vous, des baisers; tout cela se hâte d’arriver, les uns à l’amour, les autres au plaisir : tout cela boit la vie à plein bord, s’inquiétant peu de cette moitié de l’Eu-
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rope qui Penvie, el de cette autre moitié de l’Europe qui la plaint.
Naples la tyrannise, c’est vrai ; peut-être parce que Naples en est jalouse. Mais qu’importe à Palerme la tyrannie de Naples? Naples peut lui prendre son argent, Naples peut stériliser ses terres, Naples peut lui démolir ses murailles, mais Naples ne lui prendra pas sa Marine baignée par la mer son vent de greco qui la rafraîchit le soir, ses palmiers qui l’ombragent le matin, ses orangers qui la parfument toujours, et ses amours éternelles qui la bercent de leurs songes quand ils ne l’éveillent pas dans leur réalité.
On dit : « Voir Naples et mourir. » Il faut dire • « Voir Palerme et vivre. »
A neuf heures, une fusée s’élança dans l’air, et la fête s’arrêta, C’était le signal du feu d’artifice, qui se tire devant le palais Butera.
Le prince de Butera est un des grands seigneurs du dernier siècle qui ont laissé le plus de souvenirs populaires en Sicile, où, comme partout, les grands seigneurs commencent à s’en aller.
Le feu d’artifice tiré, il y eut scission entre les promeneurs ; les uns restèrent sur la Marine, les autres tirèrent vers la Flora. Nous fûmes de ces derniers, et au bout de cinq minutes nous étions à la porte de cette promenade, qui passe pour un des plus beaux jardins botaniques du monde.
Elle était magnifiquement illuminée, des lanternes de mille couleurs pendaient aux branches des arbres^ et dans les carrefours étaient des orchestres publics, où dansaient la bourgeoisie et le peuple. Au détour d une allée, le baron me serra le bras; une jeune femme et un homme encore jeune passaient près de nous. La femme était la petite bourgeaise avec laquelle il avait philosophé la veille ; son cavalier était
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riiomme ii la rol)e do c.liambro qu’il avait vu dans le oahinol. Ni ruri ni l’aulro ne (ironl mine de le roeoiniaître, ils avaient lair de s’adorer.
Nous reslAnies h la Flora jusqu’à dix heures; à dix heures les portes de la cathédrale s’ouvrent pour laisser sortir des confréries, des corporations, des châsses de saints, des reliques de saintes, qui se font des visites les uns aux autres. Nous n’avions garde de manquer ce spectacle : nous nous acheminâmes donc vers la cathédrale, où nous arrivâmes à grand’ peine à cause de la foule.
C’est un magnifique édifice du xii® siècle, d’architecture moitié normande, moitié sarrasine, plein de ravissans détails d’un fini miraculeux, et tout découpé, tout dentelé, tout festonné comme une broderie de marbre ; les portes en étaient ouvertes à tout le monde, et le chœur, illuminé du haut en bas par des lustres pendus au p’afond et superposés les uns aux autres, jetait une lumière à éblouir : je n’ai nulle part rien vu de pareil. Nous en fîmes trois ou quatre fois le tour, nous arrêtant de temps en temps pour compter les quatrevingts colonnes de granit oriental qui soutiennent la voûte, et les tombeaux de marbre et de porphyre où dorment quelques-uns des anciens souverains de la Sicile (i). Une heure et demie s’écoula dans cette investigation; puis, comme minuit allait sonner, nous remontâmes dans notre voiture, et
(1) Ces tombeaux sont ceux du roi Roger et de Constance, impératrice et reine; de Frédéric II et de la reine Constance, sa femme ; de Pierre II d'Aragon et de Fempereur Henri VI. En 1784, on ouvrit ces divers monumens pour y constater la présence des ossemens royaux qiFils devaient renfermer. Le corps de Henri, revêtu de ses ornemens impériaux et d'un costume brodé d'or‘ était parfaitement intact et à peine défiguré.
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nous nous fîmes conduire au Corso, qui commence à minuit) et qui se tient dans la rue del Cassero.
C’est la plus belle rue de Palerme, qu’elle traverse dans toute sa longueur, ce qui fait qu’elle peut bien avoir une demi-lieue d'une extrémité à l’autre. Lorsque les émirs se fixèrent à Palerme, ils choisirent pour leur résidence un vieux château situé à l’extrémité orientale, qu’ils fortifièrent, et auquel ils donnèrent le nom de el Cassaer; de là la dénomination moderne de Cassaro. Elle s’appelle aussi, à l’instar de la ruefashionable de Naples, la rue de Tolède.
Celle rue est coupée en croix par une autre rue, ouvrage du vice-roi Macheda, qui lui a donné son nom, qu’elle a perdu depuis pour prendre celui de Strada-Nova. Au point où les deux rues se croisent, elles forment une place dont les quatre faces sont occupées par quatre palais pareils, ornés des statues des vice-rois.
Qu’on se figure celte immense rue del Cassero, illuminée d’un bout à l’autre, non pas aux fenêtres, mais sur ces portiques et ces pyramides de bois que j’avais déjà remarqués dans la journée ; peuplée d’un bout à l’autre des carrosses de tous les princes, ducs, marquis, comtes et barons dont la ville abonde : dans ces carrosses, les pùis belles femmes de Palerme sous leurs habits de grand gala; de chaque côté de la rue, deux épaisses haies de peuple, cachant sous la toilette des dimanches les haillons quotidiens; du monde à tous les balcons, des drapeaux à toutes les fenêtres, une musique invisible partout, et on aura une idée de ce que c’est que le Corso nocturne de sainte Rosalie.
Ce fut pendant de pareilles fêtes qu’éclata la révolution de >1820. Le prince de la Cattolica voulut la réprimer, et fit marcher contre le peuple quelques régimens napolitains qui
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formaient la garnison de Palerme. Mais le peuple se rua sur eux, et, avant quMls eussent eu le lemps de faire une seconde décharge, il les avait culbutés, désarmés, dispersés, anéantis. Alors les insurgés se répandirent dans la ville en criant : Mort au prince de la Cattolica ! A ces cris, le prince se réfugia h trois lieues de Palerme, chez un de ses amis (pii avait une villa à la Bagherie; mais le peuple Ty poursuivit. Le prince, traejué de chambre en chambre, se glissa entre deux matelas. Le peuple entra dans la chambre où il était, le chercha de tous côtés, et sortit sans l’avoir vu. Alors le prince de la Cattolica, n’entendant plus aucun bruit, et croyant être seul, se hasarda à sortir de sa retraite, mais un enfant, qui était caché derrière une porte, le vit, rappela les assassins, et le prince fut massacré.
C’était, comme le prince de Butera, un des grands seigneurs de Palerme, mais il était loin d’être populaire et aimé comme celui-ci : tous deux étaient ruinés par les prodigalités sans nom que tous deux avaient faites ; mais le prince de Butera ne s’en aperçut jamais, et très probablement mourut sans s’en douter, car ses fermiers, d’un accord unanime, continuèrent de lui payer une énorme redevance, et quand, malgré celte énorme redevance, l’intendant du prince leur écrivait ces seules paroles : « Le prince manque d’argent, » les caisses se remplissaient comme par miracle, ces braves gens vendant dans cette circonstance jusqu’à leurs joyaux de mariage. Le prince de la Cattolica, tout au contraire, était toujours aux prises avec ses créanciers : de sorte qu’à la suite d’une fête magnifique qu’il venait de donner à la ('.our, le roi Ferdinand, voyant qu’il ne savait où donner de la tête, lui accorda, par ordonnance royale, quatre-vingts années pour payer ses dettes. Muni de cette ordonnance, le prince de la Cattolica envoya promener ses créanciers.
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Comme le prince de Butera était mort depuis quelques années, il ne fallut rien moins que le vieux prince de Paterne, riiomme le plus populaire de la Sicile après lui, pour apaiser les esprits et arrêter les massacres. Bien plus, comme le général Pepe et ses troupes s’élaient présentés, au nom du gouvernement provisoire, pour entrer à Palerme, le prince fit tant que, de part et d’autre, il obtint qu’un traité serait signé. Les Palermitains, pour conserver à cet acte la forme d’un traité, et afin qu’il ne pût jamais passer pour une capitulation, exigèrent que le traité fût rédigé et signé hors de rîle. En effet, les conditions furent discutées, arrêtées et signées sur un vaisseau américain à l’ancre dans le port. Un des articles portait que les Napolitains entreraient sans battre le tambour. A la porte de la ville, le tambour-major, comme par habitude, fit le signe ordinaire, et aussitôt la marche commença ; en même temps, un homme du peuple qui se trouvait là, se jeta sur le tambour le plus proche de lui et creva sa caisse d’un coup de couteau. On voulut arrêter cet homme, mais en un instant la ville entière fut prête à se soulever de nouveau. Le général Pepe ordonna aussitôt de remettre les baguettes au ceinturon, et l’article imposé par les Palermitains eut, moins cette infraction de quelques secondes, son entière exécution.
Mais le trailé ne tarda pas à être violé, non-seulement dans un de ses articles, mais dans toutes ses parties; d’abord le parlement napolitain refusa de le ratifier, puis bientôt, les Autrichiens étant rentrés à Naples, le cardinal Gravina fut nommé lieutenant général du roi en Sicile, et, le 5 avril 1821, publia un décret qui annulait tout ce qui s’était passé depuis que le prince héréditaire avait quitté Pile; alors les extorsions commencèrent pour ne plus s’arrêter, et l’on vi^ des choses él ranges. Nous citerons deux ou trois exemples