I.K SPKIU)NAnK
irir>
qui donneront une idée de la l'.içon dont les impôts sont établis et perçus en Sicile.
La ville de Messine avait un droit sur les contributions communales, et sur ce revenu elle payait un excédant de contributions foncières ; le roi s’empara de ce droit, et exigea que la ville continuât de payer l’excédant, quoiqu’elle n’eût plus la propriété.
Le prince de Villa Franca avait une terre qu’il avait mise en rizière, et qui, rapportant 6,000 onces (72,000 francs k peu près), avait été taxée sur ce revenu : le gouvernement s’aperçut que les irrigations que l’on faisait pour cette culture étaient nuisibles à la santé des habitans ; il fit défense au prince de Villa-Franca de continuer cette exploitation; le prince obéit, mit sa terre en froment et en coton, mais, comme cette exploitation est moins lucrative que l’autre, le revenu de la terre tomba de 72,000 francs à 6,000. Le prince de Villa Franca continue de payer le même impôt, 900 onces c’est-à-dire 5,000 francs de plus que ne lui rapporte la terre.
En 4851, des nuées de sauterelles s’abattirent sur la Sicile , les propriétaires voulurent se réunir pour les détruire ; mais, les réunions d’individus au-dessus d'un certain nombre étant défendues, le roi fit savoir qu’il se chargeait, moyennant un impôt qu’il établissait, de la destruction des sauterelles. Malgré les réclamations, l’impôt fut établi. Le roi ne détruisit pas les sauterelles, qui disparurent toutes seules après avoir dévoré les récoltes, et l’impôt resta.
Ce sont ces exactions dont nous venons de raconter les moindres qui ont produit cette haine profonde qui existe entre les Siciliens et les Napolitains, haine qui surpasse celle de l’Irlande et de l’Angleterre, celle de la Belgique et de la Hollande, celle du Portugal et de l’Espagne.
IMPRESSIONS DE VOYAGE
Cette haine avait, quelque temps avant notre arrivée à Palerme, amené un fait singulier.
Un soldat napolitain avait, je ne sais pour quel crime, élé condamné à être fusillé.
Comme les soldats napolitains, près des Siciliens surtout, ne jouissent pas d’une grande réputation de courage, les Siciliens attendaient avec une vive impatience le jour de l’exécution pour savoir comment le Napolitain mourrait.
Les Napolitains, de leur côté, n’étaient pas sans inquiétude : braves autant que peuple qui soit au monde lorsque la passion les exalte, les Napolitains ne savent pas attendre la mort de sang-froid ; si leur compatriote mourait lâchement, les Siciliens triomphaient, et ils étaient tous humiliés dans sa personne. La situation était grave, comme on le voit, si grave, que les chefs écrivirent au roi de Naples pour obtenir une commutation de peine. Mais il s’agissait d’une grave faute de discipline, d’insulte à un supérieur, je crois, et le roi de Naples, bon d’ailleurs, est sévère justicier de ces sortes de délits : il répondit donc qu’il fallait que la justice eût son cours.
On se réunit en conseil pour savoir ce qu’il y avait à faire en pareille circonstance. On proposa bien de fusiller l’homme dans rintérieur de la citadelle, mais c’était tourner la difficulté et non la vaincre, et cette mort cachée et solitaire, loin de faire taire les accusations que l’on craignait, ne manquerait pas au contraire de les motiver. Dix autres propositions du même genre furent faites, débattues et rejetées; c’élait une impasse dont il n’y avait pas moyen de sortir.
Il est vrai de dire que le malheureux se conduisait, de son côté, ncn seulement de manière à augmenter celte appréhension, mais encore de façon à la changer en certitude. Depuis que son jugement avait été lu, il ne faisait que pleurer,
LE SPERONAUE.
ir>7
que demander grûce, et que se recommander ù saint Janvier. 11 était évident qu’il faudrait le traîner au lieu du supplice, et qu’il mourrait comme un capucin.
Sous différons prétextes on avait reculé le jour de l’exécution ; mais entin tout sursis nouveau était devenu impossible. Le conseil était réuni pour la troisième fois, cliercbant toujours un moyen et ne le trouvant pas. Enfin on allait se séparer, en remettant tout à la Providence, lorsque l’aumônier du régiment, se frappant le front tout à coup, déclara que ce moyen si longtemps et si vainement cherché par les autres, il venait de le trouver, lui.
On voulut savoir quel était ce moyen ; mais l’aumônier déclara qu’il n’en dirait pas le premier mot à personne, la réussite dépendant du secret. On lui demanda alors si le moyen était sûr; l’aumônier dit qu’il en répondait sur sa tête.
L’exécution fut fixée au lendemain, dix heures du matin. Elle devait avoir lieu entre monte Pellegrino et Castellamare, c’est-à-dire dans une plaine qui pouvait contenir tout Palerme.
Le soir, l’aumônier se présenta à la prison. En l’apercevant, le condamné jeta les hauts cris, car il comprit que le moment de faire ses adieux au monde était venu. Mais, au lieu de le préparer k la mort, l’aumônier lui annonça que le roi lui avait accordé sa grâce.
— Ma grâce I s’écria le prisonnier, ma grâce ! en saisis, sant les mains du prêtre.
— Votre grâce.
— Gomment! je ne serai pas fusillé? comment! je ne mourrai pas; j’aurai la vie sauve? demanda le prisonnier ne pouvant croire à une pareille nouvelle. .
IMPRESSIONS DE VOYAGE
— Votre grâce pleine et entière, reprit le prêtre ; seulement Sa Majesté y a mis une condition, pour l’exemple.
— Laquelle? demanda le soldat en pâlissant.
— C’est que tous les apprêts du supplice devront être faits comme si le supplice avait lieu. Vous vous confesserez ce soir comme si vous deviez mourir demain, on viendra vous chercher comme si vous n’aviez pas votre grâce, on vous conduira au lieu de l’exécution comme si on allait vous fusiller; enfin, pour conduire la chose jusqu’au bout et que l’exemple soit complet, on fera feu sur vous, mais les fusils ne seront chargés qu’à poudre.
— Est-ce bien sûr, ce que vous me dites là? demanda le condamné, à qui cette représentation semblait au moins inutile.
Quel motif aurais-je de vous tromper ? répondit le prêtre.
— C’est vrai, murmura le soldat. Ainsi, mon père, repritil, vous me dites que j’ai ma grâce, vous m'assurez que je ne mourrai pas?
— Je vous l’affirme.
— Alors, vive le roi! vive saint Janvier! vive tout le monde ! cria le condamné en dansant tout autour de sa prison.
— Que faites-vous, mon fils? que faites-vous? s’écria le moine ; oubliez-vous que ce que je viens de vous découvrir était un secret qu’on m’avait défendu de vous dire, et qu’il est important que tout le monde ignore que je vous l’ai révélé, le geôlier surtout? A genoux donc, comme si vous deviez toujours mourir, et commencez votre confession.
Le condamné reconnut la vérité de ce que lui disait le prêtre, se mit à genoux et se confessa.
L’aumônier lui donna l’absolution.
LE SPERONARE
Avant que le prêtre ne le quitlAt, le prisonnier lui demanda encore de nouveau Tassurance que tout ce qu’il lui avait dit était vrai.
Le prêtre le lui affirma une seconde fois; puis il sortit.
Derrière le prêtre le geôlier entra, et trouva le prisonnier sifflottant un petit air,
— Tiens, tiens, dit-il, est-ce que vous ne savez pas qu’on vous fusille demain, vous?
— Si fait, répondit le soldat; mais Dieu m’a accordé la grAce de faire une bonne confession, et maintenant je suis sûr d’être sauvé.
— Ohl alors, c’est différent, dit le geôlier. Avez-vous besoin de quelque chose?
— Je mangerais bien, dit le soldat.
Il y avait deux jours qu’il n’avait rien pris.
On lui apporta à souper; il mangea comme un loup, but deux bouteilles devin de Syracuse, se jeta sur son grabat, et s’endormit.
Le lendemain il fallut le tirer par les bras pour le réveiller. Depuis qu’il était en prison, le pauvre diable ne dormait plus.
Jamais le geôlier n’avait vu un homme si déterminé.
Le bruit se répandit par la ville que le condamné marcherait au supplice comme à une fête. Les Siciliens doutaient fort de la chose, et avec ce geste négatif qui n’appartient qu’à eux, ils disaient : Nous verrons bien.
A sept heures, on vint chercher le prisonnier. Il était en train de faire sa toilette. Il avait fait blanchir son linge, il avait brossé à fond ses habits : il était aussi beau qu’un soldat napolitain peut l’être.
Il demanda à marcher jusqu’au lieu de rexécution, et à
IGO IMPRESSIONS DE VOYAGE
garder ses mains libres. Les deux choses lui furent accordées.
La place de la Marine, sur laquelle est située la prison, était encombrée de monde. En arrivant sur le haut des degrés, il salua fort gracieusement le peuple. Il n’y avait point sur son visage la moindre marque d’altération. Les Siciliens n’en revenaient pas.
Le condamné descendit les escaliers d’un pas ferme, et commença de s’acheminer par les rues, gardé par le caporal et les neuf hommes chargés de l’exécution. De temps en temps, sur sa roule, il rencontrait des camarades, et, avec la permission de son escorte, leur tendait la main ; et quand ceux-ci le plaignaient, il répondait par quelque maxime consolante comme : la vie est un voyage ; ou bien par quelque vers équivalent à ces beaux vers du Déserteur :
Chaque minute, chaque pas,
Ne mène-t-il pas au trépas ?
puis il reprenait sa route.
Les Napolitains triomphaient.
A la porte d’un marchand de vin, il aperçut deux de ses camarades montés sur une borne pour le regarder passer ; il alla à eux. Ils lui offrirent de boire un dernier verre de vin ensemble. Le condamné accepta, tendit son verre et le laissa remplir jusqu’au bord; puis, le levant sans que sa main tremblât, sans qu’il se répandît une seule goutte de la précieuse liqueur qu’il contenait :
— A la longue et heureuse vie de Sa Majesté le roi Ferdinand ! dit-il d’une voix ferme et dans laquelle il n’y avait pas le plus léger tremblement.
Et il vida le verre.