‹ Le VéloceChapitre 59 sur 75 · GELSOMINA · texte numérisé non relu

GELSOMINA

Il signor Mercurîo était né au village de Carini, et il espérait bien qu’en commémoration de l’honneur qui revenait à ce village d’avoir donné naissance à un homme tel que lui, il lui serait érigé après sa mort, sur la montagne qui domine Carini, une statue de la taille de celle de saint Charles Borromée à Arona.

C’était un homme de trente cinq à quarante ans, quoique à ses cheveux grisonnans et à sa barbe parsemée de poils argentés, on pût lui en donner hardiment quarante-cinq à cinquante ; mais, comme il disait lui-même, ces marques de vieillesse prématurée tenaient beaucoup moins h l’âge qu’à la fatigue de l’esprit et au travail de l’imagination. -C’était, en effet, un rude métier, et demandant une éternelle tension de la pensée que celui qu’il faisait depuis sa jeunesse ; nous disons depuis sa Jeunesse, car l’état qu’il avait embrassé était le résultat, non pas d’une suggestion étrangère, mais d’une vocation personnelle.

A vingt-cinq ans, il signor Mercurîo était un beau garçon, jouissait déjà d’une réputation méritée par toute la Sicile, quoiqu’il se nommât encore tout simplement Gabriello, du nom de l’ange Gabriel, auquel sa mère avait eu une dévotion toute particulière pendant sa grossesse ; aussi prétendait-il que plus d’une grande dame avait regretté parfois qu’il ne lui présentât point pour son compte les déclarations qu’il faisait pour le compte d’autrui.

Un jour, c’était le lendemain des fêtes de sainte Rosalie, le prince de G... le fit demander. Comme le prince de G., était une des meilleures pratiques de Gabriello, celui-ci se hâta de se rendre au palais ; à peine arrivé, il fut introduit.

— Gabriello, dit le prince mettant de côté toute circonlociilion inutile et entrant de plein saut en matière, il ÿ avait hier sur le char de sainte Rosalie une jeune fille de seize ans à peu près, belle comme un ange, avec des yeux superbes et des cheveux magnifiques. Ne pourrais-tu pas lui dire deux mots de ma part?

— Quatre, Excellence, répondit Gabriello ; mais dépeignez-moi un peu la personne à laquelle il faut que je m’adresse. Où était-elle placée? était ce parmi les anges qui portent des guirlandes au premier étage, ou parmi ceux qui jouent de la trompette au second ?

— Mon cher, il n’y a pas à s’y tromper : c’était celle qui représentait la Sagesse, qui tenait une lance à la main droite, un bouclier à la main gauche, et qui était debout derrière le cardinal.

— Diamine ! Excellence, vous n’avez pas mauvais goût.

— Tu la connais?

— Est-ce que je ne connais pas toutes les femmes de Pa- Icrme?

— Qui est-elle?

— C’est la fille unique du vieux Mario Capelli.

— Et comment l’appelle-t on ?

— On l’appelle Gelsomina.

— Eh bien I Gabriello, je veux Gelsomina,

— Ce sera long. Excellence ! ce sera cher î

— Combien de jours ?

— Huit jours.

— Combien d’onces?

LE SPEUONAKE.

— Cinquante onces.

— Va pour huit jours et pour cinquanle onces. Nous sommes aujourd’hui le 19 juillet, je t’attends le 27.

Et le prince, qui savait qu’on pouvait se reposer sur l’exactitude de Gabriello, attendit tranquillement le moment fixé.

Le même jour, Gabriello se mit h l’œuvre * sa première visite fut pour le capucin qui confessait Gelsomina, et qui se nommait Fra Leonardo.

C’était un vieillard de soixante-quinze ans, à la barbe blanche et au visage sévère ; aussi Gabriello .vif*il, avant d’ouvrir la bouche, que la négociation entreprise serait plus difficile à mener à fin qu’il n’avait cru. Il lui dit qu’il venait au nom d’un oncle de la jeune fille, qui, ayant du bien, voulait l’avantager, si ce que l’on disait de sa sagesse était la vérité. Le résultat des renseignemens donnés par le capucin fut que Gelsomina était un ange.

Au reste, comme c’est toujours par là que débutent les confesseurs, Gabriello ne s’inquiéta pas trop des mauvais renseignemens que celui de Gelsomina venait de lui donner. Il se déguisa en juif, prit les plus beaux bijoux qu’il put se procurer, s’en forma une espèce d’écrin, et, au moment où le vieux Mario était dehors, il entra chez la jeune fille pour lui offrir sa marchandise. Quand Gelsomina sr ue c’étaient des pierreries qu’on allait lui montrer, elle refusa même de les voir, en disant qu’elle n’était pas assez riche pour désirer de pareilles choses. Gabriello lui dit alors que, quand on avait seize ans et qu’on était belle comme elle l’était, on pouvait tout désirer et tout avoir ; à ces mots, il ouvrit l’écrin et lui mit sous les yeux assez de diamans pour tourner la tête à une sainte; mais Gelsomina jeta à peine un coup d’œil sur l écrin, et, comme Gabriello insistait, elle entra

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