II
IMPRESSIONS DE VOYAGE
dans la chambre voisine, en sortit un instant après avec une couronne de jasmin et de daphnës, et se mirant avec coquetterie dans une glace : — Tenez, lui dit-elle, voilà mes dia* mans, à moi ; Gaëtano dit que je suis belle comme cela, et, tant qu’il me trouvera belle ainsi, je ne désirerai pas autre chose. Maintenant mon père va rentrer, il trouverait peutêtre mauvais que je vous eusse reçu en son absence ; ainsi, croyez-moi, retirez-vous.
Gahriello n’insisla pas ; pour la première visite, il ne vou^ laU pas l’effaroucher. D’ailleurs il savait ce qu’il voulait savoir : Gelsomina n’était pas coquette, et elle aimait un jeune homme nommé Gaëtano.
11 retourna chez le prince de G...
— Excellence, lui dit-il, je viens de voir Gelsomina: c’est plus difficile et plus cher que je ne croyais ; il me taut (luinze jours et cent onces.
— Prends le temps et l’argent que tu voudras, mais réussis, voilà tout ce que je te demande.
— Je réussirai, Excellence.
““ Je puis donc y compter ?
— C’est comme si vous l’aviez, monseigneur.
Gabriello connaissait assez son monde pour comprendre
qu’il n’y avait rien à faire du côté de la jeune fille. Il se retourna donc de l’autre côté.
Il s’agissait de découvrir monsieur Gaëtano. La chose n’était pas difficile: Gabriello loua une petite chambre au premier, dans la maison située en face de celle qu’habitait Gelsomina, et le soir même il se mit en sentinelle derrière la jalousie.
A mesure que l’heure s’avançait, la rue devint de plus en plus déserte. A minuit, elle était complètement solitaire ; h minuit et demi, un grand garçon uassa et repassa plusieurs
r.E SPERONARE.
ni
fois ; enfin, voyant que loiil, Olait tranquille, il s’arrêta, lira une petite mandoline de dessous son manteau, et se mit h chanter la chanson de Méli :
Occliiuzzi ncri.
A la fin du couplet, la jalousie du premier se souleva doucement, et Gabriqjlo en vit sortir la jolie tête de Gelsomina avec sa couronne de jasmin et de daphnés. Le jeune homme monta aussitôt sur une borne, et lui prit la main qu’il baisa; mais tout se borna là. Après deux heures des protestations de l’amour le plus chaste et le plus pur, la jalousie retomba. Lejeune homme resla encore un instant à prier; mais la petite main repassa seule à travers les planchettes, puis, après avoir été baisée et rebaisée vingt fois, elle se retira à son tour. Ce fut vainement alors que Gaëtano pria et implora. Gabriello entendit le bruit de la fenêtre qui se refermait. Le jeune homme, au lieu d’être reconnaissant de ce qu’on avait fait pour lui, sauta à terre avec un mouvement de dépit. Gabriello pensa qu’il allait se retirer; il descendit vivement. En effet, au moment où il ouvrait la porte, le jeune homme tournait le coin de la rue. Gabriello marcha derrière lui.
Il prit la rue de Tolède, qu’il suivit jusqu’à la place de la Marine, puis il longea le quai et entra dans une petite maison située au bord de la mer. Gabriello fit, pour la reconnaître, une croix sur la maison avec de la craie rouge, et il rentra tranquillement chez lui.
Le lendemain, il connaissait Gaëtano comme il connaissait Gelsomina. C’était uii beau garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, pêcheur de son état, d’un caractère froid et retiré en lui-même, et si préoccupé d’assortir sa toilette à
172 IMPRESSIONS DE VOYAGE
sa figure, que ses camarades ne rappelaient que le glorieux.
De ce moment, le plan de Gabriello fut arrêté.
Il alla trouver la plus adroite et la plus jolie fille qu’il pût rencontrer à Palerme : c’était une Catanaise qu’un marquis syracusain. avait séduite, puis abandonnée après avoir vécu près d’un an avec elle. Pendant cette année elle avait pris certaines façons de grande dame ; c’était tout ce qu’il fallait à Gabriello.
Il prit un appartement petit, mais élégant, dans un des plus beaux quartiers de la ville. Il loua pour un mois les plus jolis meubles qu’il put trouver ; il alla chercher sa Catanaise, la conduisit dans l’appartement, lui donna pour femme de chambre une fille qui était sa maîtresse; puis, une fois installée, il lui fit sa leçon. Tout cela lui prit huit jours.
Le neuvième était un dimanche; ce dimanche amenait la fête d’un village voisin de Palerme nommé Belmonte; Gelsomina vint à cette fêle avec trois ou quatre de ses jeunes amies. Gaëtano n’éîait point encore arrivé, mais, en cherchant de tous côtés celui pour qui elle était venue, les yeux de Gelsomina s’arrêtèrent sur une petite barque tout enrubanée, et à la poupe de laquelle flottait un pavillon de soie; c’était la barque de Gaëtano qui traversait le golfe et qui venait de Castellamare à la Bagherie. Arrivé à la côte, Gaëtano amarra sa barque et sauta sur le rivage: il avait un simple habit de pêcheur, mais son bonnet phrygien était du pourpre le plus vif; sa veste de velours était brodée comme un cafetan arabe ; sa ceinture aux mille couleurs était de la plus belle soie de Tunis ; enfin, son pantalon plissé était de la plus fine toile de Catane. Toutes les jeunes filles, en apercevant le beau pêcheur, poussèrent un cri d’admiration;
LE SI'KUONAUi:. 17.1
Gelsoniiiia seule resta muette, mais elle rougit d’orgueil et de plaisir.
Gaëtano fut tout à Gelsomina ; et cependant, quoiqu’il parût fier lie comme elle était tière de lui, les regards du beau jeune homme ne laissaient pas de s’égarer de la modeste jeune fille aux nobles dames qui étaient venues, des villas voisines, voir cette fête populaire à laquelle elles dédaignaient de prendre part. Plusieurs d’entre elles remarquèrent même Gaëtano, et se le montrèrent du doigt avec cette naïveté des femmes italiennes, qui s’arrêtent devant un beau garçon, et qu’elles regardent comme elles regarderaient un beau chien ou un beau cheval. Gaëtano répondit à leurs regards par un regard de dédain; mais, dans ce regard de Gaëtano, il y avait pour le moins autant d’envie que d’orgueil, et l’on comprenait facilement qu’il donnerait bien des choses pour être l’amant d’une de ces fières beautés qu’en apparence il semblait haïr.
Gelsomina ne voyait qu’une chose : c’est que son Gaëtano était le roi de la fête, c’est qu’on l’enviait d’être aimée par le beau pêcheur; et, jugeant le cœur de son amant par le sien, elle était heureuse.
Gaëtano proposa à Gelsomina et à ses amies de les ramener dans sa barque. Les jeunes filles acceptèrent, et tandis qu’un jeune frère de Gaëtano, enfant de douze ans, tenaille gouvernail, le beau pêcheur s’assit à la proue, prit sa mandoline, et, au milieu de cette belle nuit, sous ce ciel magnifique, sur cette mer d’azur, il se mit à chanter les plus douces chansons de Méli, l’Anacréon sicilien.
On aborda ainsi près de la cabane de Gaëtano ; puis il amarra sa barque. Les jeunes filles descendirent. Le beau pêcheur cunduisit Gelsomina et deux de ses compagnes qui demeuraient dans le même ouartier qu’elle jusqu’au coin de
IMPRESSIONS DE VOYAGE
la rue qu’elle habitait ; puis, arrivé là, il les quitta, et Gelsomina rentra avec une de ses amies, qui, un instant après, sortit, accompagnée à son tour de la vieille Assunta, la nourrice de Gelsomina.
Gabriello s’était remis à son poste à la même heure que la veille ; il vit Gaëtano passer, repasser;, s’arrêter et faire le signal. Comme la veille, les deux amans causèrent jusqu’à deux heures du matin ; mais, comme la veille encore, leur entretien demeura chaste et pur, et leurs caresses se bornèrent à quelques baisers déposés sur la main de Gelsomina.
Gaëtano ne douta plus qu’ils ne se vissent ainsi chaque nuit; mais il ne douta pas non plus que, malgré ces entretiens, Gelsomina ne fût digne en tout point de représenter la déesse de la Sagesse sur le char de sainte Rosalie.
Le lendemain, comme Gaëtano venait à son rendez-vous habituel, une femme^ couverte d’un long voile noir, l’accosta et lui glissa un petit billet dans la main. Gaëtano voulut l’interroger, mais la femme voilée appuya par dessus son voile son doigt sur sa bouche en signe de silence, et Gaëtano étonné la laissa se retirer sans faire un seul mouvement pour la retenir.
Gaëtano resta un instant immobile à la place où il était, reportant ses yeux du billet à la femme voilée et de la femme voilée au billet; puis, s’approchant vivement d’une madone devant laquelle brûlait une lampe, il [lut ou plutôt il dévora les quelques lignes que le papier contenait. C’était une déclaration d’amour, qui n’avait pour signature que ces mots, dont l’effet, au reste, fut magique sur Gaëtano : Une des plus grandes dames de la Sicile.
On lui disait en outre que, s’il était disposé à répondre à cet amour, il retrouverait le lendemain, à la même heure et à la même place, la même femme voilée, qui le conduirait
LE SI>EnONAKE.
pr(>s (le rinconnne (]ue la violence de sa passion forçait à faire près de lui celle étrange déinarclie.
A celte lecture, le visage de Gactano s’éclaira d’une orgueilleuse joie. Il releva le front, secoua la télé, et respira comme un homme qui arrive tout à coup, et au moment oii il s’en doutait le moins, à un but longtemps poursuivi ; puis, quoiqu’il fût minuit passé, il resta encore un instant pensif, debout et les bras croisés, devant la madone, relut une seconde fois le billet, le glissa dans la poche de côté de sa veste, et prit la rue qui conduisait à la maison de Gelsomina.
Quoique aucun signal n’eût été fait, la pauvre enfant était à sa fenêtre; c’était la première fois, depuis que Gaëtano lui avait dit qu’il l’aimait, que Gaëtano se faisait attendre.
Enfin il parut, non point tendre et empressé comme d’habitude, mais contraint, gêné, inquiet. Dix fois Gelsomina, s’apercevant de sa préo(îCupation,lui demanda quelle pensée le tourmentait. Gaëtano dit qu’il était indisposé, souffrant, et que, si le lendemain il ne se sentait pas mieux, il était possible qu’il ne vînt même pas.
En face de cette crainte, Gelsomina oublia toute autre chose ; il fallait en effet que Gaëtano fût bien malade pour n’avoir point la force de venir voir sa Gelsomina, que depuis un an il venait voir, en lui disant lui-même que peut-être l’habitude qu’il avait d’une inaltérable santé faisait qu’il exagérait les douleurs qu’il éprouvait, et qu’en tout cas il ferait tout au monde pour venir à l’heure ordinaire.
Les jeunes gens se séparèrent; pour la première fois, Gelsomina referma sa fenêtre avec un serrement de cœur inconnu pour elle jusque-là. Gaëtano, au contraire, à mesure qu’ils s’éloignait de Gelsomina, se sentait soulagé et respi-
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rait plus librement. Mal accoutuméencore à feindre, sa dissimulalion rétouiTait.
Le lendemain, à la même heure et à la même place, Gaëlano rencontra la même femme ; en l’apercevant, tout son sang reflua vers son cœur, et il crut qu’il allait étouffer. La femme s’approcha de lui.
— Eh bien ! lui dit-elle, es-tu décidé?
— Ta maîtresse est-elle jeune? demanda Gaëlano.
— Vingt-deux ans.
— Ta maîtresse est-elle belle?
— • Comme un ange.
Il y eut un moment de silence pendant lequel le bon et le mauvais génie de Gaëtano se livrèrent en lui un combat terrible; enfin le mauvais génie l’emporta.
— Je te suis, dit Gaëlano.
Aussitôt la femme voilée marcha la première, et Gaëtano la suivit.
Le guide de Gaëtano prit la rue Magueda, qu’il parcourut aux trois quarts de sa longueur; puis il s’arrêta devant un délicieux palazzino, tira une clef de sa poche, ouvrit une porte donnant sur un escalier, dont on avait éteint avec soin toutes les lumières, dit à Gaëlano de le suivre en tenant le bout de son voile, monta avec lui une vingtaine de marches, l’introduisit dans une antichambre faiblement éclairée, traversa un riche salon; puis, ouvrant une porte qui laissa arriver jusqu’au beau pêcheur cet air tiède et parfumé qui s’échappe du boudoir d’une jolie femme :
— Madame, dit elle, c’est lui.
— O mon Dieu! Teresita, répondit une douce voix avec un accent plein de crainte, je n’oserai jamais le voir.
— Ët pourquoi cela, madame? dit Teresita entrant et laissant la porte ouverte pour que Gaëtano put voir sa maî-
LE SPEUONAUE.
Iresse ù demi coucliée sur une cliaise lonjiîue, et dans le plus délicieux déshabillé qui se pût voir; pourquoi cela?
— Il n’aurai l qu’à ne pas m’aimer I
— Ne pas vous aimer, madame I s’écria Gaëlano en se précipitant dans la chambre; ne pas vous aimer! Le croyezvous vous-même, et n’est-ce pas impossible quand on vous a vue? Oh ! ne craignez rien, ne craignez rien, madame ! Je suis tout à vous.
Et Gaëlano tomba aux pieds de la jeune femme, qui cacha sa tête dans ses mains comme par un dernier mouvement de pudeur.
Teresita sortit et les laissa ensemble.
Gelsomina attendit jusqu’à quatre heures du matin, mais inutilement, Gaëlano ne vint pas.
La journée du lendemain fut une triste journée pour la pauvre enfant ; c’était sa première douleur d’amour. Il lui sembla que le soleil ne se coucherait jamais; enfin, le soir arriva, la nuit vint, les heures passèrent, lourdes et éternelles, mais elles passèrent. Minuit sonna.
La pauvre enfant n’osait ouvrir sa fenêtre; enflai le signal se fit entendre, elle s’élança contre sa jalousie, ei y passa à la fois les deux mains pour chercher celles de Gaëlano. Gaëtano était à son poste, mais froid et contraint. Il sentit lui-même qu’il se trahissait, il voulut lui reparler ce même langage d’amour auquel il l’avait habituée, mais U manquait à sa voix cet accent de conviction qui subjugue, il manquait à ses paroles cette chaleur de l’âme qui entraîne; Gelsomina sentit instinctivement que quelque grand malheur la menaçait, et ne répondit qu’en pleurant. A la vue de ces larmes qui roulaient du visage de Gelsomina sur le sien, Gaëtano retrouva un instant son ancien amour. Gelsomina trompée s’y laissa reprendre. Ce fut elle alors qui demanda pardon à
IMPRESSIONS DE VOYAGE
Gaëtano, qui s’accusa d’être inquiète, exigeante, jalouse. Gaëtano tressaillit à ce dernier mot prononcé pour la première fois entre eux; car il sentit qu’il ne pourrait longtemps tromper Gelsomina, habituée qu’elle était à le voir chaque nuit.
Alors il lui chercha une querelle.
— Vous vous plaignez de moi, lui dit-il, Gelsomina, quand ce serait à moi à me plaindre de vous.
— A vous... à vous plaindre de moi ! s’écria la jeune fille; mais que vous ai-je donc fait ?
— Vous ne m’aimez pas.
— Je ne vous aime pasi vous dites que je ne vous aime pas, moi ! Il dit que je l’aime pas, mon Dieu I
Et la jeune fille leva ses beaux yeux tout humides de pleurs vers le ciel, comme pour le prendre à témoin que, si jamais accusation avait été injuste, c’était celle-là.
— Du moins, reprit Gaëtano, embarrassé de soutenir luimême une assertion dont, au fond de son cœur, il reconnaissait la fausseté; du moins, vous ne m’aimez pas comme je voudrais que vous m’aimassiez.
— Et comment pourrais-je vous aimer plus que je ne le fais? demanda la jeune fiUe.
— Est-ce aimer véritablement, dit Gaëtano, que de refuser quelque chose à l’homme qu’on aime?
— Que vous ai-je jamais refusé? demanda naïvement Gelsomina.
— - Tout, dit Gaëtano; c’est tout refuser que de n’accorder qu’à demi.
Gelsomina rougit, car elle comprit ce que lui demandait son amant. f
Puis, après un moment de silence réfléchi de la part de la jeune fille, impatient de la part du jeune homme ;
LK SPEliONAUK.
— l']côu(oz, Gaëlaiio, lui dit-elle. Vous savez oc (pii a été convenu entre mon père et vous. Il nie donne mille ducats en mariage, et il a exigé de vous que vous apportassiez une pareille somme; vous lui avez dit que deux ans vous suffiraient pour ramasser, et vous avez accepté la condition qu’il vous a faite d’attendre deux ans. Moi, de mon côté, vous le voyez, Gaëtano, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous rendre l’attente moins longue. Voilà un an que nous nous aimons, et, pour moi du moins, cette année a passé comme un jour. Eli bien ! si vous craignez la lenteur de Tannée qui nous rest 3à attendre, si, comme vous le dites, vous croyez, lorsqu’une jeune fille a donné son cœur, qu’il lui reste encore quelque chose à accorder, eh bieni prévenez le prêtre de Sainte-Rosalie, venez me prendre demain à dix heures du soir, au lieu de minuit; munissez-vous d’une échelle pour que je puisse descendre de cette fenêtre, et alors je me rends à l’église de la sainte, le prêtre nous unit secrètement (1), et alors... la, femme n’aura plus rien à refuser à son mari.
Gaëtano avait écouté cette proposition en silence et en pâlissant; enfin, voyant que Gelsomina altendait avec anxiété sa réponse :
— Demain! dit-il, demain ! je ne puis pas demain, c’est impossible.
— Impossible ! et pourquoi ?
— J’ai fait marché avec deux Anglais pour les conduire aux Iles : c’est cela qui me rendait triste. Je suis forcé de te quitter pour sept ou huit jours, Gelsomina.
(1) En Sicile, et même dans tout le reste de Tltalie, on il n’y a pas d’actes de Tétat civil, les mariages faits ainsi, même sans le consentement des parens, sont parfaitement valides.
IMPRESSIONS DE VOYAGE
— Toi, me quitter pour sept ou huit jours ! s’éria Gsoniina en lui saisissant la main comme pour le retenir.
— Ils m’ont offert quarante ducats pour cette course, et ’avais une telle hâte de compléter la somme qu’exige ton père, que j’ai accepté.
— Ce que tu me dis là est-il bien vrai ? demanda la jeune fille, doutant pour la première lois des paroles de son amant.
— Je te le jure, Gelsomina; et, à mon retour, eh bieni nous verrons à faire ce que tu me demandes.
— Ce que je te demande ! s’écria la jeune fille étonnée; grand Dieu ! mais est-ce moi qui te prie? est-ce moi qui te presse? Tu dis que je demande, quand je croyais accorder... Mais nous ne nous comprenons donc plus, Gaëtano?
— Si fait, Gelsomina ; seulement tu te défies de ma parole, et tu ne veux rien accorder qu’à ton mari. Eh bien ! soit ; à mon retour je ferai ce que tu exiges.
— Ce que j’exige! Oh! mon Dieu, mon Dieu! s’écria Gelsomina ; que s’est-il donc passé entre nos deux cœurs ?
Puis, comme deux heures sonnaient, elle tendit sa main à Gaëtano, espérant qu’il la retiendrait encore. Mais Gaëtano, coupable envers Gelsomina, se trouvait mal à l’aise en face d’elle; et, baisant la main de la jeune fille, il sauta à terre en lui disant :
— A huit jours, Gelsomina.
— A huit jours, murmura la jeune fille en laissant retomber la jalousie avec un protond soupir, et en regardant Gaëtano s eloigner.
Deux fois Gaëtano, sans doute repentant au fond du cœur, s’arrêta pour revenir dire un adieu plus tendre à Gelsomina; deux fois la jeune fille, dans cette espérance, porta vivement la main à la jalousie, toute prête qu’elle était pour le pardon.
LK SPKUONAUK.
Mais, cette fois comme la première, le mauvais génie de Gaëtano l’emporta, et, continuant de s’éloigner de Gelsomina, il disparut enfin à l’angle de la rue.
La jeune fiile resta debout derrière la jalousie, jusqu’à ce qu’elle vît paraître le jour; alors seulement elle se jeta tout habillée sur son lit.
Vers les trois heures de l’après-midi, au moment où le vieux Mario venait de sortir, le juif qui était déjà venu offrir des diamans à Gelsomina entra avec un autre écrin. La jeune fille était assise, les mains sur ses genoux, la tète inclinée sur la poitrine, en proie à une si profonde rêverie, qu’elle ne le vil point entrer, et qu'elle ne s’aperçut de sa présence que lorsqu’il fut tout près d’elle. Elle le regarda, le reconnut, et tressaillit comme si elle eût touché un serpent,
— Que demandez-vous? s’écria-t-elle.
— Je demande, dit le juif, si votre couronne de jasmin et de daphnés suffit toujours à Gaëtano?
— Que voulez-vous dire ? s’écria la jeune fille.
— Je dis que c’est un garçon plein d’ambition et d’orgueil ; il se pourrait qu’il se lassât de cette simple parure, et qu’il se mît un beau malin en quête d’une couronne plus précieuse.
— Gaëlano m’aime, dit la jeune fille en pâlissant, et je suis sûre de lui comme il est sûr de moi. D’ailleurs il ne voudrait pas me tromper, il a le cœur trop grand pour cela.
— Si grand, dit le juif en riant, qu’il y a dans ce cœur de la place pour deux amours.
— Vous mentez, dit la jeune fille en essayant de donner à sa voix une assurance qu’elle n’avait pas; vous mentez, laissez-moi.
— Je mens I dit le juif, et si au contraire je te donnais la preuve que-je dis la vérité?
IMPRESSIONS DE VOYAGE
Gelsoniina le regarda avec des yeux où se peignaient tonies les angoisses de la jalousie; puis, secouant la tête comme pour donner un démenti à la voix de son propre cœur,
— Impossible, dit-elle, impossible.
— Et cependant, dit le juif, il ne vient pas ce soir; il ne viendra pas demain, il ne viendra pas après-demain.
Il part aujourd’hui pour les lies.
— 11 te l’a dit?
— N’était-ce point la vérité, mon Dieu ! s’écria la jeune fille avec l’expression de la plus profonde douleur.
— Gaëtanon’a point quitté Palerme, dit le juif.
— Mais il part ce soir ? demanda avec anxiété Gelsomina,
— Il ne part ni ce soir, ni demain, ni après-demain : il reste.
— Il reste! Et pourquoi faire reste-t-il?
— Pourquoi faire? Je vais vous le dire. Pour faire l’amour avec une belle marquise.
— Quelle est cette femme ! où est cette femme! Je veux la voir ! je veux lui parler î
— Qu’as-tu à faire à cette femme? C’est Gaëtano qui te trahit, c'est de Gaëtano qu’il faut te venger.
Me venger! Et comment?
— En lui rendant infidélité pour infidélité, trahison pour trahison.
— Sortez! s’écria Gelsomina, vous êtes un infâme!
— Vous me chassez? dit le juif. Je m’en vais, mais vous me rappellerez.
— Jamais î
— Je me nomme Isaac; je demeure Salita Sauf Antonio, RO 27. J’attendrai vos ordres pour revenir.
lÆ SPEUONAKK.
is:î
Et il sortit, laissant Gelsomina écrasée sous la nouvelle qu’elle venait (rapprendre.
Toute la journée, toute la nuit se passement dans une lutte incessante. Ce que Gelsomina souffrit pendant celle nuit et pendant celte jounu^e ne peut se décrire. Vingt fois elle prit la plume, vingt fois elle la rejeta. Enfin, le lendemain ù trois heures, on frappa à la porte du juif; il alla ouvrir. Une femme couverte d’un voile noir entra; puis, aussitôt que la porte se fut refermée derrière elle, cette femme leva son voile. C’était Gelsomina.
— Me voilà, dit-elle.
— Vous avez fait plus que je n’espérais, dit le juif. Je comptais que c’était moi que vous feriez venir, et c’est vous qui êtes venue.
— Il était inutile de mettre quelqu’un dans la confidence, dit Gelsomina.
— En effet, c’est plus prudent, répondit le juif. Que voulez-vous de moi?
— Savoir la vérité.
— Je vous l’ai dite.
— La preuve ?
— Vous pourrez l’avoir quand vous voudrez.
— Comment?
— En vous cachant rue Magiieda, en face du n« 440. Il y a là un palais avec des colonnes, qui semble fait exprès pour cela.
— Eh bien î après?
— Après? A minuit, vous verrez Gaëtano entrer; à deux heures, vous le verrez sortir.
— A minuit, rue Magueda, en face du n« 440?
— Parfaitement.
— Et la nuit prochaine ira-t-il?
i)ipni!:ssiONs de voyage.
— Il y va lOLiles les nuits.
— Tout service mérite récompense, reprit en souriant avec amertume Gelsomina. Vous venez de me rendre un service, à combien Testimez-vous?
Le juif ouvrit son écrin, et le présenta à Gelsomina.
— Choisissez celui de tous ces diamans qui vous conviendra le mieux, dit-il, et je serai payé.
— Taisez-vous, dit la jeune fille.
Et, jetant sur une chaise une bourse dans laquelle il y avait cinq ou six onces et autant de piastres :
— Tenez, lui dit-elle, voilà tout ce que j’ai ; prenez-le. Je vous remercie.
Et elle sortit sans vouloir rien écouter de ce que lui disait le juif.
Le soir, à dix heures, elle alla embrasser comme d’habitude le vieux Mario dans son lit, rentra chez elle, s’enveloppa d’un grand voile noir ; puis, à onze heures, elle se glissa doucement dans le corridor, regarda à travers le trou de la serrure de la chambre de son père, et s’assura que la lampe était éteinte. Pensant que cette obscurité était une preuve que le vieillard était endormi, elle ouvrit alors doucement la porte de la rue, prit la clef pour pouvoir rentrer quand elle voudrait, et sortit.
Dix minutes après, elle était dans la rue Magueda, cachée derrière une colonne du palais Giardinelli, en face du n« 140.
A minuit moins quelques minutes, elle vit s’avancer un homme enveloppé d’un manteau. Au premier coup d’œil elle le reconnut : c’était Gaëtano. Elle s’appuya contre la colonne pour ne pas tomber.
Gaëlano passa et repassa, comme il avait habitude de le faire pour elle. Bientôt, à ce même signal qui avait tant de
LE SPEftONARE.
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fois fait l)a(lre son propre cœur, (ielsomina vil la porlc s’ouvrir, et Gaëlano disparul.
Gelsomiiia crut qu’elle allait mourir ; mais la jalousie lui rendit les forces que la jalousie lui avait ôtées. Elle s’assit sur les marches du palais, et, cachée dans l’ombre projetée par les colonnes, elle attendit.
Les heures passèrent; elle les compta les unes après les autres. Comme trois heures venaient de sonner, la porte se rouvrit; Gaëlano reparut, une femme vêtue d’un peignoir de mousseline blanche l’accompagnait. Il h’y avait plus de doute : Gelsomina était trahie.
D’ailleurs, comme si Dieu eût voulu d’un seul coup lui ôter toute espérance, les deux amans lui donnèrent le temps de s’assurer de son malheur. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient se quitter. Leur adieu dura près d’une demi-heure.
Enfin Gaëlano s’éloigna; la porte se referma derrière lui. Gelsomina, debout sur les degrés du palais, semblait une statue de marbre. Enfin, comme si elle s’arrachait de sa base, elle fit quelques pas en avant, mais ses genoux se dérobèrent sous elle; elle voulut crier, mais la voix lui manqua, et, jetant un cri étouffé, qui ne parvint pas même jusqu’à Gaëlano, elle tomba de toute sa hauteur sur le pavé.
Quand elle revint à elle, elle se retrouva assise sur les marches du palais Giardinelli. Un homme lui faisait respirer des sels : cet homme, c’était le juif.
Gelsomina regarda cet homme avec terreur : il semblait un démon acharné à sa perte. Elle fouilla dans ses poches pour voir si elle avait quelque argent pour lui payer ses soins ; puis, sa recherche ayant été inutile :
— Je n’ai rien sur moi, lui dit-elle. Je vous ferai récompenser.
IMPRESSIONS DE VOYAGE
— J’irni demain chercher ma récompense moi-même, dit le juif.
— Ne venez pas! s’écria Gelsomina en se reculant de lui, vous me faites horreur!
Le juif, jugeant que le moment serait mal choisi pour renouveler ses propositions, se mit à rire, et laissa Gelsomina maîtresse de se retirer.
Gelsomina profita de la liberté que lui donnait le juif, et s’éloigna d’un pas rapide. Bientôt elle se retrouva à la porte de sa maison. Ellô était arrivée là sans retourner la tête en arrière, sans regarder ni à droite ni à gauche. Toutes les hallucinations de la fièvre passaient devant ses yeux, toutes les rumeurs du délire bruissaient à ses oreilles.
Elle voulut ouvrir la porte, mais elle ne put jamais retrouver la serrure; elle crut qu’elle allait devenir folle, et se coucha, en criant miséricorde à Dieu, sur le banc de pierre qui était sous sa fenêtre.
A cinq heures du matin, en sortant pour ouvrir les volets, son père la retrouva là.
Elle n’était pas évanouie ; mais elle avait les yeux fixes, les mains crispées, et ses dents claquaient l’une contre l’autre comme si elle sortait de l’eau glacée.
Son père voulut l’interroger, mais elle ne répondit point. Comme il faisait jour à peine, personne encore ne l’avait vue. Il la prit dans ses bras, l’emporta comme un enfant, et la remit à la vieille Assunta, qui lui ôta ses habits et la coucha sans qu’elle fît la moindre résistance, sans qu’elle prononçât un seul mot.
A peine couchée, la fièvre la prit; Mario voulait envoyer chercher un médecin, mais Gelsomina dit qu’elle ne voulait voir que son confesseur Fra Leonardo.
Fra Leonardo vint, et s’entretint plus d’une heure avec la