I. Failloa, Fie de M, Olier ^ I, 290 sq
1, Le narrateur ajoute : « Enfin , après avoir continué jusqu'à midi sonné, il me dit alors : « Frère Martin se fâcherait, remettons à demain matin. » Il alla dire la messe. Je me retirai et ne l'ai jamais pins revu ».
arriver à rexécution. Bien souvent ceux qui sont restés en contemplation devant leurs rêves, se plaindront d'avoir été plagiés et volés. On est bien obligé de dire que c*est là le cas de l'Oratoire et de la longue suite de ses démêlés avec le P. Eudes.
Le p. de Condren était mort. Il avait eu l'honneur de former M. Olier, d'inspirer sans doute aussi le P. Eudes. Sa Compagnie fit bien après lui, dans le sens qu'il avait indiqué, quelques tentatives incohérentes et mal soutenues. Elle eut çk et là ce qu'elle appelait des collèges-séminaires. Elle se flatta même d'avoir un séminaire véritable à Saint-Ma gloire ; mais il est avéré, d'après un document de la Bibliothèque Nationale, qu'elle n'y eut qu'un seul élève. C'est surtout quand elle vit l'idée cultivée et culiivée avec succès par autrui qu'elle la revendiqua. Il était trop tard. Le P. Eudes était l'un des siens, dira-t-on. Jusque-là oui; mais précisément il n'a pu réaliser l'idée du pieux défunt qu'en se séparant de la Compagnie. Tout cela est aujourd'hui bien éclairci : la part de chacun a été faite, et il n'y a plus lieu ni à controverses, ni à chicanes, ui à récriminations réciproques.
Revenons au P. Eudes. II est tout à fait constant et prouvé* que dans cette grande année 1 64 1, il se donna simultanément à trois projets, non pour en caresser simplement l'idée, mais pour en préparer sérieusement la réalisation. C'étaient la fondation de Notre-Dame de Charité pour la conversion et le salut des filles tombées ; la création de la congrégation de Jésus et Marie pour l'établissement et la direction des séminaires, et enfin l'organisation du culte des Sacrés Cœurs.
I. Il le dit et le déiailie lui-même très explicitement dans son Mémorial.
Peut-être est-ce la fondation de Noire-Dame de Charité qui lui fut suggérée la première : il parait qu'il s'en était entretenu dès i634. Mais c'est bien l'œuvredes Séminaires qui devait lui apparaître comme la confirmation par excellence de sa vocation, et c'est elle qui allait provoquer sa séparation d'avec l'Oratoire, C'est de cette séparation qu'il convient de parler dès h présent. La richesse et la complexité de ces beaux desseins ne nous permettent pas de nous assujettir ici h un ordre strictement chronologique.
En formant le projet d'établir des séminaires, le P. Eudes avait tout d'abord pensé pouvoir le faire sans quitter l'Oratoire. Il y était entré avec enthousiasme. Il y avait fréquenté des hommes de premier ordre qu'il était absolument apte à comprendre et qu'il ne pouvait qu'aimer profondément. Le P. de Condren venait de mourir, et le P. Bourgoing, quoique loué à bon droit par Bossuet, ne le valait pas, à beaucoup près; mais enfin le Vénérable n'avait eu ni le temps, ni l'occasion d'avoir avec lui des dissentiments ou des froissements quelconques. Il confia donc ses idées a ses supérieurs de Paris et il fut surpris de rencontrer un accueil très froid. « Le P. Eudes, dit son premier biographe le P. Costil, voyait avec peine qu'un dessein si utile à l'Église, et dont il avait reconnu plus que jamais la nécessité dans le travail des missions, fût si négligé (à rOratoire) qu'on lui avait refusé à lui-mêuie la permission de retirer dans la maison de Caen quelques ecclésiastiques qui désiraient se former à la pratique de leurs devoirs. » Quelles étaient les raisons de ce refus ? La difficulté de trouver de l'argent? Une conception exagérée des difficultés de l'entreprise et peu de goût
pour les efforts à faire? La crainte de ne pas trouver un concours suffisant chez les évéques auprès desquels les premières atteintes du jansénisme rendaient déjà suspecte une certaine portion de la Compagnie*? Le désir de ne pas détourner leur personnel de ces beaux collèges qu'ils avaient fondés en grand nombre, malgré les recommandations du cardinal de Bérulle? Était-ce simplement cet état d'esprit de certains supérieurs dont le premier mouvement va toujours à repousser ce que leurs inférieurs leur proposent?
On peut faire ici Tune ou l'autre conjecture. Ce qui est sûr, c'est que le P. Bourgoing a mérité que l'un des plus vénérables oratoriens de nos jours, le cardinal Perraud dise de lui : « Aux querelles théologiques, qui luidonnèrentbeaucoupde souci, se joignaientdes dissensions intérieures occasionnées par le système suivant lequel le P. Bourgoing avait cru devoir gouverner l'Oratoire. Les confrères se plaignaient avec raison de ne plus y trouver les traditions primitives, et un écrit du P. Jean Morin, publié à Orléans en i6549 avait dénoncé certains abus de pouvoir incompatibles avec les canons de l'Église aussi bien qu'avec les anciens usages de la Congrégation ».
C'est vraisemblablement dans cet esprit que le nouveau Supérieur général laissa voir assez vite à l'endroit du P. Eudes une certaine appréhension et une certaine défiance. On a longtemps conservé et les anciens biographes ont pu lire des lettres adressées par le Supérieur général à son confrère. Elles étaient, paraît-il, assez embarrassées, pleines de ménagements apparents
I. On sait qu'à celte époque et en raison de ces atteintes, les choses n'allèrent pas très bien entre le P. Bourgoing et M. Olier qui appréhendait de voir l'Oratoire fonder un établissement sur la paroisse Saint-Sulpice. Voir Faillon, III, 220.
et même d'éloges.... On savait ses desseins, on était disposé à s'y prêter de la manière la plus utile que Ton pourrait trouver..,. Seulement on ne trouvait rien et on ne faisait rien. L'année suivante (1642) on l'appelait à Paris, sous prétexte de ménager sa santé précieuse et aussi pour lui faire inaugurer à Saint-Magloire des conférences analogues h celles de saint Vincent de Paul. En même temps on faisait sur sou compte une sorte d'enquête. Les résultats qu'elle donna et particulièrement le témoignage rendu pour l'archevêque de Rouen, Mgr de Harlay, à l'apôtre de la Normandie eussent dil encourager la Compagnie à faire crédit h ce dernier et à le soutenir dans ses entreprises. En fait, on le renvoya vite a ses missions. Il s'en alla donc; il donna une mission à Saint-Malo, une à Saint-Pol de Léon, une h Saint-Lô, et suivant ses expressions, elles furent encore plus abondantes en grâces et en bénédictions que les précédentes. Il était tout aux travaux de la dernière, quand il reçut de Richelieu une lettre fort élogieuse qui le mandait à Paris.
Le cardinal, qui avait entendu parler de lui, de ses succès, de ses mérites et de ses projets, voulait s'entretenir avec lui des intérêts religieux de la Monarchie, comme il l'avait fait avec le P. de Condren, avec saint Vincent de Paul, avec M. Olier. Le P. Eudes fut charmé de ces ouvertures ; car il lui était permis d'y entrevoir plus d'une occasion bonne a saisir et une aide singulièrement précieuse à s'assurer. Il ne voulut pourtant pas interrompre ses travaux, et ce fut seulement vers la Toussaint que, se présentant au Palais Cardinal, il recevait l'accueil dont Martine donne le compte rendu en une page qu'on aime à croire exacte et véridique. Rien d'ailleurs de plus vraisemblable,... Richelieu confie à son visiteur ses inquiétudes de catholique '
d'homme crÉtat au sujet des menées calvinistes. II lui fait part des moyens qu'il compte employer, au nom du roi, contre les sectaires qui hésitent si peu à réclamer l'appui de l'étranger. Il achètera les uns, il réduira les autres. Mais les succès de l'hérésie n'ont été que trop favorisés par l'insuffisance du clergé, par ses abus et par ses scandales'. Richelieu entend y remédier par la nomination de véritables évéques. Il lui faut de plus le concours de ceux qui se sentent à même de ramener les peuples à l'amour de l'Eglise cathoHque et au respect de son unité.
Le P. Eudes ne laissa point tomber ces avances. A son tour il exposa ses projets. Le cardinal s'y intéressa vivement et en donna bientôt une preuve convaincante. Le fait certain et établi est qu'il lui fit remettre par sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, une somme de quinze cents livres* pour les frais de premier établissement d'un séminaire. En même temps il donnait ordre au précepteur du Dauphin, l'abbé de Beaumont (futur archevêque de Paris), de se concerter avec le Père pour la rédaction des lettres patentes qu'il y avait lieu de soumettre à l'approbation du roi. On assure enfin qu'il appliquait au cardinal de BéruUe et à son disciple ce que, dans la Bible, le roi de Tyrdît aux ambassadeurs de Salomon : « Bénissons Dieu d'avoir donné à David un fils si sage! »
Du moment où le cardinal prenait l'œuvre sous sa protection, tout devait marcher avec promptitude. En effet, dès le commencement de décembre de cette
I. Richelieu doit savoir quelle est ici la responsabilité du pouvoir royal, qui a tant tenu à disposer des charges Sacerdotales pour y placer ses créatures.
a. Batterel, dans ses Mémoires domestiques de r Oratoire, dit 14000. L'exagération est évidente.
même année 1642, étaient expédiées ces lettres dont on va lire un fragment caractéristique. Le P. Eudes n'y était pas nommé; cependant il n'est pas douteux que ce sont bien ses idées, son style, ses expressions mêmes qu'on retrouve dans le document royal. Les notes fournies à l'appui de la requête en avaient fourni, comme dMiabitude, les éléments essentiels. Mais il avait trouvé plus sûr de demander qu'on délivrât lesr lettres patentes au nom de l'évêque de Bayeux, Sa personnalité disparaissait ainsi ou se trouvait couverte par celle de son évêque. La tactique était habile, elle faisait honneur a sa prudence, on peut même dire à sa finesse accoutumée.
Voici donc comment débutait l'acte royal : « Nous ayant été représenté par messire Jacques d'Angennes, évêque de Bayeux, que, comme le maintien et le progrès de la vertu et religion chrétienne et catholique dépendent de la bonne vie des ecclésiastiques, il désirait instituer, dans la ville ou au faubourg de Caen, une Compagnie ou Société de prêtres et autres tendant à la prêtrise, vivant ensemble en communauté sous le titre de Prêtres du Séminaire de Jésus et Marie^ dont le principal but soit d'imiter et continuer sur la terre, autan} qu'il leur sera possible, avec la grâce de Dieu, la vie, les. mœurs et toutes les fonctions sacerdotales de Jésus-Christ, fondateur souverain du saint ordre de la prêtrise, comme aussi la vie et les vertus de la Très Sainte Vierge Marie, la choisissant pour leur protectrice spéciale et par ce moyen tâcher de parvenir à la perfection de l'état de prêtrise, selon son institution, travailler par les exemples et instructions à établir la piété et la sainteté entre les prêtres et ceux qui aspirent à la prêtrise, leur enseignant à mener une vie conforme à la dignité et sainteté de leur condition et à faire dé-
cemment et convenablement toutes les fonctions sacerdotales, comme aussi s'employer à instruire le peuple en la doctrine chrétienne par les missions, prédications, exhortations, conférences, catéchismes et autres exercices, tant en ladite ville et évêché de Bayeux qu'en celle de Caen et autres lieux du même diocèse, s'appliquer aux fonctions ecclésiastiques, prendre le soin et la conduite de bonnes œuvres qui lui seront confiées; le tout sous la dépendance et les ordres de leur dit évêque, et généralement faire tout ce que les prêtres sont obligés de faire pour s'acquitter de leur devoir en l'état de prêtrise, au moyen de quoi ledit seigneur évêque et ses successeurs, et à cet exemple, ceux des autres diocèses pourraient utilement pourvoir aux œuvres de nécessité qui se présentent journellement en leurs charges et remplir les bénéfices et offres ecclésiastiques de personnes qui s'en acquitteront dignement à l'honneur de Dieu et à l'édification de l'Église. Nous avons eu cette proposition très agréable et désirant contribuer de tout notre pouvoir à l'exécution d'une si sainte œuvre... agréons et approuvons.... » Pendant que ces lettres étaient expédiées à Bayeux, le P. Eudes, qui était encore, à l'Oratoire, se conformait aux ordres de ses supérieurs. Il donnait à Saint- Magloire les conférences qu'on lui avait demandées l'année précédente et il s'assurait, dans ce Paris depuis si longtemps dispensateur de toutes les gloires, la consécration définitive de la renommée et de l'autorité que lui avaient values ses succès de province. Le moment venu, il fit parvenir à l'évêque de Bayeux, avec les lettres patentes, un abrégé de ses projets et toutes les demandes qu'il avait besoin de voir accepter pour pouvoir former sa congrégation, lui donner une demeure et une chapelle. Le bon prélat, dans sa ré-
ponse, constate que' c'est bien son diocésain qui a tout préparé, tout fait, tout conduit. Il le reconnaît avec simplicité et, pour l'avenir, il s'en remet, avec non moins de bonne grâce, à la sagesse du fondateur.
« Mon Père, lui écrit il, dans le siècle où nous vivons, il ne se verra guère de personnes qui quittent leur gloire pour la donner aux autres. Vous êtes peutêtre le seul exemple qu'on en peut remarquer. L'ouvrage de vos mains, les soins et diligences que vous avez apportés auprès du Roi, vous me les donnez libéralement, je les reçois avec grande joie, non pas qu'ils me soient dus, mais parce qu'il y a grande gloire à se parer d'une si bonne action.... Je crois qu'en évoquant votre congrégation, il eût été bien à propos de voir les moyens qu'il y a de la renier et de la faire subsister à l'avenir. Mais comme j'ai vu par votre lettre et parle discours de celui qui me l'a rendue, que vous souhaitez l'avancement de cette affaire, je me suis résolu à confier le tout à votre prudence. Nous en avons tant de preuves que je crois que je ne me fais point de tort, ni à la dignité que j'ai l'honneur d'avoir, si je m'y repose. Voyez donc ce qui peut se faire, pour la plus grande gloire de Dieu, et me continuez vos bonnes grâces, vos bonnes prières. Je vous en supplie de tout mon cœur, et de croire que je suis, mon Père, votre très humble et très affectionné confrère et serviteur. »
Ainsi tout était prêt. Le 25 mars i643 (le aS mars, jour de l'Annonciation, comptait décidément dans la vie du Vénérable), le fondateur et ses premiers auxiliaires entraient sans bruit dans le logement préparé. Le P. Eudes avait cessé de faire partie de l'Oratoire.
L'Oratoire prit fort mal la chose. Il est aujourd'hui bien superflu d'étudier dans leur détail tous les échan-
ges d'accusation, de plaintes, de réponses et de répliques auxquelles cette séparation donna lieu. Certes il était pénible pour la glorieuse Compagnie de voir que c'était cette fois l'un de ses meilleurs qui la quittait et qui la quittait en emportant avec lui, pour ainsi dire, des succès dont il n'aurait tenu qu'à elle de faire sa chose et son bien. Elle avait laissé passer l'occasion, elle ne pouvait faire autrement que de le regretter; mais les récriminations auraient dû lui paraître inutiles et peu dignes. Des serviteurs trop zélés crurent bon de calomnier leur ancien associé. Ils prétendirent qu'il avait abusé du nom de son évêque, obtenu au nom de celui-ci sans son aveu, des lettres patentes dont il devait s'approprier seul le bénéfice. Ils prétendirent que les sommes qu'il avait reçues en Normandie et à Paris devaient revenir à l'Oratoire. Enfin on alla jusqu'à contester au P. Eudes le droit de ne plus appartenir à la Compagnie. Batterel a cru devoir donner tout au long une pièce extrêmement suspecte qui pourrait bien être un de ces faux comme on trouvait ingénieux* d'en produire, notamment au cours des luttes jansénistes*. D'après cet écrit, le P. Eudes, en entrant à l'Oratoire, se serait engagé, par un vœu personnel et solennellement rédigé, à n'en jamais sortir. On pourrait entreprendre ici une controverse de casuistique pour savoir si ce vœu privé était valable ou non, s'il n'était pas, en fait comme en droit, annulé par les règles fondamentales, par les décisions renouvelées de rOratoire même où il était admis, suivant la for-
I. Pour avoir trop étudié sans doute les discours que Tite- Llve et les autres historiens latins prêtent à leurs personnages.
3. Voir dans mon livre sur Malebranche la discussion de la rétractation qui lui fut (faussement, à mon sens) attribuée par les Jansénistes.
mule inscrite sur les portes du collège de Juilly : « Entre qui peut, sort qui veut » ; mais l'examen de la pièce a provoqué sur son authenticité les doutes les plus sérieux. En fin de compte, le P. Eudes allait oii Dieu rappelait, et il était amplement couvert par des supérieurs à l'autorité desquels l'Oratoire même devait déférer, Avait-il eu des révélations surnaturelles? Les adversaires affectèrent de croire qu'il en invoquait, car ils le traitèrent de visionnaire. Ses successeurs ont pieusement commenté plusieurs passages de ses écrits où il semble bien se dire appelé par des invitations expresses de la Sainte Vierge. Ces passages n'ont rien d'assez explicite pour nous autoriser à y voir autre chose que le sentiment profond d'un devoir médité devant le Christ et devant sa Mère. En tout cas, il usait de sa liberté pour entreprendre une œuvre absolument conforme à sa vocation, aux encouragements de ce que la France avait alors de plus catholique, et, pour couronner le tout, aux besoins les plus pressants, aux désirs les moins douteux de l'Église universelle.