I. Il venait de fuire un très grand éloge de ses missions
l'établissement des séminaire 5. 109
table contre les premières réformes religieuses de son prédécesseur, qu'il avait cessé de convoquer le conseil de conscience; Mgr Cospéan était renvoyé dans son diocèse et saint Vincent de Paul mis à Técart. C'était pour le P. Eudes une raison de plus de s'assurer des dispositions de la Cour à son égard. Il s'y rendait en personne*, en même temps qu'il faisait parvenir sa supplique au Souverain Pontife.
A Paris, c'est à peine s'il obtint ce qu'il sera plus bref d'appeler de l'eau bénite de Cour. Aussi eutil un instant l'idée de s'allier à une congrégation analogue à la sienne. On l'appelait la congrégation du Saint-Sacrement (c'est le titre qui lui est donné dans la lettre d'approbation de l'évêque de Valence du 16 janvier 1639) ; elle était autorisée parle Saint-Siège. Elle ne fondait, il est vrai, que des séminaires et collèges ; mais, une fois qu'on aurait bénéficié des grâces et des pouvoirs qui lui étaient assurés, on pourrait sans doute étendre et perfectionner son œuvre. Telle était vraisemblablement l'idée du P. Eudes, et l'on peut encore supposer qu'il était encouragé par la Corn* pagnie du Saint-Sacrement dont le chef delà co/ig^régtttion du même nom, Mgr d'Authier de Sisgau, avait tout a fait <( l'esprit » et possédait pleinement la confiance, est-il dit dans les procès- verbaux de la célèbre « Cabale ». Cette tentative pourtant n'eut pas de suite.
N'ayant plus rien à faire à Paris pour le moment, le Vénérable, qui n'était jamais inactif, s'en alla donner une mission à Ronfleur, à la plus grande joie de son saint protecteur et ami Mgr Cospéan. Son zèle
I. En compag^nie du P. Manchon, et laissait la garde du seuinaire au P. Mannourj, qu'il allait bientôt envoyer à Rome.
LE TENttBÀfiLS PÈRK EUDES. C" r^r^nlo
apostolique recevait en même temps une double consolation. Au mois de janvier i644» TévêquedeBayeux le nommait supérieur de la Congrégation ; au mois d'août suivant, un riche gentilhomme, M. Blouet de Than, apportait à Tœuvre le don de la plus grande partie de sa fortune et le don de sa propre personne. Du côté de la Normandie tout allait donc bien. Du côté de Rome il n'était encore venu que des lettres dilatoires demandant des suppléments d'information. Puis le Pape Urbain VIII venait à mourir. Il semblait que tout fût à recommencer.
C'est à cette époque — vers la fin de i644 — qu® s'éleva contre le Vénérable une tempête de calomnies, d'insultes, de pamphlets. Elle était bien destinée à se continuer ou à se renouveler périodiquement pendant une douzaine d'années; mais elle prit alors une violence peu commune. Il n^eut pas seulement contre lui, en cette heure pénible, les hommes dont il attaquait les vices ou troublait Tincrédulité, les jansénistes dont il démasquait déjà l'hérésie. Nombre de prêtres se joignirent à ceux qui le traitaient d'ambitieux, de charlatan. Les donations qu'il avait reçues excitaient des jalousies ardentes : on l'accusait d'avoir attiré à lui le jeune Blouet de Than dans des vues exclusivement intéressées. Des amis ne manquèrent pas de lui trouver des torts et, ce qui lui fut le plus douloureux, M. de Renty lui-même — un instant bien court, il est vrai — sentit sa confiance ébranlée par tant d'attaques ; il se détourna du serviteur de Dieu. Fort heureusement, M. de Renty revint vite de son erreur, et il unit ses efforts à ceux des communs amis demeurés fidèles sans broncher. Tel avait été, en première ligne, Mgr Cospéan, qui lui écrivait : « Je vous conjure dans le Seigneur de me mander clairement, ouvertement^
l'établissement des séminaires. 111
qui sont ces calomniateurs qui claI)audeDt contre vous ou plutôt contre le Saint-Esprit même, auteur de la grâce. Je soupçonne, mon très cher fils et mon Père, que ce sont ceux auxquels vous vous êtes opposé dans votre belle défense de la vérité. Je vous supplie donc de me les faire connaître afin que mon soupçon cède enfin à la vérité. Bon Dieu! quels hommes! »
Le Vénérable avait bien besoin d'être ainsi soutenu. Si sa congrégation et son séminaire paraissaient établis, ils n'avaient pas encore ce gage de durée qu'il recherchait prudemment dans la vérification, par le Parlement, des lettres patentes du roi S dans l'approbation de l'Assemblée générale du clergé de France et surtout dans l'approbation de la Cour de Rome. Pour mieux mériter ces faveurs, il rédigeait les constitutions et les règles de sa Compagnie, divisées en vingt chapitres. Il est superflu d'analyser ici toutes les prescriptions chrétiennes et sacerdotales qu'elles contenaient, tous les exercices de piété qu'elles recommandaient, bref tout ce qui ne peut pas ne pas se retrouver dans toutes les constitutions de même nature. Il est important toutefois de rappeler comment le Vénérable insistait sur la dévotion de Jésus et Marie, de Jésus aimé dans sa mère, de Jésus servi et adoré par le culte même rendu, avec une piété particulière, à sa mère. Déjà les deux grands hommes de l'Oratoire avaient infusé dans la tradition scholastique une vie nouvelle par leur dévotion à la fois si raisonnée et si ardente à rincarnation et aux grandeurs de Jésus. Tout en con-
I. Cette vérification était nécessaire pour que les fondations faites dans les trois dernières années ne devinssent point caduques. Certaines donations n'avaient été faites que sous les conditions que ces formalités seraient heureusement accomplies; or, ces délais étaient sur le point d'expirer.
servant la sublimité de ces élans, leur élève les adoucissait encore et, en un sens, les h'umanisait par son attention h recommander Fimitation^e la Sainte-Famille. Les règles qu'il rédiffeait alors contiennent h ce sujet des prescriptions détaillées.
Pendant qu'il travaillait ainsi, ses amis agissaient. Mgr Cospéan surtout ne se ménageait pas. Il écrivait à son collègue de Bayeux, Mgr d'Angennes : « Celte affaire est de telle conséquence pour la gloire de Dieu et pour l'avantage de son Eglise que nous ne devons rien épargner pour en procurer l'heureuse issue. C'est pourquoi je vous supplie, monseigneur, de trouver bon que la requête soit présentée au Parlement en votre nom, comme les Lettres y ont été obtenues, » D'autre part, ayant un ami personnel dans la personne d'un avocat au Parlement de Rouen, M. d'Anfreville, il était plus pressant et plus éloquent encore auprès de lui.
« Le P. Eudes, qui est un vrai saint et que l'on peut bien nommer, à mon avis, l'apôtre de la Normandie, a établi un séminaire a Caen, par l'ordre et l'autorité de Mgr de Bayeux et obtenu du roi des lettres pour cet établissement, qu'il est question maintenant de faire enregistrer au Parlement. Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien hâter votre assistance et de me faire l'honneur de croire que le séminaire dont je vous parle n'est pas d'un ordre nouveau, ni de l'invention d'aucune personne particulière, mais ordonné par les Conciles de Trente et de Rouen, par la volonté même et les commandements de nos rois, et que d'ailleurs le P. Eudes a fait dans toute la Normandie des fruits si grands et si extraordinaires que personne ne le saurait croire, s'il ne les a vus comme nous qui assurons, en conscience, qu'il n'y a rien, en ce procédé, de plus apostolique » .
l'établissement des séminaires. 113
Malgré ces appuis et celui — non moins consciencieux — de Mgr d'Angennes, la requête ne réussit pas pour le moment. A Paris, le Vénérable avait été plus heureux près d'Anne d'Autriche, non sans difficultés cependant; car l'Oratoire avait adressé à la Régente une longue et diffuse remontrance pour lui signaler les efforts ambitieux du P. Eudes comme tendant à un démembrement de la Compagnie. Un instant ces insinuations avaient produit quelque effet. Par bonheur saint Vincent de Paul qui n'avait pas perdu son crédit chez la reine mère intervint près d'elle, il lui fit voir les choses sous un meilleur jour: bientôt elle remettait au Vénérable une nouvelle autorisation par acte authentique, que le nonce approuvait sur l'original à lui présenté*.
Moins heureuse, à certains égards, fut la requête à l'Assemblée générale du clergé de France de i655. Il est vrai que ne purent y assister ni Mgr d'Angennes, à cause de son grand âge, ni Mgr Cospéan à cause de sa disgrâce auprès de Mazarin. Ici s'offrent à nous quelques documents d'un intérêt particulier. Le requérant avait en effet envoyé à l'Assemblée un plan assez détaillé de sa fondation, avec un exposé de sa méthode et un aperçu de ses projets. Il débutail ainsi :
« Les prêtres du séminaire de Caen érigé par l'autorité et conduite de Mgr l'évêque de Bayeux, humblement prosternés aux pieds de Vos Grandeurs, les supplient... de vouloir protéger, favoriser et promouvoir le dessein de leur séminaire, qui n'est autre que de prêtres entièrement consacrés à vos services et conduites, sans aucune réserve; et ce, conformément aux
I Voyez Boiillay (U, i5i) qui rectifie sur ce point une erreur fie Martine.
saintes intentions des saints conciles et des assemblées provinciales et générales, et même aux ordonnances de nos rois. Le saint Concile de Trente, le Concile de Rouen, le décret de TAssemblée de 1625, les États de Blois, l'ordonnance de Melun et tous les grands prélats* ont toujours jugé l'érection de tels séminaires nécessaire : premièrement pour l'instruction des prêtres sur ce qui regarde les choses ecclésiastiques et leur piété intérieure; deuxièmement pour faciliter le secours aux paroisses ; troisièmement pour faciliter les missions aux peuples; et enfin, pour faire beaucoup d'autres choses nécessaires dont chaque évêque a besoin pour sa conduite sur les prêtres ».
La requête exposait ensuite toute la manière de vivre des séminaires « laquelle est premièrement de dépendre en tout et partout de la conduite de l'évêque ». Pour tant insister sur ce point, comme sur cet autre que lui et ses collaborateurs n'étaient que prêtres, il avait des raisons auxquelles les circonstances donnaient un poids tout particulier. Les évêques étaient généralement en défiance contre les offres des communautés, parce qu'ils redoutaient de les trouver trop indépendantes. « S'ils jetèrent les yeux sur les prêtres de Saint-Sulpice, dit l'historien de M. Olier, c'est qu'ils savaient qu'ils n'étaient point érigés en congrégation* ». Le P. Eudes n'ignorait pas non plus que si les prêtres de Saint- Vincent-de-Paul avaient réussi auprès des évêques, c'était parce que, eux aussi, prétendaient n'être pas une congrégation au sens strict du mot et que la bulle d'Urbain VIII
I. Que de textes qui demeurent inutiles taut que n'arrivent pas les hommes d'action et tant que ne leur est pas donnée la liberté nécessaire!
a. Faillon, II, 2/^1,
leur assignait seulement pour fin a les missions des campagnes et les exercices des ordinands» deux œuvres dont les évêques sentaient alors la nécessité et qui devaient leur rendre ces services très agréables ».
Dans toute la suite de sa requête, il a grand soin d'insister sur les services de tout ordre que son œuvre se propose de rendre aux diocèses et aux paroisses pour les confessions, les prédications, les catéchismes, le soulagement des curés, toujours ce selon le bon plaisir de nos seigneurs les évêques ». II allait cependant plus loin. Il demandait que T Assemblée exhortât les évêques et les prêtres à l'érection de semblables séminaires. Puis il exposait que l'ensemble de ces créations aurait besoin d'unité et qu'il serait bon de reconnaître l'Assemblée pour chef de tous les séminaires. Il ajoutait, ce qui devait provoquer chez plus d'un prélat une attention un peu soucieuse et défiante :
a Quatrièmement, ladite Assemblée étant chef de tous lesdits séminaires [il conviendrait] d'ordonner qu'il y aura sous sa conduite et dépendance un autre chef qui veillera à faire observer les règlements, à secourir les maisons par une mutuelle intelligence de tous les membres et pour rendre compte de toutes choses à Vos Grandeurs et pour en recevoir toutes sortes de lois ».
Quant à l'organisation de chaque séminaire en particulier, le Vénérable mettait en lumière la nécessité de les rendre tout à fait distincts des collèges ou séminaires-collèges, en faisant ce que nous appelons aujourd'hui un grand séminaire, entièrement séparé du petit séminaire. Il allait là, dans l'esprit du Concile de Trente, contre des errements qui ont été apparemment bien tenaces, puisque tout récemment Pie X
il6 LE V!ÉNÉRABLE PÈRE EUDES.
rappelait aux évêques d'Italie la nécessité de cette séparation.
On n'a pas manqué de prétendre que le P. Eudes, dans ses instances pour obtenir une union et un gouvernement central des séminaires, pensait bien se faire attribuer à lui-même cette hégémonie. Rien ne permet de lui prêter ces vues ambitieuses, et tout concourt k nous persuader que ses relations avec saint Vincent de Paul et M. Olier ne lui permettaient guère d'en avoir la pensée. Disons enfin que la plupart de ces propositions avaient déjà été présentées en 1625 par un curé nommé Godcfroy. Le rapport des commissaires de 1645 le constate expressément. Les modifications que la nouvelle requête avait introduites, visaient surtout le nombre des séminaires et l'organisation intérieure de chacun d'eux. Quoi qu'il en soit, l'Assemblée fit ce que fait presque toujours une collectivité en présence d'un plan formé par un homme seul en dehors d'elle. Après deux mois d'examen, elle se ait — suppose-t-on — qu'il eût été juste de demander l'avis des autres fondateurs de séminaires *. Elle élimina donc du plan ce qu'il avait de trop général; mais elle approuva et loua l'œuvre spéciale du P. Eudes. Elle lui ouvrit même des perspectives d'extension et d'agrandissement dans l'avenir.
« L'affaire mûrement examinée, l'Assemblée ayant remarqué plusieurs difficultés qui se rencontrent dans ces propositions, ne les a pas jugées convenables... ; elle est pourtant demeurée satisfaite de leur zèle qu'elle a loué, en les exhortant de continuer leur travail dans les diocèses oh ils seront appelés^ comme
I. Rien, dans les propositions du P. Eudes n'y contredisait. Il demandait qu'on uniûât, il ne proposait pas d'unifier luimême.
L'ÉTABLISSEMî^iNT DES SÉMINAIRES. 117
ils ont fait jusqu'ici dans le diocèse de Bayeux ». -
A Tépoque même où l'Assemblée du clergé délibérait ainsi, le fondateur avait repris auprès du Saint- Siège et d'Innocent X les démarches interrompues par la mort d'Urbain VI IL Cette fois elles s'étendaient à la congrégation de Jésus et Marie et à celle de Notre- Dame de Charité. Elles étaient confiées au P. Mannoury, l'un des premiers auxiliaires, l'un des plus jeunes, mais aussi l'un des plus dévoués. Il était porteur d'une supplique du P. Eudes et de ses six associés : ils demandaient au Saint-Père un certain nombre de privilèges dont l'octroi aurait constitué une reconnaissance et une approbation au moins indirecte. La Propagande ne se jugea point assez éclairée, et sans nul doute elle ne se sentait pas h même de discerner ce qu'il y avait de faux dans les griefs allégués contre un homme peu connu d'elle, en somme. Elle demanda un supplément d'informations de l'évêque de Bayeux; mais presque aussitôt arriva la nouvelle^ d'abord prématurée, puis exacte, de la mort de Mgr d'Angennes. Dès lors tout fut encore une fois, suspendu et le P. Mannoury revint de Rome.
Tel fut l'ensemble des démarches faites à cette époque. Dire avec Martine qu'elles furent infructueuses est certainement exagéré : car la situation acquise en Normandie était assurée et l'espérance d'obtenir davantage était comme officiellement permise. En attendant, le Vénérable n'avait qu'à persévérer dans ses efforts, et c'est bien ce qu'il faisait; car pendant que le P. Mannoury était occupé de sa négociation, qu'il la préparait, l'accomplissait, la ter-^ minait, son maître donnait quelques-unes de ses plus belles missions.
Deux d'entre elles eurent lieu dans le diocèse de-
Lisieux. C'est dans la première, à Estrées, qu'il opéra si merveilleusement la réconciliation de deux familles divisées depuis dix ans par des disputes tellement acharnées que plusieurs de leurs gentilshommes y avaient perdu la vie et que leurs femmes mêmes, prêtes à toutes rencontres, ne sortaient plus qu'avec des pistolets chargés. Comme Taffluence des auditeurs l'avait obligé d'aller prêcher dans les herbages, on lui fit apercevoir quelques membres de ces familles qui l'écoutaient cachés derrière des haies. Il fit alors à leur querelle des allusions si émouvantes qu'il put amener à son confessionnal d'abord l'un, puis l'autre, et qu'à force de sollicitations et d'instances pieuses il fit conclure une paix solennelle. C'était là une des victoires qu'il ambitionnait le plus, et celle-là fut une des plus mémorables.
Deux autres missions lui avaient été demandées et furent défrayées par M. de Renty dans le diocèse d'Autun où il avait des intérêts. Là encore son succès fut grand. A Conches, il obtint la réconciliation de vingttrois familles. A Arnay-le-Duc il mit fin à quelquesuns de ces scandales de libertinage et de superstition qui allaient si souvent de pair à cette époque. L'année suivante, en 1646, il était de retour dans le diocèse de Bayeux. Il y donnait sans tarder trois missions, à Thorigny, à Beny (lieu de naissance et propriété de M. de Renty) et à Lion-sur-Mer.
Si l'empressement des peuples le payait de son zèle et consacrait ses succès, les circonstances lui apportaient ce mélange d'épreuves et de réconforts qui ne manquent ni les uns ni les autres aux hommes d'action et de courage. Les coups inévitables de la mort lui enlevaient Mgr d'Angennes, Mgr Cospéan et le frère Chrysostôme, ce moine qui l'avait tant servi auprès de
l'établissement des séminaires. 119
Louis XIII, de Richelieu et d'Anne d'Autriche; car c'était l'un de ces religieux que les souverains d'alors aimaient tant à employer dans des missions diplomatiques. D'autre part, le nombre de ses sujets s'augmentait par l'incorporation de deux recrues précieuses, M. Finel et M. Le Mesle. M. de Renty qui aurait voulu, comme nous l'avons vu, « se démembrer» pour le suivre partout où il allait travailler à la restauration religieuse de la France, sentait croître sa foi en lui et son ardeur pour le défendre. Il avait fait venir à Beny Marie Desvallées, l'appelant en quelque sorte à la rescousse comme une réserve puissante. C'est qu'une religieuse de Pontoise, Marie du Saint-Sacrement, fille du Garde des Sceaux de Marilhac, lui avait fait connaître, d'après une apparition qu'elle avait eue, la sainteté de Marie Desvallées. L'apparition la lui avait désignée comme « une pauvre fille qui, cachée et méprisée, traitée comme sorcière, comme insensée, coiffée en bavolet, arrêtait la colère divine ». Marie du Saint-Sacrement avait noté les paroles et la date de la révélation, mais elle l'avait tenue secrète jusqu'à ses derniers monients. M. de Renty qui avait recueilli son récit était donc bien préparé à comprendre « la pauvre fille » ; elle, à son tour, avait communiqué les promesses qu'elle disait avoir reçues de la sainte Vierge sur les deux maisons du P. Eudes : elle avait déclaré qu'il ne fallait avoir aucun souci au sujet de leur temporel, car elles auraient toujours plus qu'il ne leur serait nécessaire.
Ce développement de la foi au surnaturel dans l'âme de l'apôtre et dans celle de ses amis ne les exposait nullement à la paresse et aux abandons du quiétisme. Quand survenait une recrudescence d'attaques et de calomnies (elles étaient périodiques), M. de Renty allait
du P. Eudes qu'il consolait à ses adversaires contre lesquels il raisonnait avec une parfaite possession de lui* même. Le supérieur de l'Oratoire de Caen s'était plaint très hautement de l'appui qu'il donnait à ce transfuge, Le gentilliomme lui écrivit alors (le 3 septembre 1646) une lettre pleine de dignité, qu'on a souvent citée à juste titre comme donnant véritablement le dernier mot de cette controverse.
« Mon Révérend Père, j'ai appris, du gentilhomme qui a porté une lettre de ma part à M. de Blérancourt, que vous étiez étonné que j'écrive en faveur du P. Eudes. Je vous estime trop et j'honore trop votre sainte congrégation que je ne veux pas tarder davantage à vous éclaircir sur ma conduite. Pendant que j^ai entendu parler d'une congrégation qui pouvait avoir rapport à la vôtre, je n'ai nullement pu goûter ce dessein; mais à présent que je vois des prêtres assemblés qui désirent avec le P. Eudes, et même sans lui, servir l'Église, selon les intentions du Concile de Trente, dans un séminaire, je voudrais contribuer h cette œuvre dans tous les diocèses du monde, s'il m'était possible; et, quand vos maisons avec cela seraient multipliées au quadruple, il y aurait encore assez de besogne, sans s'arrêter et s'occuper les uns les autres. Plût à Dieu que tous prophétisassent par occasion ou autrement! Pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, c'est le principaK
« J'ai connu les grands talents du P. Eudes dans les emplois où je l'ai vu et les grands fruits que peuvent produire messieurs ses confrères : il est vrai que cela me les fait estimer, mais c'est sans rien diminuer de l'estime que j'ai desdignes serviteurs du même maître . . . ♦ Ce qui m'a le plus étonné, c'est que vous dites que le P. Eudes tient tout ce qu'il sait de chez vous et qu'il le va distribuer ailleurs. Pardonnez-moi si j'ose vous
dire mon sentiment, lequel je tiens du très digne P. de Condren, que ce serait une grande grâce à la Congrégation si elle pouvait fournir quantité de bons ouvriers à l'Église et donner des membres de son corps pour utilement remplir celui qui est hiérarchique. Je sais que beaucoup d'entre vous le font sans se séparer de la congrégation; mais comme il y a toute liberté, il n'y a point de péché à le faire, ni partant sujet de blâmer celui qui a eu peut-être juste sujet de le faire. Je dis peut-être ; parce que Dieu a d'autres ressorts sur les cœurs que ceux de notre portée.... »
De leur côté les prêtres du séminaire de Caen tendaient à ceux de l'Oratoire la branche d'olivier. Tout en maintenant leur droit à l'indépendance, ils offraient, pour le bien de la paix, de renoncer en faveur de l'Oratoire à une partie des libéralités dont celui-ci semblait si offusqué. Cette tentative de rapprochement resta sans résultat. Mais les travaux de l'apôtre et l'aide que lui donnait de tant de manières son auxiliaire laïque ne chômaient pas. Celui-ci préparait lui-même une mission h Nogent-le-Rotrou. Elle était immédiatement suivie d'une mission h Fouqueville dans le diocèse d'Evreux. Là, le voisinage de Rouen et de GaiU Ion, résidence habituelle de l'archevêque, engagea le P. Eudes à faire une démarche auprès du métropolitain de la Normandie, Mgr deHarlay, dont il avait éprouvé la bienveillance lors de sa mission de Saint- Ouen en 1642. Il lui adressa une requête extrêmement habile. Il y rappelait, de manière à se justifier, sans attaquer ni blesser personne, sa sortie de l'Oratoire. Il y expliquait clairement ce qui distinguait son œuvre de celle de ses collègues des séminaires-collèges. Il se tenait enfin tout aux ordres du Prélat, le priant de vouloir bien « confirmer cet institut provincial et
d'agréer que Tliiver ils vaquent aux exercices et Tété aux missions, afin qu'en une même année ils montrent la théorie et la pratique ; outre les services continuels qu'ils rendent aux paroisses sous messieurs les curés ; et ....protestent non seulement de ne vouloir jamais faire instituer à part de celui desdits séminaires, ni reconnaître jamais autres supérieurs que Nos Seigneurs les Évêques, mais aussi de faire tout ce qu'ils leur ordonneront et de ne faire que ce qu'il leur plaira d'ordonner » .
La requête fut très bien accueillie, et c'était un vrai succès; car l'approbation du métropolitain donnait au séminaire de Caen le droit de recevoir des ecclésiastiques de toutes les provinces de Normandie.
A peine cependant avait-il goûté cette satisfaction que le Vénérable avait un sujet d'inquiétude assez grave. Le siège épiscopal de Bayeux, vacant par la mort de Mgr d'Angennes, était donné à Mgr Mole. Le choix était de Mazarin qui avait voulu se concilier les bonnes grâces du père, le Président Mole. Il n'y avait pas là de quoi rassurer beaucoup son diocésain qui s'empressa d'aller à Paris rendre ses devoirs au nouvel évêque. Celui-ci n'avait probablement consulté sur lui que ses ennemis : il lui fit un accueil froid. Mais, comme toujours, il fallait laisser la diplomatie pour l'action apostolique. Le P. Eudes quitta donc Paris pour aller à La Ferté Vidame donner une mission qui dura neuf semaines. Elle dut être laborieuse; car c'est à cette époque que le Père tomba gravement malade et se crut à la veille de sa mort. Il guérit néanmoins avec rapidité. Réclamé alors par M. de Renty pour évangéliser de nouveau la Bourgogne, il avait fait vœu de s'y rendre immédiatement s'il était guéri; et en effet, malgré les rigueurs de décembre, il arriva à
l/ÉTABLISSEMENT DES SÉMINAIRES. 123
Aulun à la Saint-André de 1647, après avoir franchi en quinze jours les soixante-quinze lieaes qu'il avait à faire en partant de La Ferté Yidame.
Le mal dominant de ces contrées était alors un grand désordre dans les mœurs. Sous couleur de mascarade, de fêles de la Mère folle, la jeunesse s'abandonnait à des excès que les contemporains ont qualifiés par des mots en disant bien long. Il faut croire cependant que sous cet emportement d'une race vigoureuse, amie de la bonne chère et du vin, se cachait un fonds de foi et de générosité prêt à répondre à des appels comme ceux du missionnaire. Ce dernier était secondé vigoureusement, il avait avec lui vingt prêtres. Il avait aussi, pour ne pas se laisser aller à dire surtout» M. de Renty qui était partout, chez les pauvres, chez les malades, chez les prisonniers. On a une sorte de relation de la mission, signée par les principaux magistrats et citoyens d'Autun. Jamais mission n'avait donné plus de fruits qu'ils n'en reconnaissent à celle-là. Il n'y eut pas seulement ces scènes de repentir, ces processions triomphantes, ces restitutions et ces réconciliations auxquelles les missionnaires étaient si habitués. Pour dire honneur à l'apôtre qui venait d'agir puissamment sur les âmes, on réparait l'hôpital des passants, et on décidait la Ja construction d'un autre hôpital. A la fin de la mission, dix mille livres étaient réunies pour commencer les constructions. Enfin, pour assurer pins solidement encore l'avenir religieux de toute cette population si bien ramenée, le Vénérable opérait deux conversions dont son plus récent historien nous dit qu'elles étaient plus difficiles encore que celles des particuliers. C'était la conversion des moines de l'abbaye de Saint-Martin, qui n'avait jamais voulu accepter la réforme de leur ordre; c'était enfin, puisqu'il faut bien le dire, la con-
version de l'évêque, un grand seigneur assez peu préoccupé jusque là des règles de la discipline ecclésiastique : au contact du P. Eudes, la transformation fut complète.
Le i5 février suivant (1648) la clôture des exercices d'Autun étant opérée, le chef de la mission se rendait à Beaune. II y tombait en plein carnaval. Cest dire qu'il y livra le même combat et y remporta la même victoire. Ce ne fut pas sans avoir soulevé, là aussi, contre lui, les colères de ceux qui vivaient du désordre ; car Tun d'euxle souffleta; et le pieux prêtre ayant, comme il Tavait fait aux jours de son enfance, tendu l'autre joue, le brutal avait réitéré son outrage. Peu après un autre missionnaire avait été Tobjet d'une semblable violence; il l'avait subie avec la même mansuétude, malgré l'indignation du peuple qu'il avait su calmer; mais cette fois l'agression fut suivie d'un repentir exemplaire. La fermeté des convertis et les bonnes dispositions de ceux qui étaient doucement ébranlés, ne purent que gagner k ces incidents. Au départ de la mission, qui n'eut lieu qu'après les fêtes de Pâques, deux confréries se trouvaient établies, la confrérie du Saint-Sacrement et la confrérie du Cœurde-Marie. Ce qui était encore un plus sûr garant de la durée des résultats, la mission avait produit sur le clergé une action dont un document authentique nous a conservé le témoignage. L'évêque d'Autun, Mgr de la Madeleine de Ragny écrivait au pape. « Nous avons vu les œuvres admirables de grâce et de vertu que le Seigneur a accomplies par lui et ses associés, soit pour la conversion d'une multitude de pécheurs, soit dans plusieurs autres exercices de la religion chrétienne, notamment à l'égard d'un très grand nombre de curés et de prêtres. Il a, en effet, reçu de Dieu la grâce parti-
l'établissement des séminaires. 125
culière de déterminer par ses paroles et par ses exemples, beaucoup de clercs et de prêtres à ressusciter la grâce en eux... »
Le diocèse avait donc beaucoup reçu de lui ; mais il lui avait également beaucoup donné. Il lui avait donné une recrue de prix dans la personne de M. de Montaigu. C'était un chanoine qui cherchait, depuis quelque temps, à entrer dans une communauté pour y mener une vie plus sévère et qui eut l'inspiration de s'offrira lui. Ce fut plus tard Tun de ses supérieurs les plus estimés. Là aussi le missionnaire avait eu l'occasion de s'entretenir longuement avec la célèbre sœur Marguerite du Saint-Sacrement, celle aux prières de laquelle on attribuait la naissance si attendue de Louis XIV. Il y avait à peine quelques mois que M. Olier était venu la voir en pèlerinage et M. de Renty déclarait lui devoir le meilleur de sa dévotion. Le P. Eudes apprit surtout auprès d'elle à aimer et à propager la dévotion à l'enfant Jésus; car plus l'hérésie s'obstinait à dessécher les âmes, plus l'élite des cathoUques s'appliquait à faire pénétrer dans les cœurs l'amour de Dieu fait homme et à rendre populaires toutes les manifestations du mystère de l'Incarnation.
Celui qui le suivait à peu près partout, — quand il ne l'appelait pas, — M. de Renty, le conduisit presque aussitôt après dans un village dont il était le seigneur, à Citry dans le Soissonnais; et c'est de là qu'il écrivait à M. Olier (le lo juin 1648) : « Le P. Eudes travaille ici avec une bénédiction incroyable ». Le P. Eudes se rendit ensuite à la Fère: il était appelé, cette fois, par la princesse de Condé, Charlotte-Marguerite, fille du connétable Henri de Montmorency, et mère du grand Condé, de Mme de Longueville et du prince de Conti.
Pendant qu'il accomplissait tous ces travaux, son élève, devenu son ami, faisait pour la seconde fois le voyage de Rome. Il s'y rendait à pied, le sac sur le dos, le bâton à la main. Nous n'entrerons pas ici dans le détail de toutes les audiences que lui ménagèrent ses lettres d'introduction et où les belles paroles ne pouvaient pas lui manquer. II ne put alors rien obtenir pour la fondation de Notre-Dame de Charité; et il n'obtint pas davantage la reconnaissance formelle de la Congrégation de Jésus et Marie. Les Pères de l'Oratoire avaient renouvelé leur opposition, toujours appuyée sur les mêmes griefs : le P. Eudes les avait abandonnés, il reprenait en dehors d'eux et conlre eux, par pure jalousie et ambition, un rôle qui leur appartenait — A ces accusations obstinées il était aisé de répondre que personne n'empêchait l'Oratoire de créer de son côté des séminaires. Le P. Mannoury réfuta, ce semble, avec énergie, toutes les objections qu'on lui opposa. Si ses eflForts n'aboutirent pas complètement à la fin qu'il avait en vue, ils ne furent pas sans résultats. Un décret de la Propagande assura l'existence du séminaire de Caen. Il le déclara conforme aux intentions du Concile de Trente, ce qui permit à son fondateur d'en établir d'autres. Lui-même était constitué Supérieur général de la mission de Normandie avec des pouvoirs très étendus.
Cependant les temps marchaient. La mort des uns, l'avènement des autres allaient modifier les conditions de la lutte et en changer aussi les combattants. L'actif et généreux M. de Renty, le gentilhomme si bien fait pour réaliser dans l'Église militante l'union du prêtre et de l'homme du siècle, allait mourir. Jamais il ne s'était associé plus ardemment à l'œuvre de son ami ; jamais il n'avait autant travaillé a la continuer par ces
L'ÉTABLISSEMENT DES SÉMIIIAIII]^^ 187
libres groupements de la nature de ceaii qae les catholiques s'efforcent à si bon droit de maltiplier à Tlieure actuelle. « Je vous supplie très humblement^ écrivaitil au Vénérable, de croire que si vous me jugez utile, sur la fin de cette mission, pour y former quelque petit corps de gentilshommes des sociétéa de ia ville, comme nous le faisons aux petites villes et gros bourgs, je ferai mon possible pour m'y trouver. » Et peu après, en demandant le prédicateur pour Dreux, il lui écrivait : « Nous-mêmes, nous irons autant que nous pourrons pour vous y servir et obéir, pour les visites des malades et les charités des pauvres et pour assembler dans le même dessein des compagnies de personnes que la parole de Dieu aura touchées et gagnées. Ma femme et deux autres avec elle seront de la partie, pour imiter sainte Madeleine, sainte Jeanne et sainte Suzanne, dont il est dit, en Saint-Luc, qu^elles suivaient Notre-Seigneur et les disciples, et qu^elles contribuaient par leurs facultés pour la prédication du royaume de Dieu. Nous tâcherons de faire cela sans éclat, mon cher Père, et sans que Ton nous connaisse, prenant un petit logis a part. Voyez, mon très cher Père, si vous voulez être notre père, et si cette année, en Tautonine, vous pouvez donner le pain de vie éternelle à ceux qui vous le demandent avec grand respect. »
La voilà, cette « cabale des dévots » ; car il n'y a pas de doute que M. de Renty, qui en était « l'âme », devait tout faire pour y agréger ces € petites compagnies des villes et bourgs ]>, et il nous dévoile ici les complots ténébreux par lesquels il y parvenait. Nul ne s'étonnera du prix que le P. Eudes attachait à une pareille collaboration et que le P. de Saint- Jure ait recueilli de lui les paroles suivantes : « M. de Renty était notre appui et notre unique refuge pour l'exécu-
lion des desseins qui regardaient le service de Dieu, le salut des âmes, le soulagement des pauvres et de toutes sortes de misérables. C'est de quoi nous lui écrivions continuellement, tant pour rétablissement de nos hôpitaux et pour la maison des filles pénitentes, comme aussi pour réprimer Tinsolence de quelques hérétiques qui faisaient mépris du Saint-Sacrement trop à découvert. » Tel était bien le programme, en effet, et ces dernières paroles — il est aisé de le remarquer — ne visent aucune entreprise sur les consciences. Il n'y est question que d'une défense légitime. Peuvent seuls affecter d'en être surpris ceux pour qui une minorité se disant novatrice et réformatrice a le droit de s'imposer à la majorité du pays. Le bon M. de Renty, ce mousquetiiire de TEglise ou le précurseur des jeunes gardes du xx^ siècle, serait-on tenté de dire, s'il n'avait été beaucoup mieux encore, mourait à l'âge de trentehuit ans. En le recommandant de toute son âme aux prêtres de sa Congrégation naissante, le Vénérable leur demande de prier « pour que Dieu nous donne part à ses vertus, c'est-a-dire a son grand amour pour sa divine Majesté, à sa charité pour le prochain et pour les pauvres, à son zèle pour le salut des âmes, à sa douceur, à son humilité, à sa modestie, à son affabilité qui procédait de la grâce ». Il terminait en disant : « Priez Dieu qu'il nous unisse à son âme dans la gloire, car c'est le propre des âmes saintes de procurer devant Dieu l'avancement spirituel de leurs amis ».
Voilà certes, comme dit l'un des héritiers d u P. Eudes, une belle oraison funèbre. L'historien a quelque chose de plus à dire. Après la mort d'un tel ami, le fondateur ne put, de son propre aveu, trouver « personne auquel il pût recourir de la sorte pour les affaires de Dieu ». Les temps vraiment beaux de la monarchie
l'établissement des séminaires. 129
et de son union si féconde avec la liberté d'une élite étaient passés. On allait de plus en plus être obligé de tout remettre au souverain et à son pouvoir absolu. Au lendemain de son deuil, Mme de Renty avait cependant tenu à continuer selon son pouvoir Tceuvre de son mari. C'était bien une œuvre de réforme, cellelà! car, dans ses derniers jours, M. de Renty avait écrit au P. Eudes : « Il faut aller chercher l'ennemi dans son fort »• Et quel était cet ennemi? Un couvent de bénédictins qui vivaient alors comme des séculiers des plus relâchés, pour ne pas dire des plus vicieux. Le Vénérable leur donna donc une mission, défrayée par la noble veuve. Il obtint la conversion des moines et leur fit accepter un règlement de vie nouveau, qu'ils suivirent.
Dans tout ce qui précède, avons-nous perdu de vue l'établissement des séminaires et de la congrégation qui devait leur assurer la perpétuité? Non, pas plus que le fondateur lui-même ne le perdait de vue dans tous les travaux que nous racontons. La congrégation et le séminaire d'un côté, les missions de l'autre, pour lui, tout devait marcher de front. L'Oratoire l'attaquait toujours. Le nouvel évêque de Bayeux, Mgr Mole, arrivait avec les dispositions les plus hostiles. Le fondateur avait l'œil et la main à tout; mais ce qui restait cependant son œuvre de prédilection, c'était bien l'œuvre des séminaires. Et on le comprend. Les missions, c'était le présent, et son humilité ne lui permettait pas de penser que, pourvu qu'il parlât, tout était sauvé. Le séminaire, c'était l'avenir, et c'était la pluralité indéfinie des ouvriers se succédant l'un à l'autre.
Aussi, quelle qae fût la gloire religieuse de ces assemblées et de ces fêtes des missions, qui lui rappelaient les voyages des apAtres et la prédication même de Jésus-Clirist, il eAt mieux aimé les suspendre que de nuire à la solidité des éludes de ses ordinands. Hérambourg rapporte de lai ces paroles significatives adressées à un supérieur : « Voici une maxime qu'il faut suivre : les intérêts des séminaires sont préférables à tout ce que Ton peut faire au dehors; si donc vous jugez que le P. Yon atjh nécessaire dans la maison, faites-lui cesser ses prédications ».
Mgr Mole, après lui avoir cherché quelques chicanes, aa sujet de Tenregistrement des Lettres patentes (accompli le a3 mars i65o), refusait d'entendre ses explications et délire ses mémoires; il ne lui donnait pas davantage accès auprès de ceux auxquels il avait donné la chaire de le condamner et de lui enlever toutes fonctions dans le diocèse de Bayeux. Sur ces marques d^bostilité, deux des premiers sujets de la Congrégation, pris de peur ou de scrupules, l'abandonnèrent. Mais les diocèses de Lisieux et de Coutances étaient toujonrs gouvernés par des prélats amis. Le serviteur de Diea se hâta donc — c'était en quelque sorte sa réponse à la persécution — de donner dans le second de ces denx diocèses quatre missions consécutives. II en reçnl la récompense qui devait lui être la plus précieuse de toutes. L'évêque de Coutances, Mgr Auvrj, Fantorisa à fonder dans sa ville épiscopale même un séminaire*. C'était presque au moment où Tévèque de BaycMx fermait la chapelle du séminaire de Caen, acte contre lequel le P. Eudes, tout en cédant a la force, praCesla courageusement et dignement,