I. Voir \siLeetrû itimstitution^ dans Martine, T, 3a
annonçant qa'il se pourvoirait contre la décision a en temps et lieux convenables ».
Peut-être donc conviendra-t-il ici d'anticiper légèrement sur la suite des événements et de relire une lettre-programme où mieux que dans toutes les constitutions et dans tous les règlements le fondateur donnait Tesprit de sa congrégation. Un de ses confrères lui ayant recommandé un jeune homme qui demandait à en faire partie, le maître lui répondit :
« Vous aurez soin de le former dans l'esprit de Notre- Seigneur, qui est un esprit de détachement et de renoncement à toutes les choses et à soi-même, un esprit d'abandon à la divine volonté, qui nous est manifestée par les règles de TÉvangile et par le règlement de notre congrégation, qui ne sont qu'une expression des maximes évangéliques ; esprit de pur amour pour Dieu qui nous porte à ne rien faire que pour lui plaire ; esprit de charité fraternelle et cordiale pour le prochain. ... Cai* nous devons açoir un esprit catholiquej cest'à'dire unwersel, qui embrasse^ qui honore et qui aime têut ce qui est Dieu et pour Dieu et nous ne devons rien mépriser et rien haïr que le péché et nous^ mêmes \ esprit d'oraison et de piété, pour bien faireenfin toutes nos actions dans l'esprit, c'est-à-dire dans les dispositions avec lesquelles Notre-Seigneur a fait les siennes. Étudiez-vous tant que vous pourrez dans ces esprits, avec la grâce de Notre-Seigneur, et à les donner aux autres par votre exemple.... Surtout demandez à Dieu qu'il vous donne l'esprit de douceur, et veillez sur vous particulièrement en ce point, afin de vous faire aimer et de gagner les cœurs, pour y mettre ensuite ce que Dieu vous donnera à cette fin. »
Après avoir posé les fondements de la maison destinée à propager cette belle doctrine dans le diocèse hospi-
talier, le P. Eudes recevait une autre consëcration, et ce n'était pas la moindre de toutes. Il était appelé par M. Olier qui désirait avoir une mission de lui dans sa paroisse de Saînt-Sulpice.
Il y avait déjà longtemps, nous Tavons vu, que M. Olier voyait dans le P. Eudes un véritable frère d'armes. Son historien, M. Paillon, nous a conservé de lai des paroles significatives. Voulant honorer celle qui fut bien des fois son inspiratrice, Marie Rousseau, il ne trouva rien de mieux àdire que ceci : « Le P. Eudes, ce grand prédicateur, la rareté de notre siècle, s'est estimé heureux de la consulter bien souvent* ». Il demanda donc à cet homme rare de venir évangéliser sa paroisse, et le missionnaire se rendit à son appel, avec douze prêtres qui devaient, ainsi que lui, loger au presbytère pendant tout le cours des exercices. Un débordement de la Seine arrêta la troupe pieuse pendant quelques jours aux approches delà capitale. Ce fut M. Oher qui dut ouvrir lui-même la mission, et voici comment il le fit: « J'aurais besoin, dit-il, de la lumière de ce grand serviteur de Dieu dont j'occupe la place pour vous parler dignement de Jésus-Christ, notre véritable lumière. Cet homme apostolique a un don extraordinaire pour convertir les cœurs, et nous avons la confiance que dans un temps si favorable où le jubilé et le carême se trouvent réunis, Dieu nous fera par lui grâce et miséricorde. »
L'attente de M. Olier ne fut pas déçue. La mission
I. Voyez plus haut, page 87, rexplication du mot que je restitue (rareté). D'uue manière générale, il est bon de prévenir plus d'un lecteur des écrits de ce temps que rarement M. Faillon fait une citation sans en « retoucher» le style. C'était une des habitudes les plus usitées de son époque.
des Pères de Normandie produisit de grands fruits dans ce milieu d'ailleurs si merveilleusement préparé. Quand ils furent de retour, ils ne tardèrent point à recevoir le prix de leur vaillance. D'abord, Tévêque de Lisieux offrit à leur maître de lui confier tout à la fois un séminaire et un collège. La première de ces deux fondations, le Vénérable la désirait ardemment. La seconde ne figurait pas dans ses projets : il l'accepta cependant et s'appliqua tout de suite à en tirer le parti le meilleur possible, tout en se promettant de ne plus se charger de rien de pareil. Il craignait sans doute de suivre l'exemple de l'Oratoire, et de laisser l'actioti des siens se détourner vers un but inférieur à celui dont il était tant préoccupé.
Sur ces entrefaites, Mgr Mole mourut. Son successeur,- Mgr Servien, débuta, il est vrai, par afficher les mêmes dispositions. Toutefois l'idée du P. Eud«s l'obsédait, et le désir de trouver la vérité le tourmentait. Un beau jour enfin, à la suite d'une mission où le Vénérable avait réussi comme toujours, il fit atteler soa carrosse, se rendit à Caen et y rouvrit la chapelle du séminaire, non sans donner au fondateur, avec des pouvoirs plus étendus, des marques éloquentes de * l'estime et de l'affection qu'il lui rendait.
L'année suivante (1657), on voit le P. Eudes donner de plus en plus son attention à sa grande œuvre. Mgr Servien lui confie définitivement la direction de son séminaire. Pour continuer la série de ces succès, il s'agissait de conquérir le diocèse de Rouen. Il était gouverné par un prélat fameux qui devait plus tard devenir archevêque de Paris et y justifier ce double jugement de d'Aguesseau: ft II étaitplusattentifà donner de bons conseils qu'à édifier par la sainteté de sa vie » . Bien qu'il ait mérité les sévérités de Bossuet et les
railleries de Mme de Se vigne, Mgr de Harlay de Champvallon était bon administrateur et savait apprécier la vertu chez les autres. 11 ne se laissa pas arrêter par les attaques, toujours les mêmes que les amis trop zélés de rOratoire et les sectaires du Jansénisme^ élevaient contre le P. Eudes. Au mois d'août i658, il lui donna ses lettres d'institution pour rétablissement d'un séminaire à Rouen ; il prit même soin de les faire vérifier dans lu même année par le parlement de Normandie. Le poste était important. Aussi maigre les murmures qu'élevèrent un instant les prêtres du séminaire de Lisieux, c'est à l'un des maîtres de cette maison, à l'un de ses premiers et plus aimés auxiliaires, M. Manchon, qu'il confia le nouvel établissement.
Voilà donc sa Congrégation en possession de quatre séminaires, h Caen, h Coutances, à Lisieux, à Rouen. Qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre, ce sont toujours les mêmes conseils qu'il prodigue : « Vous devez vous souvenir, écrivait-il à ses prêtres de Caen, que Dieu vous a fait la grâce de vous appeler pour ces trois fins : la première, pour vous donner le moyen d'arriver à la perfection et à la sainteté conformes à l'état ecclésiastique; la seconde, pour travailler au salut des âmes par les missions et autres fonctions du sacerdoce, qui est l'œuvre des apôtres, l'œuvre de Notre-Seigneur, qui est si grand et si divin qu'il semble qu'il ne peut y en avoir de plus grand ni de plus divin; quoique néanmoins il y en ait un qui le surpasse, c'est-à-dire celui de travailler au salut et à la sanctification des ecclésiastiques, ce qui est sauver les sauveurs, diriger les directeurs, enseigner les docteurs, paître les pasteurs,
I. Dont il condamna d*ailleurs plus dUine fois les ouvrages et les propositions.
L'ÉTABUSSEMENT des séminaires. 135
éclairer ceux qui sont la lumière du monde, sanctifier ceux qui sont la sanctification de TÉglise...» Jugez de là, mes très chers Trères, à quoi nous sommes obligés et quelle est la perfection que Dieu demande de nous.. . . Entrons dans une grande défiance de nous-mêmes ; mais en même temps ayons grande confiance dans celui qui nous appelle.... »
Et aux prêtres de Lisieux, tout en leur développant ses instructions sur le bon ordre et sur la piété qui doivent être la base de tout grand séminaire, il recommandait de faire diner chaque semaine un pauvre avec la communauté. Pour assurer la bonne exécution de tous ses préceptes, il instituait, dans chacune de ses maisons, un préfet desordinands, avec un sous-préfet apte à le soulager, à le suppléer : il voulait aussi qu'un maître de chœur exerçât les jeunes prêtres au chant et à la belle conduite des cérémonies. Pour que le recueillement et Tétude ne souffrissent plus de rien»de ce qui les altérait dans le passé, il ne voulut pas qu'on considérât le séminaire comme une sorte d'auberge passagère, qu'on y logeât des prêtres venant à la ville pour y vaquer à leurs affaires temporelles. Il en exclut également les prêtres vicieux ou déréglés. L'esprit de zèle et d'apostolat qu'il développait ainsi dans les âmes entraîna un jour quelques jeunes prêtres à s'offrir pour les missions étrangères. Leur supérieur était un homme circonspect, méthodique, qui entendait faire ce qu'il faisait, et pensait que la France n'avait pas encore pour elle-même trop de prêtres instruits. Aussi n'était-il guère partisan de donner des sujets à des fins si éloignées, pour grandes et nobles qu'elles pussent être. Mais en ceci comme en l'affaire du collège de Lisieux, il ne voulut pas être intransigeant. Il laissa donc partir ces trois prêtres, en leur recommandant
de se souvenir partout de la Congrégation de Jésus et Marie. Les jeunes enthousiastes ne justifièrent que trop les hésitations de leur supérieur. Ils moururent tous les trois avant d'avoir pu même commencer le travail pour lequel ils s'étaient oflTerts.
A l'époque où nous sommes arrivés, le Vénérable donna une autre preuve de la sagesse avec laquelle il n'aimait pas qu'on sortît de sa sphère et qu'on modifiât imprudemment sa vocation.
On connaissait alors sous le nom d'Hermitage une de ces petites communautés que, nous l'avons dit, M. de Renty avait établies dans différentes villes. Celle de Caen datait de i644 ^^ i645. Étaient-ce des filiales de la Société du Saint-Sacrement? C'est probable, d'autant que les cadres souples de la Société se prêtaient à beaucoup d'œuvres de caractères et de buts assez différents et qui, malgré leur affiliation, devaient prendre sur place des allures plus ou moins indépendantes. Les membres de l'Hermîtage de Caen étaient des personnes qui, au dehors, pratiquaient les œuvres actives de la charité, et qui, rentrées chez elles, s'adonnaient à un genre de contemplation paraissant assez voisin des illusions du quiétisme. M. de Dernières de Louvigny en fut le directeur, et sous sa conduite, on ne donnait que des sujets d'édification*. Lui mort, le désordre et un mauvais conseiller, l'ennui, s'introduisirent dans la troupe. On rêva de choses nouvelles ; on entreprit avec un zèle mal préparé la lutte contre le jansénisme et contre ce qui paraissait y ressembler. On se livra, dans les rues de Caen, à des manifestations qui n'étaient pas de nature à mériter les sympathies des
I. Ici le P. Martine n'a pas assez bien lu, semble-t-il, les Annales (lu P. Costil.
gens sérieux. Les enDemis du P. Eudes essayèrent de le compromettre à cette occasion et de lui attribuer une part de responsabilité dans ces niaiseries. Il se hâta de s*en dégager. « On fait courir secrètement, ditil, un imprimé qui porte malicieusement que j'étais le directeur de THermitage; d'autres disent que cetu qui ont fait ces folies dans les rues de Caen étaient des nôtres. La source de semblables tromperies est la vanité, laquelle, étant une fois entrée dans un esprit, n'en sort que très rarement et très difficilement. C'e»t ce que la sœur Marie avait dit plusieurs fois à M. de Bernières, qu'autant d'âmes il mettrait dans la voie de l'oraison passive (car c'est à Dieu de les y mettre), il les mettrait dans le chemin de l'enfer. » Cette lettre eit du 7 novembre 1661.
Qu'il fût calomnié par ses ennemis, il ne pouvak s'en étonner; mais, selon son propre témoignage, il eut, à la même époque, à supporter des épreuves plus dures. « En l'année 1661 et en 1662^ dit-il en son mémorial, Dieu me fît la grâce de me donner plusieurs grandes afflictions, partie par les médisances et calomnies du monde et partie de la part de personnes qui m'étaient fort chères et qui me couvrirent pendant plusieurs mois des douleurs et des angoisses les plue sensibles que j'aie jamais souffertes en toute ma vie. » Il avait heureusement à sa portée un remède toujours prêt, c'était Faction. C'est dans ces mêmes années qu'il fut appelé de nouveau à Paris pour les fameuses missions des Quinze-Vingts et de Saint-Germain-dea- Prés; elles lui valurent de la population de Paris uft enthousiasme aussi général que celui qu'il avait excité dans la Normandie et dans la Bourgogne.
Jusque-là il avait évangélisé les provinces et surtout le peuple des campagnes. Cette fois il s'adressait à la
Capitale et à la Cour. Il parlait directement à la Reine assise aux pieds de sa chaire, et il lui donnait publiquement les conseils les plus courageux» Nous aurons à dire bientôt avec quelle admirable fermeté il le fit. Contentons-nous de dire pour le moment qu'à Paris il retrouvait l'ancien évêque (démissionnaire) de Coutances, Mgr Auvry, qui lui avait témoigné tant d'amitié. Il y retrouvait saint Vincent de Paul qui n'avait pas cessé de le soutenir et qui, le 1 8 juin 1660, écrivait à ses prêtres de Pologne : « Quelques prêtres de Normandie, conduits par le P. Eudes, sont venus faire une mission dans Paris avec une bénédiction admirable. La cour des Quinze- Vingts est bien grande ; mais elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux prédications.... Il y a sujet de louer Dieu du zèle qu'il excite en plusieurs pour l'avancement de sa gloire et le salut des âmes. » D'après une lettre de M. Manchon, en effet, plus de trois mille personnes avaient dû s'en retourner sans avoir pu entrer dans l'église Saint-Germain-des-Prés. Quant au prédicateur, il profitait de sa présence à Paris pour aller à la source des grands souvenirs. Il nouait avec Françoise de Lorraine, abbesse de Montmartre, une union de prières qu'il désirait depuis longtemps.
Qu'on nous pardonne maintenant de ne pas suivre en détail le reste de ses missions; nous le retrouverions successivement à Étanville, à Meaux, à Grandville (où il faillit mourir), à Châlons (où des prêtres de la Sorbonne vinrent se mettre sous ses ordres), à Évreux, à Coutances. Nous le verrions remplissant les intervalles par quelques publications pieuses, comme celles des Offices particuliers et du livre si apprécié du Bon confesseur^ par un pèlerinage à Clairvaux où il passa quinze jours à méditer devant les reliques de saint
Bernard y aimant à se couvrir de sa coule, demandant au grand saint de le préserver de l'orgueil.
Mais à travers toutes ces péripéties, toutes ces fatigues, toutes ces épreuves et tous ces succès, il avait trouvé le temps de conduire à bien Tune des plus importantes de ses fondations, celle de Notre-Dame de Charité, berceau de tous les Bons-Pasteurs aujourd'hui répandus dans l'univers entier. Il nous faut donc remonter quelque peu en arrière ; car dans cette existence si bien remplie, beaucoup d'oeuvres étaient menées de front. Si on veut en mesurer toute l'importance, il faut isoler chacune d'elles de l'enchevêtrement des travaux et des traverses au milieu desquels il trouvait le moyen de lui donner une part, toujours efficace, de son inlassable dévouement.