CHAPITRE VIII
DOCTRINE ET OEUVRES DE DEVOTION CONTRE LES JANSÉNISTES. LES SACRÉS COEURS
Voici encore un des titres d'honneur de notre Vénérable, l'un de ceux qu'il travailla toute sa vie à acquérir et dont l'idée ne le quitta jamais au milieu de ses innombrables travaux; nous voulons parler de la dévotion qu'il a formulée, et on peut presque dire organisée l'un des premiers envers le Cœur de Jésus et le Cœur de Marie. Pour en ajourner ici l'examen, il y avait une autre raison encore que l'impossibilité de tout expliquer en même temps. Le dernier de ses dignes successeurs dans le gouvernement de sa Compagnie, le P. Le Doré, nous avertit que, si la dévotion du P. Eudes aux Sacrés Cœurs n'a cessé de grandir à partir de i64ij ce n'est que plus tard, vers 1670 ou 1672, qu'elle est parvenue à son complet épanouissement.
Cet épanouissement s'est préparé et accompli sous l'action de plus d'un mobile. La dévotion intérieure de l'homme et ses réflexions personnelles sur les mystères de la personne du Christ ne suffisent pas. Ce que l'Oratoire, en sa belle aurore, lui avait donné à méditer sous la forme des enseignements de M. de BéruUe n'avait pu qu'y ajouter un ferment actif. Peut-être même — on va s'en rendre compte — ne fît-il, en ajoutant à l'œuvre de son premier maître, qu'appli-
quer celte proposition d*uii théologien moderne : a Ce n'est pas dans la contemplation des mystères de Jésus-Christ, mais dans celuide sa personne divine, que Tadoration se fixe et se termine* ».
Il semble que cette phrase, dans sa plénitude, embrasse et le programme de M. de BéruUe (i'® partie) et celui du P. Eudes (2^ partie de la proposition). Mais nous savons que la plupart des dogmes de TË^i^lise restent à Tétat implicite, tant que Thérésie n'appelle pas, avec la condamnation d'une erreur certaine et dangereuse, la manifestation plus explicite et plus complète de la vérité. Il en est de même dans les dévotions : elles sont suscitées l'une après l'autre par l'esprit même de sécheresse et d'hostilité qui les a rendues nécessaires. C'est pourquoi nous ne pouvons nous dispenser de parler de la lutte du P. Eudes contre la secte la plus ennemie de cette dévotion même, à savoir la secte janséniste.
Pas n'est besoin dé disserter ici une fois de plus sur le jansénisme. Personne n'ignore aujourd'hui comment chez Calvin et chez Luther le protestantisme, qui affectait d'émanciper l'homme, professait l'esclavage de la volonté, incapable de résister soit à la grâce, quand la grâce agit, soit à la concupiscence naturelle, quand la grâce se retire. Le jansénisme, quelque effort qu'il fit pour se cacher à lui-même, n'était qu'un calvinisme voulant rester dans l'Église catholique à tout prix... au prix de la contradiction. A ses yeux, Jésus-Christ n'était pas mort pour tous les hommes : il insérait donc la doctrine la plus dure dans la rehgion la plus miséricordieuse; et on sait comment, par un symbole trop éloquent, ses crucifix relevaient les bras ouverts du
I Thomas, cité par le P. Le Doré.
Sauveur et les redressaient droits et raîdes dans une attitude de condamnation. Ce qui leur donna si longtemps une popularité si étonnante dans notre France si généreuse, ce fut un concours de circonstances où Ton démêle : les vertus personnelles de quelt|ues-uns d'entre eux, Thabileté avec laquelle ils mirent en avant des textes incomplets de saint Paul et de saint Augustin, sans en donner la contre-partie, riiabitudeoù étaient les esprits, dans Tordre temporel, d'exagérer les droits de l'autorité souveraine et absolue et qui les portait à voir moins nialaisément dans le Maître éternel une puissance absolument arbitraire. Ajoutons que, sur le terrain de la morale, ils passaient pour n'admettre aucune transaction; or, c'est là une disposition que louent toujours très ostensiblement ceux-là mêmes qui s'en permettent le plus. Ils firent enfin illusion à beaucoup de catholiques, précisément parce qu'ils se prétendaient bons catholiques, meilleurs catholiques que lés autres et que, par de subtiles distinctions entre le droit et le fait, ils prétendaient n'être pas atteints par les condamnations pontificales. Mais, encore une fois, n'allongeons pas la discussion. Pour résumer le tout, empruntons à l'un des esprits les plus distingués et les plus droits du siècle du P. Eudes un jugement qui nous remettra bien dans son milieu. Voici comment s'exprime sur ce sujet Mme de Motteville en ses agréables Mémoires : « Toutes les fois que les hommes parlent de Dieu et sur les mystères cachés, je suis toujours étonnée de leur hardiesse, et je suis ravie de n'être pas obligée de savoir plus que mon Pater, mon Credo et les commandements de Dieu. Sur le chapitre dont je parle, je sais qu'il suffit aussi de croire que nous n'avons rien que nous n'ayons reçu, que je ne puis faire aucun bien sans la grâce de Dieu et qu'il m'a
donné mon libre arbitre. Plus loin que cela, ce ne sont que des disputes. » — Et ailleurs : « On peut tourner toutes choses en bien et en mal ; mais ce qui me paraissait véritable et que les ignorants et les femmes pouvaient connaître, était que les jansénistes paraissaient estimer et soutenir la doctrine de Jansénius, condamnée par les décisions de Rome, et que par conséquent les jésuites ne les accusaient pas sans sujet ; que les jansénistes, qui paraissaient se soumettre, de parole seulement, à la condamnation des cinq propositions, défendaient méthodiquement et avec une passion extrême le livre qui les contenait, mais qu'en effet ils donnaient au public, par leurs ouvrages, une morale où la pratique de la parfaite vertu chrétienne était éloquemment enseignée^ ».
Dans la division qui se fit alors au sein de la société chrétienne, il est superflu de dire à quel groupe se rattachait notre héros. L'Oratoire, dans son ensemble, ne fut jamais nettement et violemment janséniste : c'est contre toute justice qu'on a, par exemple, accusé Malebranche de l'avoir été; mais il est bien acquis que beaucoup de ses membres, presque immédiatement après les PP. de BéruUe et de Condren, développèrent dans un sens janséniste ce que ces deux grands esprits avaient dit de la corruption de notre nature, de sa faiblesse et de la puissance de la bonté divine opérant gratuitement dans nos âmes. On n'oserait ajouter, si le chef des eudistes ne le disait aujourd'hui, que, dans la forme tout au moins, le P. Eudes lui-même paraît subir quelquefois l'influence de ce milieu où l'on craignait infiniment plus de diminuer le créateur que d'anéantir la créature. Ceux qui ont instruit à Rome
I, Mémoires^ I, SaS, ch. iv, io3.
la cause du Vénérable ne s*y sont cependant pas arrêtés ; car sous Taûstérlté du langage et sous la démonstration de nos misères ils ont retrouvé bien aisément la voix de Tamour et de la pitié; mais déjà les contemporains l'avaient bien classé là où il devait l'être.
Il était, avec saint Vincent de Paul et M. Olier, non moins sûr que Tun et que l'autre, non moins désireux de voir se terminer les querelles subtiles et les arguties tliéologiques, non moins désireux de leur opposer la meilleure de toutes les digues, à savoir les œuvres de miséricorde et la pratique de tout ce qui soutient l'espérance chrétienne. Quoi qu'on en ait dit, leur attitude fut, la plupart du temps, défensive et attristée, plus prêle à la réconciliation que celle de leurs violents et âpres adversaires. M. Olier avait raison de dire de ces derniers* : « Parce qu'on prêche que Jésus-Christ est mort pour tous, ils en sont scandalisés. »
Quand la secte se développa, quand sa résistance à peine masquée jeta le trouble et la confusion dans les âmes, M. Olier sans doute* s'éleva d'une éloquence plus indignée contre les dures folies de leur doctrine. Le P. Eudes jusqu'alors avait plutôt fui les novateurs. Mais en face d'eux ou devant les autorités légitimes il savait tenir un ferme langage. De là, avec son exagération tant soit peu ridicule, ce passage des œuvres d'Arnauld', à propos de l'assemblée générale du Clergé de France de 1660 et 1661, et de l'affaire du formulaire : « L'assemblée générale s'ouvrit à Pontoîse, sous la présidence de Mgr de Harlay. Les premiers mois se passèrent assez tranquillement. On n'y parla