‹ Le Vénérable Père Eudes: 1601-1680Chapitre 30 sur 37 · Edition de Lausanne, t. XXI, p. xxviii · texte numérisé non relu

Edition de Lausanne, t. XXI, p. xxviii

DOCTRINE ET ŒaVRES DE DÉVOTION. 167

ni du formulaire ni d'aucun autre point contesté. Mais ce calme dura peu. Le P. Eudes, frère de l'historien Mézeray, commença à la troubler par ses déclarations sanguinaires contre les prétendus jansénistes. Le Saint-Sacrement à la main, ce forcené s'emporta contre eux avec la dernière fureur, en présence de la Reine, dans l'église de l'abbaye de Saint-Germain, à Paris : c'était le 2 du mois de septembre. »

En réalité, il engageait les siens au calme. Nous le voyons dans une très belle lettre du 10 février 16'dg à M. Manchon, supérieur de Rouen : « Je ne sais point de plus grand secret que de marcher notre grand chemin sans nous mêler de rien, sinon de garder les commandements de Dieu et de l'Église et les règles de notre profession et exhorter tout le monde, dans nos entretiens particuliers et dans nos prédications, à faire de même, évitant, tant qu'il est possible, de parler des questions du temps, soit de celles qui regardent la foi, soit de celles qui regardent la morale, spécialement dans la prédication. Je vous conjure aussi, mon très cher frère : 1° de fuir autant que vous pourrez la communication de tous ceux qui sont dans la mauvaise doctrine, cela nous rendrait suspects et nous ferait grand tort; 2° de témoigner toujours aux RR. PP. jésuites et à tous les religieux toute la charité et amitié possibles. »

Cette réserve charitable avait-elle contribué à le faire soupçonner de tiédeur, lui et les siens? Il est certain qu'il eut à défendre le séminaire de Rouen contre les soupçons d'un certain conseiller au Parlement, qui voulait s'éloigner des eudistes. « Il est vrai, lui disait-il, qu'il vaudrait mieux qu'il n'y eût pas de séminaire que de le voir dirigé par des jansénistes; mais, grâce à Dieu, il n'y a point de venin parmi

nous. » Et il ajoutait : « Mon cher monsieur, le jansénisme est une chose très pernicieuse parce que c'est une hérésie qui détruit la foi ; mais le schisme et la division entre les serviteurs de Dieu n'est pas moins dangereuse, d'autant qu'elle anéantit la charité, qui est une vertu encore plus excellente que la foi ». Tout cela n'était point d'un fanatique ni d'un ami de la persécution.

Il n'était donc ni furieux ni forcené. Il était simplement comme les hommes de son époque qui, tous, croyaient que la loi de l'Église et la loi de TÉtat devaient se confondre. Il pensait que c'était au Roi de veiller à ce qu'on n'insultât pas Dieu et son Christ, comme on a cru, jusqu*au xx® siècle, que le pouvoir doit veiller à ce que l'on n'insulte pas le drapeau, symbole de l'unité et de la dignité nationales. Entre ceux qui s'attaquaient soit à la première, soit à la seconde de ces deux lois, les Français ne fiiisaient pas de différence : dans les uns et dans les autres ils n'étaient pas éloignés de voir ce que nous appellerions aujourd'hui des anarchistes. Il est inutile de démontrer — tant la chose est connue — qu'en cela les luthériens, les calvinistes et les jansénistes allaient encore plus loin que les catholiques : ils Pont prouvé surabondamment à Genève, en Angleterre, en Allemagne. En face de ceux qui avaient conservé la vérité chrétienne, s'élevaient ceux qui disaient l'avoir rétablie ou réformée et qui s'arrogeaient pai faitement le droit de l'imposer. On oubliait — c'était In le premier écueil — que, suivant la grande maxime de saint Augustin, rappelée par Léon XIII, nul ne peut être contraint à croire malgré lui. On oubliait aussi, et c'était là un second écueil, qu'appelé à défendre et à faire respecter la loi religieuse, le pouvoir civil revendi-

quait, comme une conséquence, le droit de la juger. A ses yeux, la seconde de ces deux missions était un complément de la première. Sans doute il ne prétendait pas, en France du moins, la juger elle-même et dans son fond ; mais il prétendait apprécier en elle ce qui lui paraissait nuisible ou dangereux pour sa propre autorité. C'est ainsi qu'il s'opposa si longtemps à la promulgation du Concile de Trente. S'il lui plaisait de le rejeter, il le rejetait, ou, ce qui revenait pratiquement au même, il l'ignorait et contraignait les peuples à l'ignorer. De là tant de conflits, dans lesquels les jansénistes — nous en verrons bientôt un exemple — ne craignaient pas d'en appeler du Pape au roi, s'ils croyaient y trouver leur intérêt. Mais enfin, étant donnée l'opinion universelle sur l'unité nécessaire des deux pouvoirs, il était inévitable, que, ainsi que nous l'avons dit à propos de la Compagnie du Saint-Sacrement, les chefs des catholiques demandassent au Roi de remplir toute la mission dont, avec l'assentiment de tout son peuple, il se glorifiait d'être chargé. C'est ce que fit Bossuet, c'est ce que fit le P. Eudes en diverses circonstances. Ce dont les hérétiques s'indignaient n'était pas qu'on fit appel au pouvoir royal, c'était qu'on y fît appel contre eux et non pour eux*.

I. Il ne faut pas se lasser de le répéter, ce que la Réforme reproclie alors à l'Eglise catholique ce n'est pas de trop refuser, c'est de trop accorder à la raison, au libre arbitre, à la science, à l'art. Les universités d'Allemagne mènent campagne contre la scholastique, non pas pour avoir opprimé les intelligences, mais pour les avoir trop exaltées et pour avoir trop concédé à l'esprit profane ou païen.... Ce n'est pas seulement à Genève, c'est dans la petite république huguenote de Nîmes (à la fiu du XVI* siècle) que le consistoire condamne les gens pour la coupe de leurs cheveux ou des cheveux de leurs femmes, pour chô-

Mais cet appel a rautorité du Roi n*était dans la vie de nos saints qu*un épisode. En réalité, la vraie lutte, c'était celle que le P. de Bérulle avait si bien appelée la lutte a d'esprits à esprits ». Ils la soutenaient par leurs œuvres, par leurs prédications, par la démonstration de leurs doctrines, enQn par la ténacité avec laquelle ils s^efforçaient de propager la dévotion la plus capable, à leurs yeux, de réparer le mal causé par les hérésies.

Cest ici qu'apparaît l'un des aspects les plus originaux de la mission du P. Eudes. Sa dévotion au Sacré Cœur, les écrits qu'il lui consacre, les actes qu'il accomplit pour la répandre sont bien, en effet, une protestation contre la dureté des idées nouvelles. S'il ne la développe, comme l'a montré le P. Le Doré, que peu à peu, c'est sans doute qu'il y fut poussé par l'essor même du jansénisme, en même temps qu^il tirait du dogme catholique et de l'interprétation ou commentaires qu'en avait faits Pierre de Bérulle leurs conclusions légitimes.

Une des prétentions des hérétiques était de supprimer les intermédiaires entre l'homme et Dieu. Plus de culte des saints, plus de culte de la Vierge. Le Christ demeure bien celui qui justifie, mais qui justifie par sa seule action et qui, dès lors, quand il le veut, justifie quand même. Mais ce Christ demeure inaccessible. Et ce n'est point au hasard que j'écris ce dernier mot. Les jansénistes, qui pourtant n'aimaient

mage le jour a des fêtes romaines », pour jeux de boule le dimanche ou jeux de quilles, cartes, billard en un jour quelconque, etc., etc (Voir J. Boulenger, Une république protestante à Nîmes au temps de VEdït de Nantes),

pas beaucoup les fêtes ni les « cultes », avalent proposé un culte spécial pour honorer « rinaccessibillté » du Sauveur ^ Jésus-Christ inaccessible et, par suite, la dévotion même inaccessible ! Cest contre quoi sainte Thérèse s'était élevée, contre quoi saint François de Sales avait réagi. On a lu plus haut les paroles du P. de Bérulle. Le P. Eudes est un de ceux qui ont travaillé dans la voie des deux grands saints avec le plus d'énergie et de persévérance.

L'Incarnation du Fils de Dieu en vue de la Rédemption du genre humain étant le grand dogme du christianisme, n'en doit-il pas résulter que le Fils de Dieu doit être adoré, non seulement dans son éternité, mais dans sa venue au monde, mais dans sa sainte, dans sa divine humanité, dans le corps qu'il a revêtu pour être semblable à nous et par lequel il a voulu souffrir pour nous? N'est-il pas raisonnable, autant qu'équitable et salutaire, — comme dit l'Église — de proposer à notre adoration l'une et l'autre nature étroitement unies? Si le Christ est adorable, il l'est dans tout son être, tel qu'il lui a plu de nous le manifester. L'Église a proposé de bonne heure aux chrétiens le culte de TEnfant Jésus. Est-ce pour le remercier de son abaissement volontaire? Est-ce pour nous rappeler qu'il a symbolisé lui-même dans l'enfance la ^simplicité qu'il réclame de nos âmes? Est-ce pour reconnaître que ce tendre organisme, dans le développement duquel a grandi son humanité, mérite pour lui-même une partie du culte que nous devons à son être tout entier? C'est pour tout cela en même temps, et on peut dire indistinctement. Pourquoi sainte Ca-

I. Voir le P. Le Dore. Les Sacrés Cœurs^ i" partie, p. 267, et ses références à ce sujet.

iberine de Sienne adorait-elle, avec tant d'amour» le précieux sang de Notre-Seigneur ? Pourquoi l'Église a-t-elle consacré cette dévotion et l'a-t-elle rendue catholique? N'est-ce pas pour les mêmes raisons? Et ne doit-on pas dire que celui qui méprise ces dévotions méprise l'Incarnation même?

Sans doute il est une convenance facile a comprendre qui nous ordonne de choisir. On ne se complaira pas à considérer dans THomme-Dieu ce que l'homme tout court ignore en lui-même, à plus forte raison ce qu'il considère comme participant le moins à la vie supérieure de l'àme. En ceci l'Église n'a point tout permis, elle a réprimé de temps en temps certaines puérilités. En était-ce une que de réclamer, que d'inaugurer le culte du Sacré-Cœur? Les jansénistes l'ont soutenu contre le P. Eudes et ils l'ont soutenu plus violemment encore contre la bienheureuse Marguerite-Marie. Ni l'autorité supérieure, ni le corps des fidèles ne l'ont cru, et la dévotion au Sacré-Cœur est devenue, comme nous le savons tous, une des formes les plus répandues, les plus populaires, les plus encouragées de la piété contemporaine.

On est aujourd hui bien familiarisé dans l'Église avec le culte, désormais fixé, du Sacré-Cœur. On ne l'était pas autant à l'époque que nous étudions, et bien des propositions, passées depuis dans le langage courant, devaient alors être jugées très hardies. Etaientelles nouvelles? Les érudits de la piété, qui ont recherché dans la tradition et surtout dans les vues éparses des saints les origines de cette dévotion, démontrent que là, pas plus qu'ailleurs, il n'y avait rien d'absolument nouveau. Ce qui l'était, c'était l'organisation raisonnée de l'antique croyance. Au point où nous en sommes arrivés, les grands génies de l'Église

ne craignent pas de parler du Coeur de Jésus; mais ils le font encore, dirons-nous, avec une obscurité respectueuse ou avec le sentiment que la théologie n'est pas encore prête à donner un éclaircissement définitif. « Perdez-vous mille fois le jour, écrivait M. Oiier*, dans son aimable Cœur où vous vous sentez si puissamment attirée. C'est là où vous entrerez dans la jouissance de tout ce qu'il est et même des correspondances et des communications mutuelles qui se passent entre lui et son Père. C'est la pièce d'élite que le Cœur du Fils de Dieu ; c'est la pierre précieuse du cabinet de Jésus ; c'est le trésor de Dieu même où il verse tous ses dons et communique toutes ses grâces. .. C'est en ce cœur sacré et en cet adorable intérieur que se sont premièrement opérés tous les mystères, et c'est dans les saints que Dieu y applique plus particulièrement, que se passent ses communications plus intimes et que s'expriment le plus parfaitement tous ses divins mystères. »

Bossuet, de son côté, dans ses « Réflexions sur l'agonie de Jésus-Christ*», proclame que l'agonie de l'Homme- Dieu avait été comme un dernier refoulement de sa vie dans son dernier refuge, c'est-à-dire dans son cœur. C'est là que, avant la séparation totale et définitive, toute la Passion et tous « ses fruits avaient été présents à ses yeux, aux yeux de son cœur ». C'est de là qu'étaient partis, pour aller dans les âmes fidèles, « des gouttes, des ruisseaux, des torrents, des fleuves entiers de grâce et de miséricorde ». Aussi la suprême prière du chrétien qui veut que son agonie soit asso-

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