Lettres, II, 698. Cette lettre est adressée à une dame
2. Que le P. Ingoid a heureusement rappelées dans son intéressant trayail sur Bossuet et le jansénisme. In-8", Paris, Picard.
ciée à celle du Christ doit-elle être : a O divine Marie, ouvrez-nous votre sein maternel, recevez-nous en votre protection toute-puissante ; mettez-nous dans le cœur adorable de Jésus-Christ votre Fils ». Voilà, certes, de nobles élans, mais qui restaient plutôt des élans qu'une doctrine et surtout, comme nous l'avons dit, qu'une dévotion organisée.
Or, dans les ouvrages du P. Eudes*, et surtout dans celui qui est intitulé : Le Cœur admirable de la ti-ès sainte Mère de Dieu^ le principe de cette organisation est merveilleusement formulé. « Le cœur corporel de THomme-Dieu, y est-il écrit, est déifié ainsi que toutes les parties de son corps sacré par l'union hypostatique qu'il a avec la personne du Verbe éternel.... Le Veii)e éternel est dans ce» cœur royal, l'unissant avec lui de la plus intime union qui puisse s'imaginer, c'est-à-dire de l'union hypostatique qui rend ce cœur adorable de la même adoration qui est due à Dieu.... Le cœur sacré est uni hypostatiquement à la personne du Verbe, il est embrasé de son amour infini vers nous. »
Bien des controverses se sont élevées alors et se sont renouvelées bien des fois pour savoir dans quelle mesure cette invocation au cœur de Jésus était symbolique et si elle n'était que symbolique, si, en réalité, les fidèles n'étaient tenus d'adorer que le pur amour, l'amour tout divin et, par conséquent, incompréhensible, du Rédempteur. Le P. Eudes est sur ce point d'une clarté à laquelle on n'a pu rien ajouter. « Nous avons à adorer dans le Sacré Cœur trois cœurs qui ne sont néanmoins qu'un seul cœur par l'union très étroite
I, Voir les citations Hans Touvragedu P. Le Doré, a* partie, p. 58.
qu'ils ont ensemble, à savoir : son cœur corporel, qui est la plus noble portion de son corps sacré, son cœur spirituel, qui est la partie supérieure de son âme, et son cœur divin, qui est le coeur de son cœur. » Il devançait donc les théologiens de notre époque qui, après deux siècles de réflexions et de discussions, ont dit, presque dans les mêmes termes que lui : l'objet par excellence de la dévotion est bien l'immense amour du Fils de Dieu ; mais, comme la faiblesse humaine a besoin d'un objet lui rappelant sa propre nature pour s'élever du visible à l'invisible, on ne peut pas trouver, pour exciter l'amour de Dieu dans les âmes, d'objet plus sensible, plus efficace et plus digne enfin que son cœur.
Est-ce trop de subtilité que de trouver dans ces explications si décisives non seulement une belle théologie, mais une métaphysique et une psychologie qui, à certains égards, durent paraître originales à l'époque où le Vénérable écrivait? Cette époque, a très justement dit Victor Cousin, a été occupée de deux choses, du cartésianisme et du jansénisme. Or, celui qui tenait tant à ne pas séparer l'amour du Christ envers nous des battements de son cœur réagissait, lui aussi, dans l'ordre d'idées où il se plaçait, contre le spiritualisme excessif, contre le spiritualisme séparé de Descartes. Celui-ci, qui plaçait l'âme et sa pure substance dans son corps comme un pilote dans son navire, supprimait entre le corps et l'âme toute union substantielle; il les maintenait dans une séparation difficile à expliquer. Aussi, dans son analyse des passions, les mettait-il chacun à part, comme deux groupes de phénomènes se répondant bien l'un à l'autre, soit par l'intervention constante de la cause divine, comme le voulait Malebranche, soit par une harmonie préétablie,
comme renlendalt Leibniz, mais ne se pénétrant pas mutuellement.
Le cartésianisme aboutissait ainsi à considérer le corps comme un instrument tout mécanique, comme un automate passif, il en analysait les mouvements qu'il ramenait sous les lois les plus générales de la physique, et il analysait ensuite les vraies passions de Tâme en les ramenant toutes h des idées, superposant à un pur mécanisme un pur intellectualisme. Tout cela ne retenait rien de la recûfication que saint Augustin avait dû apporter au spiritualisme de Platon et à la doctrine par laquelle Tâme était considérée comme riiôte temporaire d'un corps, assez étranger h lui pour pouvoir l'échanger contre un autre ou s'en passer totalement. Les exigences de la doctrine sur la transmission du péché originel et surtout de la doctrine de la résurrection des corps avaient conduit l'Église à préférer sur ce point la théorie d'Aristote et à en favoriser le développement dans la doctrine de saint Thomas. L'enseignement du P. Eudes était donc franchement opposé à l'excès — bien combattu depuis lors — de la métaphysique cartésienne. Par là, il ne se bornait pas à développer quelque branche nouvelle sur le tronc, passablement desséché, de la scholastique, il en faisait revivre certaines racines profondes et il contribuait à en préparer le renouveau.
Quant h la psychologie proprement dite, qui est enveloppée dans les inspirations de notre auteur, il n'est pas nécessaire de l'analyser minutieusement ni de chercher si elle est à l'abri de la critique des philosophes dans tout ce qu'il paraît penser de la réaction réciproque de l'intelligence et de la sensibilité l'une sur l'autre. Sans doute il serait aisé d'établir qu'avant tout l'homme est un être d'action, que l'action sup-
pose la volonté, que la volonté enfin, dans la vie individuelle et surtout dans la vie sociale, ne vaut que par Tamour. Mais il sera plus dans notre sujet d'observer que la dévotion ainsi affermie enveloppait cette idée que l'amour est bien le grand moteur de Tâme, comme le cœur est le grand moteur (le primum movens et Yultimum moriens) de la vie du corps. C'était, en face du calvinisme et du jansénisme, engager plus que jamais la piété catholique dans la voie de l'amour et de tout ce qui en est la conséquence, à savoir la charité, le dévouement, la confiance, la miséricorde et le pardon.
Dans ces élans, la piété envers le Christ médiateur a toujours été soutenue par la dévotion envers sa Mère. L'âme du fidèle aime à n'aller à l'infinité incompréhensible du Dieu éternel que par l'humanité du Sauveur : elle aime aussi à aller au Sauveur par l'intermédiaire de sa Mère. Ce n'est pas la divinité qui se diminue, c'est l'humanité qui se relève en montant peu à peu et par des degrés où elle s'épure et se fortifie avant d'arriver à la contemplation de son objet suprême. Le pieux adorateur aime ici à se pénétrer de la parole de saint Augustin que, même transfiguré par la gloire de la résurrection, le corps de Notre-Seigneur est bien celui qu'il a reçu de la Vierge Marie. Il aime h se rappeler qu'il fut un temps où le Christ et la Vierge ne faisaient en quelque sorte qu'un, ou tout au moins que le cœur de l'un et le cœur de l'autre étaient en communication intime, incessante. Il lui plaît singulièrement de se dire que la grâce spéciale dont la Sainte Vierge a été favorisée a assuré la continuité spirituelle de cette union.
C'est ici que se présente à nous la prédication du P. Eudes dans ce qu'elle a eu de plus original et de
plus personnel. Le P. Le Doré, en effet, nous fait très bien suivre le développement historique de la célèbre dévotion dans la pensée et dans les écrits de son vénérable maître. Personnellement, c'est de la dévotion au Cœur de Marie que celui-ci s'élève k la dévotion au Cœur de Jésus. C'est, semble-t-il, en i64i, qu'il a composé son office propre en 9 leçons en l'honneur du Sacré Cœur de Marie. Deux ans plus tard, en i643, sept mois après la première fondation de la Congrégation de Jésus et Marie, il écrivait au P. Mannoury pour lui recommander de renouveler chaque matin les deux salutations et de célébrer chaque année les deux fêtes en l'honneur des deux Sacrés Cœurs, « qui n'en font qu'un moralement ». — a Pendant les dix dernières années de sa vie, le P. Eudes se montra l'infatigable et zélé propagateur du culte du Sacré Cœur de Jésus. Nous n'oserions dire cependant que, même à partir de celte époque, le Cœur de Marie ait iessé de tenir la première place dans sa dévotion. L'ordre qu'il a institué sous le nom de Notre-Dame-de-Charité reste plus spécialement consacré au cœur de la bienheureuse Vierge. Si la fête du Cœur de Jésus est inscrite comme patronale dans son coutuniier, celle du Cœur de Marie garde les prérogatives de la fête titulaire. Le V. P. Eudes prêche avec toute son ardeur d'apôtre la double dévotion; mais soit que les jansénistes l'en aient empêché, soit que les circonstances ne l'aient pas aussi bien servi, il n'a pas réussi à faire adopter dans un si grand nombre de diocèses la fête du Sacré Cœur de Jésus. Ce qu'il a fait suffit amplement pour lui mériter le titre d'apôtre du cœur du Fils de Dieu; toutefois il est hors de doute qu'il est à beaucoup plus de titres encore l'apôtre du cœur de la bienheureuse Vierge. Il partage la première gloire avec la bienheureuse Marguerite-Marie et, à quelques égards
même, il lui cède le premier rang. Mais personne ne lui conteste, personne ne partage avec lui le culte du Cœur de la Bienheureuse Vierge. C'est à cette dévotion qu'il a dépensé le plus d'efforts : il en est Tapôlre par excellence*. »
Ni l'autorité ni la clarté de ce résumé ne nous dispensent d'avoir recours au texte même; je dirais plutôt qu'elles nous y invitent, et on est récompensé par la découverte de passages vraiment beaux. A qui craindrait de rencontrer ici des subtilités ou des fantaisies dévotieuses, il nous suffira de soumettre ces lignes, écrites en i65o : « Surtout nous entendons et désirons révérer et honorer premièrement et principalement cette faculté et capacité d'aimer, tant naturelle que surnaturelle, qui est en cette Mère d'amour et qu'elle a toute employée à aimer Dieu et le prochain, ou, pour mieux dire, tout l'amour et toute la charité de la Mère du Sauveur au regard de nous ».
A ceux enfin qui se demanderaient si le culte de la Vierge ne prend pas là la place d'un culte supérieur, il suffira d'apporter cette autre page écrite en 1648 où il nous montre qu'honorer Marie c'est honorer celui qui est le principe de sa vie.
« Le cœur n'est-il pas le principe de la vie? Or, qu'est-ce que le Fils de Dieu est dans sa divine Mère, où il a toujours été et où il sera éternellement, sinon l'esprit de son esprit, l'âme de son âme, le cœur de son cœur et le seul principe de tous les mouvements, usages et fonctions de sa très sainte vie ? N'entendezvous pas saint Paul qui nous assure que ce n'est pas lui qui vit, mais Jésus-Christ qui vit en lui?.*. Or, qui
I. Le Doré, Les Sacrés Cœurs et le Vénérable Jean Eudes ^ in -8, I" pariîe, p. 88 et 89.
peut douter que Jésus est vivant dans sa précieuse Mère, qu'il est la vie de sa vie et le cœur de son cœur, d'une manière incomparablement plus excellente? Vous voyez donc que le Fils de Dieu est le cœur et la vie de sa divine Mère, de la manière la plus parfaite qui se puisse penser. Car si, selon le langage de T Esprit-Saint, cet admirable Sauveur doit tellement vivre dans tous ses serviteurs que sa vie se voie, manifestement même dans leurs corps, qui pourrait penser de quelle façon et avec quelle abondance et quelle perfection il communique sa vie divine à celle dont il a reçu lui-même une vie humainement divine et divinement humaine? Il est vivant en son âme et en son corps et en toutes les facultés de son âme et de son corps. C'est ainsi qu'il est principe de vie en sa très sainte Mère. C'est ainsi que nous pouvons dire qu'elle a un cœur tout divin*. »
La suite des actes, des œuvres, des démarches du Vénérable, comme celle de ses succès et de ses épreuves, achèvent du reste de bien montrer le développement de ces idées.
C'est dans cette même année 1648 (le 8 février) qu'il célébra la première messe solennelle du Sacré Cœur de Marie, quelques mois après la naissance de Marguerite-Marie et au lieu de sa naissance, puisque cette messe il la disait dans la cathédrale d'Autun. C'est lui-même qui l'avait écrite, c'est lui qui en avait composé les proses et les hymnes (en marchant dans la rue, nous dit-on; car pour suffire a toutes les occupations qu'il assumait il lui fallait être ménager de son temps). Dans la même année, il fondait à Beaune la première confrérie du Sacré Cœur de Marie, et il établissait son tiers ordre. Ce tiers'ordre est moins connu