‹ Le Vénérable Père Eudes: 1601-1680Chapitre 32 sur 37 · I. Du livre : Le Coeur admirable^ livre I, cli. iv · texte numérisé non relu

I. Du livre : Le Coeur admirable^ livre I, cli. iv

que celui de saint Dominique ou que celui de saint François; il a fait surtout des adeptes en Normandie et en Bretagne*; mais il a traversé la Révolution, il subsiste encore de nos jours, et le moment paraît bien venu où, en Tabsence de tant de congrégations dissoutes ou exilées, il doit rendre au pays des services nouveaux^

En iGSa, la dévotion a fait de nouveaux progrès : le Vénérable dédie au Sacré Cœur de Marie l'Église de son séminaire de Coutances. L'année suivante, la célèbre Catherine du Bar, en religion sœur Mecbtildedii Saint-Sacrement, fait célébrer la fête en son monastère de la rue du Bac; elle ne tarda pas à être imitée dans toutes lesmaisons des Bénédictines du Saint-Sacrement.

Ces premiers succès exaspérèrent les jansénistes qui firent dès lors pleuvoir les libelles diffamatoires et grossiers, allant jusqu'à crier que ce n'était même pas. la Vierge, mais Marie Desvallées que son admirateur proposait au culte des fidèles, et tout cela se mettait en vers dignes de figurer dans une littérature de cabaret. Cependant, les autorisations arrivaient les unes» après les autres : en iGSg, celle de Mgr Servien^ évêquedeBayeux;en 1660, celle de sept professeurs da la Faculté de Paris; et en 1661, celle de Mgr deHarlay,, archevêque de Rouen. En 1666, le pape Alexandre Vfi approuve la Confrérie du Cœur de Jésus et de sa Mère: (les termes sont à remarquer, car ils semblent bieu consacrer cette union des deux dévotions à lacyielle tenait tant le Vénérable). On aurait voulu avoir plus; car chacune de ces approbations ne valait que dans le diocèse où elle avait été concédée. A Rome, oii tout

I. Il y a quarante ans, on en a estimé le nombre à xoooa dans ces dejx provinces.

a. Lire à ce sujet le P. Le Doré, ouvrage cité, i'* partir^ p. loi et suivantes.

marche avec une prudente lenteur, les temps n'étaient pas encore venus. En 1669, la Congrégation des rites refusait l'approbation solennelle non à la dévotion, mais à rétablissement d'un office et d'une messe qui en eussent fait une dévotion universelle ou « catho- lique » . Cette approbation ne devait être donnée que de nos jours, en 1861, mais les approbations particulières des évêques ne s'arrêtaient pas. On relève, en 1 670, celles de plusieurs évêques et entre autres de celui de Rennes. (Celle-ci était comme la consécration de la mission que le Vénérable était venu donner en 1669 dans la capitale de la Bretagne et qui avait été suivie de rétablissement d'un séminaire.) Enhardi par ces témoignages, le P. Eudes faisait un pas de plus du côté des idées qui devaient se confondre avec celles de l'Église. Le 29 juillet 1672, il prescrivait aux six maisons de sa Compagnie de célébrer le 20 octobre, à titre de fête patronale, la solennité du Sacré-Cœur de Jésus. La lettre qu'il leur écrivait alors est d'un très haut intérêt pour l'histoire de ses idées et il n'est pas excessif de dire aussi pour l'histoire de l'Église. Après avoir cédé peu à peu à ses sentiments intimes, le Vénérable réfléchit sur ce mouvement qui l'a poussé à travers bien des obstacles; il en aperçoit le but plus clairement que jamais et il bénit la Providence de l'avoir accepté comme instrument de ses desseins.

a Mes très chers frères, leur disait-il, quoique jusqu'ici nous n'ayons pas célébré une fête propre et particulière du cœur adorable de Jésus, nous n'avons pourtant jamais eu intention de séparer deux choses que Dieu a unies si étroitement ensemble, comme sont le cœur très auguste du Fils de Dieu et celui de sa bénite Mère. Au contraire, notre dessein a toujours été, dès le commencement de notre congrégation, de regarder

et honorer ces deux cœurs comme un même cœur, en unité d'esprit, de sentiment, de volonté et d'affection....

« Mais la divine Providence ^ qui conduit toutes choses avec une merveilleuse sagesse, a voulu faire marcher la fête du Cœur de la Mère avant la fête du Cœur du Fils de Dieu, pour préparer les voies dans les cœurs des fidèles à la vénération du cœur adorable et pour les disposer à obtenir du Ciel la grâce de cette seconde fête parla grande dévotion avec laquelle ils ont célébré lapremière. Car, encore quecelle-ci ait été combattue, d'abord par l'esprit du monde, qui ne manque jamais de s'opposer à tout ce qui procède de l'esprit de Dieu, aussitôt néanmoins qu'elle commença à paraître aux yeux de ceux qui font profession d'honorer particulièrement la très sainte Mère de Dieu, ils la regardèrent avec joie, l'embrassèrent avec ardeur ; et, aujourd'hui, elle est solennisée par toute la France et en plusieurs ordres et congrégations religieuses, avec tant de bénédictions, qu'il y a sujet d'espérer qu'elle se célébrera un jour très solennellement par tout l'univers.

« C'est celte ardente dévotion des vrais enfants du cœur de la Mère d'amour, qui Ta obligée d'obtenir de son Fils bien-aimé cette faveur très signalée qu'il fait à son Eglise, de lui donner la fête de son cœur royal^ qui sera une nouvelle source d'une infinité de bénédictions pour ceux qui se disposeront a la célébrer saintement. Mais qui est-ce qui ne le ferait pas ? Quelle solennité plus digne, plus sainte, plus excellente que celle-ci, qui est le principe de tout ce qu'il y a de plus grand, de saint et de vénérable dans toutes les solennités ? Quel cœur plus adorable, plus admirable et plus aimable que le cœur de cet Homme-Dieu qui s'appelle Jésus ? Quel honneur mérite ce cœur divin qui a toujours rendu et rendra éternellement à Dieu plus de gloire et

d'amour, en chaque moment, que lous les cœurs des hommes et des anges ne lui pourront rendre en toute Téternité! Quel zèle devons-nous avoir pour honorer ce cœur auguste, qui est la source de notre salut... qui s'est rompu et brisé de douleur pour nous sur la croix, ainsi que le Fils de Dieu et sa très sainte Mère l'ont déclaré à sainte Brigitte I

« Si on objecte la nouveauté de cette dévotion, je répondrai que la nouveauté dans les choses de la foi est très pernicieuse, mais qu'elle est très bonne dans les choses de la piété. Autrement il faudrait réprouver toutes les fêtes qui se font dans l'Église et qui ont été nouvelles quand on a commencé à les célébrer.... »

Un tel appel, si plein, si lumineux, si prophétique, peut-on dire, ne pouvait manquer d'avoir de l'écho, même en dehors de la congrégation ; et en effet la nouvelle propagande reprend, avec le même succès, par les mêmes voies où elle avait déjà entraîné tant drames dans le culte du Cœur de la Sainte Vierge. Parmi les communautés se distingue en première ligne la Visitation, préludant aux glorieuses destinées qu'allait si promptement lui ouvrir la bienheureuse Marguerite- Marie; car c'est en 1674 et en 1676, quelques années seulement avant la mort du P. Eudes que celle-ci allait avoir ses grandes révélations. Les abbesses de Montmartre suivirent, et on s'en est souvenu de nos jours, quand on a réservé au Vénérable une des chapelles de la Basilique. De Rome enfin viennent, en attendant mieux, des indulgences accordées à diflTérentes manifestations de la dévotion nouvelle. Si le Saint-Siège donnait de tels encouragements, ce n'était cependant pas faute d'avoir entendu les plaintes et les accusations des jansénistes dénonçant cette « dévotion inutile et superstitieuse, ces petits livres pleins de rêveries, de révéia-

lions fausses et non approuvées, de propositions contraires à la théologie, à l'usage et à la foi de TEglise ».

Il est vrai que les mêmes scrupuleux, qui affectaient ainsi de prendre à Rome les intérêts de FÉglise, n'affectaient pas moins de prendre à Paris, à leur manière, les intérêts du pouvoir civil, et d'opposer ces deux intérêts l'un à l'autre. On lit en effet dans un libelle conservé à la Bibliothèque nationale : « On souhaiterait aussi que le P. Eudes n'eût point tant témoigné de zèle pour les intérêts de Rome.... Il ne devrait pas faire sa cour à Rome pour obtenir les bulles d'établissement de sa Compagnie, au préjudice des intérêts de son roi, de sa patrie et de l'église gallicane, mais tous ces gens-là ont un penchant extrême à persuader à ceux qui les écoutent la doctrine qui flatte le plus la cour de Rome, quoiqu'elle soit pernicieuse aux intérêts du royaume. »

Le P. Eudes ne faisait « la cour » à personne, sinon à Dieu et à la Sainte Vierge. Ceux de ses écrits qui datent à peu près de la même époque, comme le Mé^ morial de la ne ecclésiastique^ nous le montrent voué par-dessus tout, comme à ses débuts, à la restauration de la vie sacerdotale. A ses débuts cependant, il avait à insister sur la profanation des lieux saints, sur l'indignité de trop nombreux prêtres. En avançant vers le terme de sa carrière, il est heureusement plus préoccupé d'affermir les vocations saintes, de confirmer les réformes obtenues, de maintenir fermes dans la voie droite les pas de ceux qui ont répondu a des appels tels que les siens. Il leur donne des prescriptions bien minutieuses, car il tient à ne laisser en dehors de l'esprit de sainteté qu'il leur désire aucun acte de leur vie, aucun moment de leur journée ; mais il a tout d'abord

retracé magnifiquement Tidéal en vue duquel il réclame tant de précautions de la faiblesse humaine ; car de nouveau il a exalté la dignité du prêtre et la nécessité du Sacrifice que tout prêtre doit offrir en sa personne. Il Ta fait avec une sublimité égale à celle qu'il avait pu admirer dans M. de Bérulle et dans M. Olier*. Le souci qu'il a pour la dévotion nouvelle dont il s'est fait Tapôtre obstiné a un autre but. Du moins est-il évident qu'il va là plus directement à Tâme de tout fidèlei pour y provoquer non plus seulement la soumission, mais l'élan, non plus seulement la foi, mais l'amour. C'était là l'occupation de ses derniers jours. Il travaillait à l'achèvement du livre intitulé : Le cœur admirable de la très sainte Mère de Dieu, Il y étudiait les fondements de la dévotion dont il s'était fait le propagateur; il les cherchait dans une sorte de métaphysique analogue à celle des Grandeurs de Jésus, puis dans les Écritures, dansla théologie, danssaintThomas, dans les Pères de l'Église ; il renouait, anneau par anneau, la chaîne de la tradition. Il invoquait toutes les autorités qu'il avait le droit de faire parler. Puis il analysait les perfections et les bienfaits de Celle qu'il proposait, sous son point de vue préféré, à la dévotion des chrétiens. De nouveau enfin, dans le douzième et dernier livre, il montre le passage qui conduit delà Mère au Fils. Ce n'est cependant là que la conclusion finale, ou

I. a Vous êtes du sang royaJ et divin, dit-il en s*adressant aux prêtres, vous êtes entrés dans sa généalogie, vous êtes ses frères et ses membres... et votre sacerdoce n*est qu'un avec le sien. » Mais cette communauté du sacerdoce doit être suivie jusqu'au bout. « En qualité de prêtres, nous sommes obligés, à l'imitation du souverain Prêtre, de prendre sur nous tous les péchés des autres, de les regarder comme nôtres et d'en porter riiumiliation et la pénitence comme si c'étaient nos propres péchés. »

plutôt que la perspective ouverte à la pîété préparée pour des progrès nouveaux. Par Tensemble de l'ouvrage, c'est bien à la dévotion au Cœur de la Sainte Vierge que le P. Eudes a élevé un monument portant sa marque et digne, à lui seul, de perpétuer son souvenir.

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