‹ Le Vénérable Père Eudes: 1601-1680Chapitre 8 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A l'oratoire. LE COMMENCEMENT DES MISSIONS

Il entrait donc à TOratoire. Qu'avait voulu faire de la célèbre Compagnie son fondateur Pierre de BéruUe ? Une élite de prêtres qui travaillât par ses leçons et par ses exemples à rétablir l'intégrité du sacerdoce. Et qu'entendait-il exactement par cette intégrité? Luimême le dit avec toute la clarté et toute la force désirables. « Dieu, écrit-il, dans une lettre aux Pères de l'Oratoire, avait voulu établir, en un même ordre, autorité, sainteté et doctrine; mais, par le relâchement des mœurs religieuses, ce qui devait être uni est séparé. L'autorité est demeurée aux prélats, la sainteté aux religieux et la doctrine aux Académies, Dieu, en ce divorce, conservant, en diverses parties de son Église, ce qu'il avait uni en l'état ecclésiastique ». Que restait-il donc aux prêtres proprement dits, à ceux qui n'étaient ni prélats, ni moines, ni savants d'Académie? Ce qui reste aujourd'hui encore aux clergés en décadence, comme le clergé russe, par exemple, à savoir le rite, le formalisme, la cérémonie incomprise et faussée. Restaurer dans le clergé l'union brisée, voilà le premier but de la nouvelle Compagnie. Si, en même temps que la doctrine et la sainteté, elle voulait lui rendre « l'autorité», ce n'était pas tant celle qui commande que celle qui persuade. Car les premiers oratoriens lutteront de

toute leur âme contre les trois maux qui afBigent la société religieuse de leur époque. Ils s'armeront contre le luxe par la pratique volontaire de la pauvreté, contre l'ambition par le vœu de ne rechercher ni dignité, ni bénéfice, contre l'oisiveté enfin et contre Vinutilité^ par l'exercice assidu des fonctions du ministère sacré. Les supérieurs qui, à Caen, avaient encouragé Jean Eudes dans son désir de s'agréger à l'Oratoire avaient donc bien vu tout ce qu'exigeait sa nature avide d'être utile et -trop désireuse d'action directe pour pouvoir s'enfermer dans une congrégation close. La pieuse Compagnie à laquelle il s'adressait n'était bien en effet qu'une société de prêtres restant prêtres, et on ne saurait mieux la définir qu'en reproduisant les termes mêmes de la Bulle de Paul IV (elle est écrite sans aucun doute sur les indications du fondateur, et tous les mots méritent d'être pesés). « Leur premier et principal but est de s'appliquer totalement à la perfection de l'état sacerdotal, d'embrasser toutes les œuvres qui concernent essentiellement et en propre l'état sacerdotal et qui lui seront prescrites par l'ordinaire des lieux où ils seront établis et non ailleurs, de se consacrer en outre à l'instruction des prêtres et autres qui aspirent aux ordres sacrés, en ce qui concerne non la science, mais l'usage qu'ils doivent faire de la science, les cérémonies et les mœurs proprement ecclésiastiques ». La science, évidemment, était loin d'être exclue; car pour en diriger l'usage, il faut en avoir acquis la possession; mais le but formel était pratique, il se confondait avec le relèvement du clergé actif et militant, dont la dignité, dont l'autorité se trouvaient pré-

I. Les mots « inutile » et « inutilité » reviennent souvent, et ils attestent bien la préoccupation dominante.

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sentement si compromises. En mettant les membres de la Compagnie à la disposition des évêques et en les soumettant à leur juridiction, Rome avait tenu cependant à leur donner, par un certain côté, une action plus libre des influences locales ou temporaires : pour leurs statuts et leurs règles, ils ne dépendaient que du Souverain Pontife. Il faut ici donner la parole à Bérulle : « Celte Compagnie, moyenne entre les séculiers et les réguliers, doit nécessairement avoir quelque chose des uns et des autres, et ce tempérament se trouve dans cette dépendance du pape pour les statuts et dans la soumission aux prélats pour l'exercice de nos fonctions. Vous savez le peu de pouvoir qu'ont nos évêques de France sur les ecclésiastiques séculiers, pour les employer hors des charges de lucre et d'honneur que nous leur abandonnons volontiers, et sur les religieux pour les contenir et les empêcher; au lieu que cette congrégation désire se rendre religieuse* d'esprit et d'intention et se soumettre aux prélats, quant à l'emploi des fonctions. »

Dans les lignes ainsi dessinées de l'édifice oratorien, peut-être y eut-il quelque chose d'insuffisant sur un point et, sur un autre, un peu d'excès. L'insuffisance, c'était que les oratoriens chargés de perfectionner les prêtres, n'étaient pas clairement appelés à les préparer. Il importe de noter ici cette lacune, parce que c'est précisément celle que Jean Eudes prit sur lui de vouloir combler. L'excès, c'était qu'on les autorisait, autrement dit qu'on les invitait à créer des collèges pour la jeunesse du monde. Le fondateur aurait plutôt voulu exclure cette destination, car elle ne répondait pas aux

I, Oa se rend compte du sens spécial qu'a ici celte expression.

besoins les plus impérieux du temps, à' ceux du moins qui attendaient encore. On ne sait sous quelle inspiration ou influence Rome l'ajouta. C'était une branche secondaire qui risquait d'attirer tout à elle. C'est en effet ce qui arriva. Les historiens de la Compagnie* et ceux des Compagnies voisines se sont toujours accordés à voir là l'une des causes de la déviation et de l'affaiblissement dont l'Oratoire ne devait pas tarder beaucoup à souffrir.

En attendant, le jeune minoré de Normandie trouvait à l'Oratoire de Paris le milieu qui lui convenait pour un grand nombre d'années. Il allait, en effet, y rester vingt ans, au cours desquelles il eut comme supérieurs généraux, le P. de BéruUe pendant six ans, le P. Charles de Condren pendant douze ans et le P. Bourgoing pendant deux. Quelle que fût Texcellehce du but et la sagesse de l'organisation, il y avait quelque chose qui valait peut-être encore mieux pour le nouveau venu, c'étaient les hommes chargés de poursuivre l'un et de maintenir l'autre.

Ses premières retraites, il les fit sous la direction même du R. P. de Bérulle : car ce grand homme, si admiré de saint François de Sales, qui aurait, disait-il, souhaité de vivre en sa compagnie, n'aimait rien tant que la pratique de ses devoirs d'état. A 18 ans, il avait composé un traité de Vabnégation volontaire que son confesseur l'obligeait de publier, pour ne pas frustrer les âmes des leçons qu'il lui paraissait contenir. On peut dire que, ni à la tête d'une congrégation glorieuse, ni à la coui*, ni dans ses mémorables ambassades, ni sous la pourpre cardinalice, il ne fut infidèle, un seul

I. Y compris le dernier et non le moins ëminent, le cardinal Perraud, V Oratoire de France aux xvii* et xix* siècles, Paris, in-ia.

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instant à Tinspiraiion traduite si clairement par le titre seul de son premier travail. Émule — malgré lui — de Richelieu auquel il eut le tort de supposer autant de désintéressement qu'il en avait lui-même, il le servit si bien qu'il excita finalement sa jalousie, son secret ressentiment. Cartésien convaincu, théologien consommé, aussi actif que mystique, on le retrouve dans toutes les grandes affaires politiques et religieuses du temps : établissement des Carmélites en France et pacification de leurs monastères, réconciliation du roi et de sa mère, lutte contre les politiques aventureux venus de l'étranger, première suggestion du siège de La Rochelle, ambassades à Rome et à Londres. Mais dès qu'il avait un instant de liberté, il revenait aussitôt à ses pratiques d'humilité, d'ascétisme et d'oraison*. Il y avait naturellement en lui la sève de ces gentilshommes de vieille race, de ceux dont Henri IV aimait les saillies et que Louis XIII honorait comme des confidents dont la familiarité était relevée de noblesse et la liberté tempérée par un attachement sincère. D'authentiques documents* nous le montrent

I. a Le soir du traité d'Angoiilêrae, alors que les deux cours du roi et de la reine Marie de Médicis réconciliés mêlaient déjà leurs luxes et leurs intrigues, dans cette foule où la joie prenait, selon les intérêts et les pouvoirs de chacun, des formes si diverses, on ne vit pas celui qui depuis cinq mois travaillait avec un indicible courage à la conclusion de la paix. Lorsque le prince de Piémont, le cardinal de Savoie, son frère, les plus grands personnages de la cour vinrent frapper à la porte de sa demeure pour lui offrir leurs félicitations, il n'y était pas. Le roi et la reine témoignèrent plusieurs fois le désir de le voir : on ne le trouva point. Caché au fond d'un confessionnal, chez les Carmélites de Tours, il y passa toute cette journée de fête dans le jeûne le plus rigoureux et une prière continuelle ». Abbé M. Houssaye, Le cardinal de Bérulle et l'Oratoire,

1, Voir le livre de l'abbé Houssayc.

parlant au pape avec un mélange de zèle français et de zèle catholique, de finesse et d'indépendance, quand il s'agit de Tamener à choisir entre la France et l'Espagne dans l'affaire du mariage de Charles P'. Dans son mémoire secret à Richelieu, en réponse à des attaques de certains jésuites, on sent à chaque instant une ironie qui, aisément, deviendrait mordante si elle n'était contenue par la tristesse sincère que lui faisait éprouver la nécessité de pareilles ripostes. Fervent soutien de l'orthodoxie, il aimait les nouveautés philosophiques et scientifiques, au point de s'assurer la vive reconnaissance de Descartes. Adversaire redoutable des Huguenots, il savait leur dire que nés « les armes à la main, ils ne pouvaient mourir que les armes à la main* » ; mais après les avoir montrés a désolant nos villes, ruinant nos provinces, et rougissant nos campagnes du sang des chrétiens », il leur adressait ces belles paroles : « Entrez en meilleures pensées, convertissez cette fureur brutale en une passion plus sainte. Portez-vous à un genre de combat plus humain, plus chrétien, combat d'espi^its à esprits^ en la recherche du salut ». En même temps, il était humble comme le dernier moine d'un couvent. Il servait ses confrères de son intelligence et de ses mains, dans toutes les nécessités de leurs corps et de leurs âmes. Après avoir cultivé leurs vertus et leurs talents, il s'appliquait à les mettre en lumière et il était le premier a aller les entendre, tout en refusant obstinément de prêcher lui-même.

Ce fut cet admirable supérieur qui prit personnellement la conduite de Jean Eudes, et qui lui donna ses méthodes pour la préparation, le développement,

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