‹ Le Vénérable Père Eudes: 1601-1680Chapitre 9 sur 37 · I. En son livre des Grandeurs de Jésus. Dédicace au Roi · texte numérisé non relu

I. En son livre des Grandeurs de Jésus. Dédicace au Roi

A l'oratoire. 29

la conclusion de ses oraisons. Jusque-la, le postulant, instruit par les Jésuites, avait pratiqué la méthode plus minutieuse des Exercices de saint Ignace. Tout en gardant pour la vie le fruit précieux, il était entraîné, nous dit-on, par son nouveau maître à plus d'essor et à plus de simplicité. Ces habitudes d'esprit dénotèrent sans doute en lui des aptitudes précoces pour la prédication, car nous lisons dans le mémorial du P. Eudes cette brève mention : « J'ai commencé en la même année iGaS à prêcher par le commandement de mes supérieurs, quoique je n'eusse point encore d'ordres sacrés. Que vos ouvrages vous louent, Seigneur, et que vos saints vous bénissent! » Après une année passée ainsi à la maison de Paris, il était envoyé dans une maison de retraite près du sanctuaire de Notre-Dame-des- Vertus, a Aubervilliers. Là venaient souvent les princes et le roi. C'est même là que Louis XIII fit le vœu de construire Notre-Damedes- Victoires. Là s'étaient rendus plus d'une fois saint Vincent de Paul et BéruUe lui-même accompagné de Madame Acarie.

Quand Bérulle partit pour Rome où il allait préparer le mariage d'Henriette de France et de Charles I", il laissa son élève en disposition de recevoir le sous-diaconat, qui lui fut en effet conféré aux Quatre-Temps de septembre 1624. Le dépositaire de l'autorité, le P. Gibieuf, avait voulu qu'il allât à Séez recevoir cette nouvelle ordination des mains de son évêque. A Pâques de 1625, il allait recevoir le diaconat à Bayeux; et neuf mois après, aux Quatre-Temps de décembre de cette même année, âgé de vingt-quatre ans, il célébrait à Paris sa première messe dans la nuit de Noël. Ainsi les principaux événements de sa vie religieuse coïncidaient presque toujours avec les fêtes les plus

émouvantes. Nul n'était plus à mênae que lui d'en méditer et, pour ainsi dire, d'en savourer longuement la signification mystique. Aussi, en ce milieu où l'enthousiasme de sa jeunesse pouvait se donner libre carrière, loin des profanations dont il avait tant souffert en ces campagnes de Normandie, cédait-il à ces élans que lui seul peut nous aider à exprimer. Voici les paroles que lui prêtent tous ses biographes. « Le saint sacrifice est quelque chose de si grand qu'il faudrait trois éternités pour l'offrir dignement : la première pour s'y préparer, la seconde pour le célébrer, la troisième pour en rendre de justes actions de grâce. »

Tout en le suivant avec l'intérêt que méritaient tant de vertus et tant de promesses, -le cardinal de BéruUe, souvent distrait, malgré lui, de ses fonctions préférées par les missions politiques, le confia tout particulièrement à son futur successeur, au P. Charles de Condren. Ce fut une initiation à beaucoup d'égards nouvelle, ou plutôt un nouvel aliment donné à son ardent besoin de perfection sacerdotale. Son jeune maître était, lui aussi, comme Bérulle, un gentilhomme qui avait de bien bonne heure aperçu comment la grande œuvre à entreprendre n'était ni dans les armées, ni à la cour, auxquelles leur première éducation les avait cependant bien préparés. Suivant les expressions d'un auteur du temps, il était du petit nombre de ceux qui devaient refaire l'Église de France, comme Noé, après le déluge, avait refait l'humanité. S'il est permis de modifier quelque peu la comparaison, nul n'était plus digne de faire penser à la colombe sortant de l'arche et rapportant le rameau d'olivier. Tout jeuîie homme, il dérobait aux yeux des siens, dans la paillasse de son lit, une bibliothèque de livres de théologie, et il trouvait le moyen d'approfondir

A l'oratoire. 31

saint Augustin ou saint Thomas à travers les bois, tout en portant l'arquebuse et en abattant çà et là quelque gibier afin de faire plaisir à son père. Pour vaincre les résistances familiales et obtenir enfin d'être « d'église », il lui fallut une maladie tenue pour mortelle et dont la guérison paya en quelque sorte le consentement si attendu. Avec une science prodigieuse et des qualités exquises, il était, au dire du cardinal de Bérulle, trop doux, trop simple, trop modeste pour être apprécié de la foule, et son supérieur avait jugé que son apostolat ne réussirait point assez dans les provinces. Il était fait pour agir sur l'élite, et d'ail.leurs il exerçait sur elle un attrait irrésistible. Ce fut lui qui forma M. Olier hors de l'Oratoire comme il acheva de former le P. Eudes auprès de lui. Il fallait apparemment qu'on eût soi-même une belle âme pour sentir tout le charme de la sienne. Mais une fois le commerce établi, de quelle admiration n'élait-on pas saisi el de quels termes n'avait-on pas besoin pour l'exprimer comme on le ressentait! Le mot de sainte Chantai, que « si saint François de Sales avait été fait pour instruire les hommes, le P. de Condren semblait fait pour instruire les anges », n'est pas une louange isolée. Dans ses mémoires inédits*, M. Olier s'exprime av«c une émotion qui est peut-être plus significative encore. « Il n'était qu'une apparence et une écorce de ce qu'il paraissait être, étant au dedans tout un autre luimême, étant vraiment l'intérieur de Jésus-Christ et sa vie cachée.... Notre-Seigneur, qui résidait en sa personne, le préparait à prêcher le christianisme, a renouveler la première pureté et piété de l'Église; et c'est ce que ce grand personnage a voulu faire dans le cœur de ses dis-

I Cité par Paillon, Fie de M. Olier, 4« éd. in-8% II, 238.

ciples pendant son séjour sur la terre, qui a été inconnu, comme le séjour de Notre-Seigneur dans le monde* ». Après de tels témoignages, comment ne pas souhaiter que l'Église, qui s'apprête — il est permis de Tespérer — à béatifier le P. Eudes, puisse rendre les mêmes honneurs à de tels hommes! Comment d'autre part ne point remarquer toute l'étendue de l'honneur fait à celui qu'elle semble devoir appeler avant eux à figurer sur nos autels ! S'il n'est pas interdit de faire sur un tel sujet des conjectures, on peut penser que le Vénérable doit ce privilège à cette activité prodigieuse avec laquelle il épuisa pour le bien des âmes les conséquences pratiques de la doctrine et alla de lui-même au-devant de toutes les misères qui pouvaient avoir besoin de sa charité, si bien formée, si bien instruite.

Après l'ordination, le Père de BéruUe voulut ménager la santé de son disciple. Celle-ci devait, grâce peutêtre à cette sollicitude éclairée, devenir assez robuste pour suffire aux travaux accablants de ce long apostolat

I. Batterel, dans le tome II de ses mémoires, édités par le P. Ingold (Paris, Picard, iqoS) reproduit le portrait suivant, tracé par le seigneur de la Mothe-Goulas, gentilhomme de la chambre de Gaston d'Orléans : « Imaginez-vous le plus bel esprit et l'âme la plus noble du monde : il possédait tous les arts et toutes les sciences : il en avait les secrets les plus cachés : il n'ignorait rien de ce qui peut tomber en la connaissance des hommes : il raisonnait, comme Salomon, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il parlait aisément et bien, il écrivait de même. Sa conversation était si douce et si agréable qu'on ne s'en séparait que charmé. 11 aimait à rire pendant les récréations; mais, quand il tombait sur des affaires de piété, il semblait instruit par les anges. Jamais la religion chrétienne ne fut si belle que dans sa bouche. Il lui donnait des grâces à ravir les plus impies... ».

A l'oratoire. 33

que nous allons bientôt connaître ; mais elle était alors un peu délicate. Il fut donc renvoyé près de Notre- Dame-des- Vertus. Là il s'exerça très activement à l'oraison, à la pénitence, à l'intelligence de l'Écriture Sainte. Cette lecture était sans doute la seule qui lui fût permise durant cette période, s'il avait à suivre le même règlement que le P. de Condren, nous le savons, avait tracé pour M. Olier et pour quelques autres de ses disciples en des circonstances analogues. Ce qui mérite encore plus d'être noté comme un trait personnel, c'est qu'il aimait lire les Ecritures sans commentaires. Il déclara plus tard que c'était le meilleur moyen de les bien connaître et de s'en bien inspirer. Aussi recommanda-t-il à ses enfants de ne jamais commencer par la lecture des interprètes et de n'aborder ceux-ci qu'après s'être bien pénétrés eux-mêmes et à eux seuls du texte sacré. Sur la fin de novembre 1626, il parut en état de revenir à la maison de la rueSaint-Honoré*. Il y continua son éducation sacerdotale, il s'y prépara notamment à la prédication en écoutant les orateurs les plus réputés du jour; mais cette vie d'étude fut brusquement interrompue par la nouvelle que la peste venait d'éclater dans son pays natal, à Argentan. Son père lui dépeignait dans ses lettres la grande désolation des peuples, il les lui montrait démunis de tout secours, tant spirituels que corporels; car la frayeur faisait le vide autour de toutes les maisons atteintes par le fléau. La résolution du jeune prêtre fut vite prise. Il sollicita la permission d'aller soigner les malades et assister les mourants. La nature de sa charité active, le caractère de son esprit d'apostolat donnaient ainsi d'eux-mêmes

I. Construite parle P. de Bérulle; aujourd'hui le temple protestant dit « de l'Oratoire ».

une révélation décisive. Le Supérieur qui, Tannée suivante, devait donner a son tour l'exemple de ce genre de dévouement, fit attendre un peu l'autorisation. Dès que les instances renouvelées lui eurent montré la solidité de la résolution mise à l'épreuve, il céda. Il munit Jean Eudes de lettres de recommandation : il lui prescrivit de s'entourer de conseils, de ne négliger aucune précaution. Quant aux préparatifs, ils furent simples et brefs : il s'agissait de mettre en un petit sac le bréviaire, un peu de linge, une boîte en fer-blanc destinée à enfermer les saintes espèces du Viatique, d'avoir enfin la pièce essentielle d'un autel portatif à improviser en cas de besoin. Ainsi muni, le jeune oratorien partit pour la Normandie, à pied, son bâton à la main et son bagage sous le bras.

Il devait tout d'abord se rendre à Caen et y recevoir du Supérieur de la maison oratorienne de nouvelles lettres de recommandation. Ce qu'il réclamait le plus, quant à lui, c'était l'indication des régions où le fléau faisait le plus de ravages et où les populations étaient le plus abandonnées. Il fut servi à souhait. « Dans les endroits qu'on lui marqua et où il se rendit, il ne put, dit Hérambourg, obtenir aucune hospitalité de messieurs les curés ni des seigneurs des paroisses. » Enfin cependant il mit la main sur un pasteur meilleur que les autres qui était resté pour se dévouer, lui aussi. C'était « un pauvre prêtre (il ne dit pas curé) de la paroisse de Saint-Christophe », écrit le P. Eudes en son mémorial. Les deux vaillants se partagèrent la besogne. Depuis le aS août jusqu'à la Toussaint, le P, Eudes passait auprès des malades et des agonisants tout le temps que lui laissait la célébration de la messe, au matin, et un repos bien imparfait et bien court pendant la nuit (il dormait tout habillé). Le mal cédait

A l'oratoire. 35

dans les campagnes, quand la ville d'Argentan commença à être atteinte. Eudes y accourut, et suivant l'un de ses premiers biographes*, il conseilla aux habitants de se mettre sous la protection de la Sainte Vierge. Le fléau cessa. En souvenir de cette intervention protectrice, on plaça, aux portes de la cité, Timage qu'on y voit encore. Tout nouveau péril semblant conjuré, l'aumônier volontaire des pestiférés apprenait que son Supérieur, le P. de Bérulle, était élevé à la dignité de cardinal : il lui envoya ses félicitations et lui demanda ses ordres. Revint-il alors h Paris? On ne sait trop. En tout cas il n'y aurait fait qu'une sorte d'apparition ; car on lui assigna presque aussitôt comme séjour ordinaire la maison de Caen. Il devait s'y préparer à grossir le nombre des confrères qu'on envoyait dans les campagnes travailler à l'œuvre si nécessaire et si considérable des missions.

Il passa là deux années dont nous savons peu de chose, sinon qu'il travailla beaucoup, s'outillant pour les travaux du lendemain, étudiant en particulier les casuistes; mais, par-dessus tout, il remplissait avec le plus grand zèle les devoirs obscurs de son état, prêchant, confessant, faisant le catéchisme.... Sur ces entrefaites, la peste éclatait de nouveau, et cette fois,, c'était la ville même de Caen qui était le plus durement frappée. Les morts s'y multipliaient. « Les personnes de qualité se retiraient dans les campagnes ou dans les pays voisins.... Les curés, vicaires et autres ecclésiastiques s'étaient enfuis ou cachés par crainte de la mort. Très . peu eurent assez de générosité pour s'acquitter, en présence du danger, de leur indispensable devoir. » (Martine.)

Page 1