II
C'est du V. P. Jourdain lui-même que nous tenons l'itinéraire qu'il suivit pour se rendre en Perse (2). S’étant embarqué dans un port de la Méditerranée, il traverse le détroit de Messine et remarque, en passant, le gouffre effrayant « où se perdent les navires qui s'y laissent entraîner. » Naviguant
(1) Coquebert-Mombrée. Recueil de voyages et mémofres, publiés par la Société de géographie, t. 1V, p. 4.
(2) Cet itinéraire était celui que l'on suivait habituellement pour gagner la Perse, Cependantle V. Père Odeéric de Frioul, des Frères-Mineurs, en choisit un autre. Il vint à Constantinople, passa le Bosphore et, par la mer Noire, aborda à Trebizonde, d'où pénétrant dans l'Arménie Majeure, après avoir visité l'opulente Erzeroum, ville à mi-chemin entre Trébizonde et Tauris, il arriva enfin dans cette dernière ville. Jadis le V. PP. Andre, de Longjumeau, et plus tard Frère Ricoldo de Monte Croce, se rendirent de Saint-Jean-d'Acre, en Perse par la Syrie et l'Armenie.
on ensuite entre l’île dé Négrepont et le continent, il arrive en Grèce, visite Thèbes, « où les tremblements de terre sont fréquents, » puis il gagne l'Arménie.
Là, il voit la montagne où s’est reposée arte de Noé et où ont été immolés pour la foi les dix mille martyrs. « Dans ce royaume d'Arménie-Majeure, dit-il encore, « furent martyrisés les trois apôtres Barthélemy, Simon et Jude. » C’est saint Grégoire l'Illuminateur qui, dans les premiers siècles, a converti ce pays à la foi catholique. Cette province, ajoutet-il, « est habitée en majeure partie par. des schismatiques ; mais les Frères-Prêcheurs et les Frères-Mineurs en ont déjà converti plus de quatre mille. L’archevêque, nommé Zacharie, a abjuré, avec tout son peuple, et nous espérons dans le Seigneur que le reste des schismatiques rentrera bientôt au bercail, pourvu, cependant, qu’il y vienne de bons Frères. »
Enfin, il entre en Perse et arrive à Tauris (1). « C’est, dit-il, une très grande ville. Il y a cela de merveilleux ence lieu que jamais la rosée du ciel n’y tombe. Nous y avons une église assez belle, et, d'entre les schismatiques, mille personnes au moins ont été ramenées à notre foi. [Ily ena autant à Ur de Chaldée où est né Abraham, ville très riche et distante de Tauris de onze journées de marche. Pareillement à Sultanieh, qui est à huit jours de Tauris, nous avons une fort belle église et cinq à six cents catholiques. »
Sultanieh, fondée en 1305 par Karbende Khan, au milieu des riantes prairies du Councour, était une ville magnifique. Elle devint en peu de temps le centre du commerce entre
(1) Mirabilia. — Le B. Odéric de Frioul appelle Tauris « une ville royale. Anciennement on la nommait Suse, c’est le centre d’un commerce considérable plus qu'aucune autre ville du monde » et de nos jours Elisée Reclus : « Tauris au milieu de jardins arrosés par 900 canaux paraissait être l’une des plus grandes villes du monde. »
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l'Europe et les Indes. Les étrangers, attirés par l'appât du lucre et l'amour du trafic, y affluaient de la Perse. L’empereur tartare avait fait de Sultanieh sa résidence d'été.
On conçoit que les missionnaires aient choisi ces villes pour y établir les principales stations de leur apostolat.
Il faut y ajouter « la charmante Maragha, située au milieu des vignes et des vergers, sur la pente méridionale du Shend, et qui devait sa renommée à ses fondations scientifiques. Là vivait, pendant la seconde moitié du xur siècle, le célèbre astronome Nasser-Eddin. Le Khan lui avait bâti un observatoire, et toute une académie se groupa dans la petite ville naguère inconnue (1). » Les religieux des deux Ordres y avaient également planté leur tente et formé une chrétienté florissante.
Le dominicain Franco de Pérouse était, nous l’avons vu, archevêque de Sultanieh. Un autre Frère-Prêcheur, Barthelemy Abaliati, d'une noble famille de Sienne, était évêque à Tauris. Maragha avait aussi pour prélat un dominicain, le B. Barthélemy de Bologne, plus tard apôtre de l'Arménie et archevêque de Natchivan.
Le V. P. Jourdain résidait au couvent de Tauris. De ce couvent comme d’un centre, avec ses Frères, il rayonnait dans toute la Perse et les contrées voisines, répandant partout la semence de la bonne parole ; mais ces excursions toute laborieuses qu'elles fussent, ne pouvaient suffire à un zèle aussi ardent. Sans cesse il entendait en son âme retentir le cri du grand apôtre : « Charitas Christi urget nos, la charité de Jésus-Christ nous presse, » et il était de plus en plus tourmente du désir d'aller, « voyageur pour le Christ, » prêcher son saint nom dans ce vaste empire tartare dont on
(1) Elisée Reclus.
racontait, autour de lui, tant de choses merveilleuses. Il n’était pas sans connaître les lettres admirables du Frère Jean de Monte Corvino, que nous avons citées à dessein. Et, de fait, comment, en lisant ces lettres de l’apôtre de la Chine, au xui° siècle, un cœur comme celui du Frère Jourdain ne se serait-il pas senti ému et entraîné ? Continuellement de la Chine arrivaient en Perse, se rendant en Occident, des messagers qui réclamaient avec instances de nouveaux missionnaires. Ceux que l’on envoyait pour répondre à ces appels multipliés et pressants, passaient à leur tour par la Perse et s’arrêtaient à Tauris, à Sultanieh, à Maragha. On s'explique aisément qu'aux récits de ces intrépides pérégrinants pour la foi du Christ, l'âme généreuse de Fr. Jourdain ait tressailli, que son désir des missions de l'Extrême-Orient n'ait fait que s’accroiître de jour en jour! Il ne fallait donc qu’une occasion propice. Cette occasion, la divine Providence la lui offrit vers l'automne de l’année 1 320.
Un jour, à Tauris, s'arrêtent quatre Frères Mineurs : Frère Thomas de Tolentino, Frère Jacques de Padoue, Frère Pierre de Sienne et un convers Frère Démétrius de Tiflis.
Le chef de la pieuse expédition, Frère Thomas est un vétéran éprouvé des missions orientales. En 1290, son Général l'envoie au roi d'Arménie qui désirait posséder dans ses Etats des fils de saint François. Trois ans plus tard, ce Prince le députe vers les rois de France et d'Angleterre pour solliciter leur concours contre les musulmans. Il revient en Arménie rendre compte de son ambassade ; puis il reprend le chemin de l’Europe, et cette fois, il obtient de ses supérieurs de partir avec quelques-uns de ses Frères pour l'Extrême-Asie. Enfin, en 1320, nous le retrouvons à Tauris
se dirigeant vers la Chine avec trois autres franciscains, ambitieux, comme lui, de se sacrifier pour le salut des infidèles.
En les voyant, en les entendant, Frère Jourdain n'y tient plus. Il se rappelle frère Nicolas de Pistoie mort à Méliapour, lorsqu'il se rendait en Chine avec Frère Jean de Montecorvino; il veut le remplacer à tout prix. Le supérieur de la Congrégation des Frères-Pérégrinants, en Perse, était alors Frère Nicolas le Romain, le même qui, deux ans plus tard, ne sut pas résister au pressant appel de Frère Jourdain et partit à son tour. Frère Jourdain va se jeter à ses pieds et le supplie avec larmes de ne point laisser échapper cette occasion unique de le mettre au comble de ses vœux. Frère Nicolas consent volontiers et les cinq religieux se préparent incontinent à entreprendre leurs lointaines pérégrinations.
Mais quelles perspectives s'ouvrent à nos voyageurs! De nos jours aller en Chine n'est pas facile ; et cependant la route est considérablement abrégée, grâce à la vapeur et au canal de Suez. Au moyen âge, les Missionnaires, selon leur règle, voyageaient à pied. Que de difficultés, de périls et de fatigues, rien que pour gagner, de la Perse, un des ports de l'Océan où l’on s’embarquait pour l’Extrême-Orient !
Les fêtes de Noël passées au milieu de leurs Frères, les fils de saint Dominique et de saint François, le bâton à la main, le crucifix sur la poitrine, se mirent donc en marche. Par la lettre du dominicain François de Pise, on sait qu'ils partirent de Tauris et atteignirent un port de la mer d'Arabie, Ormuz probablement. Mais par quelle voie? A l’aide de la relation du franciscain Odéric de Frioul, relation intitulée « ter ad orientem (1), » route de l'Orient, nous pouvons
(1) Voir les fragments de cette relation du B. Odéric de Frioul, dans les Bolland. Avril, t. 1; la relation entière dans les « Missions Franciscaînes » du P. Marcellino de Civezza, t. 1. ARPEDIES" et Bibl. Nationale, mss. 3195, fonds latin. :
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nous en rendre compte. C'était du reste l'itinéraire de tous les voyageurs de cette epoque se dirigeant vers les Indes et la Chine. |
En quittant Tauris, nos missionnaires vont à Sultanieh, pour adresser un suprême adieu à leurs Frères en religion et recevoir la bénédiction du saint archevêque Franco de Pérouse. C'est dans cette ville d’ailleurs que se forment les caravanes pour l’intérieur de la Tartarie. La caravane à laquelle ils se sont unis, au sortir de Sultanieh, fait un détour pour prendre des marchandises dans un port dé la mer Caspienne, puis elle va à Kashan, étape principale sur la route de Téhéran à Ispahan, revient sur ses pas, franchit les montagnes du Kurdistan et descend dans l'Irak Arabi, vers la célèbre ville de Bagdad, située sur les bords du Tigre. Bagdad était alors comme maintenant un centre important d'activité commerciale et de relations avec la Perse, l'Arabie et l'Inde. Elle possédait aussi un Studium Solemne ou Université publique de langues orientales: vingt ans plus tôt, nos voyageurs y eussent: rencontré le dominicain Fr. Ricoldo de Monte Croce, s’y instruisant à la source des doctrines mahométanes de l'Alcoran pour les réfuter ensuite dans des ouvrages restés célèbres (1). . ‘
De Bagdad à Ormuz, terme du voyage de la caravane, le parcours est laborieux. Il faut traverser les provinces ou royaumes qui longent à l’est le golfe Persique, le Kousistan, le Farsistan et le Cherman. Enfin, après plus de deux mois de pérégrinations pénibles, vers la fin de février ils sont à Ormuz.
(1) Prochainement nous publierons une notice sur l’illustre Frère Ricoldo de Monte Croce.
Ormuz, à cette époque, et plus tard au commencement de la domination portugaise, servait d’intermédiaire entre l'Occident et l’Extrême-Orient. C'est dans le port d'Ormuz qu'on s’embarquait le plus souvent pour la Chine. Les missionnaires sont au comble de leurs désirs, et cependant il faudra encore attendre de longs mois avant de toucher au port de Zaytoun où doit se terminer leur longue navigation a travers l'Océan indien ; car cette cité est la moderne Tsiuen- Tcheou-Fou, ville du Fo-Kien, située sur la côte sud avant Fou-Tchéou, capitale de cette province méridionale de la Chine (1). | |
A Coulam (2), lieu fréquenté sur la côte de Malabar, on devra stationner, peut-être changer de navire pour s'engager dans la grande mer des Indes, comme de nos jours on stationne à Pointe-de-Galles, à l'extrémité sud de l'ile de Ceylan. Cette première traversée ne durait pas moins d’un mois. Ensuite, contournant la côte qui s’arrondit à l’est et se termine brusquement par la pointe du cap Comorin, on doublera ce cap, et de baie en baie, le long de la côte, on
(1) La plupart des commentateurs de Marco Polo et des géographes arabes, dit Elisée Reclus (Géogr. univ., t. vu, p. 487), sont d’accord pour voir dans cette ville dont le nom populaire est Tsaëtoun la cite de Zayton (Cayton, Jaiton) qui fut, d’après Ibn-Batoutah, le plus grand port du monde. Les Arabes venaient y trafiquer en foule. Le port renfermait de nombreux navires... Elle fournissait aux marchands occidentaux, du sucre, des velours et des soies ; mais la rade de Tsouang Tchéou s'en alla peu à peu et la vie se retira pour se reporter plus au sud, dans la vaste baie d'Amoï, qui semble avoir été également connue sous le nom de Jayton comme dépendance commerciale de Tsouang Tchéou, dans le district de laquelle elle se trouve. Lorsque les Portugais se présentèrent sur les côtes de Chine au commencement du xvi° siècle, Amoï était déjà le port du Fokien, et c’est là qu’ils abordèrent.
(2) Nous parlerons encore plus loin de ce lieu dont la divine Providence
fit le principal théâtre des travaux apostoliques du B. Père Jourdain de Sévérec.
remontera jusqu'à Méliapour, actuellement l’un des faubourgs de Madras, pour visiter le tombeau de l’apôtre saint Thomas. Ce sanctuaire, où l’on assure que sont conservés les précieux restes de l’Apôtre, était, au moyen âge, visité avec une égale vénération par les chrétiens et les sarrazins. Quel bonheur pour nos missionnaires, pendant que les nautonniers se ravitailleront et que les marchands trafiqueront, de pouvoir demander à l’Apôtre, disciple de Notre-Seigneur, le courage de se dépenser comme lui, et de travailler pour Jésus-Christ, s’il le faut, jusqu’au martyre.
Enfin on reprendra la mer, et on fera voile pour la Chine.
Avant d'arriver à Zaytoun, c’est-à-dire à Tsiuen-Tcheou- Fou, dans le Fo-Kien, le vaisseau qui les portera traversera l'Océan Indien pendant cinquante jours, touchera à Batang, à l'extrême pointe de la presqu'île de Malacca, s'arrêtera à Sumatra et Java, dans l'archipel de la Malaisie, à Bornéo, dans l'archipel des Moluques, parcourra tout cet archipel, longera les Philippines ; puis, finalement, laissant les îles de la mer des Indes et Formose à droite, il remontera à l’ouest vers la Chine.
La première ville maritime de l'empire tartare que les missionnaires rencontreront sera Soustalay (Canton) (1) et bientôt ils seront à Zaytoun. Là, les Frères-Mineurs ont deux couvents, l’un dans l'interieur de la ville, l’autre à la campagne (2). On pourra s’y reposer au milieu de Frères heureux de donner à leurs frères en religion la plus cordiale
(1) Le Mss. 3195, de la Bibl. Nationale écrit Canscan Cashain. Ne serait-ce pas Sanctan, nom de l'ile où est mort saint François Xavier et qui est en face de Canton ?
(2) C'était le Père André de Pérouse, franciscain, qui les avait fondés, comme il le rapporte lui-même : voir Bibl. Nat., mss. 5006 et Wadding, tome vu, p. 53, édition nouvelle.
hospitalité, et avides de recevoir en échange des nouvelles de l'Occident, de leur Ordre et de leurs chères Missions. Après ce repos si nécessaire et si justifié, ils iront à Fou- Tchéou, capitale du Fo-Kien; de là ils atteindront en trente jours de marche Yhang-Tcheou-Fou et ensuite Kintze, capitale du roi Manzi et de l'empire des Tartares du midi; les Frères-Mineurs y possédaient une maison (1). Quinsay, la ville aux six mille ponts et canaux, était bâtie sur des lagunes comme Venise, à l'embouchure d’un ancien cours du fleuve Bleu, prolongement du Canal impérial, le Yunho ôu rivière des transports, créée par Koublaïi-Kan, au treizième siècle, pour servir de voie aux approvisionnements de la Chine du Nord. Nos voyageurs pour le Christ suivront cette route, ils toucheront à des villes importantes, ils atteindront Lintzing dans la province du Chantong ; et enfin, après avoir traversé le rapide et impétueux Hoang-ho (fleuve Jaune), marchant toujours vers l’est, ils arriveront « dans le bassin du Peiho, à Pékin, l'antique Khan-Balik, ou cité des Kans, selon l'appellation turque (2), » et ils auront la joie de retrouver encore sur son siège archiépiscopal, le V: P. Jean de Montecorvino dont ils veulent devenir les coopérateurs. Tel était donc l'itinéraire que, dans les premiers jours de Mars 1320, affrontaient joyeusement Fr. Jourdain et ses compagnons pour aller d'Ormuz à Pékin, afin de gagner des âmes à Jésus-Christ. Cet itinéraire, on peut le dire, était gigantesque, mais non de nature à effrayer des courages qui puisaient leur force à la source du Cœur de Jésus, de ce Cœur qui a tant aimé le monde. |
- (x) Tous les voyageurs du moyen Age, Marco Polo, Odéric de Frioul, Jean de Mandeville, etc., ont, à l’envi, parlé avec admiration de Quinsay. (2) Elisée Reclus. | |
Maintenant que nous connaissons la route qu'ils ont à parcourir, d'Ormuz jusqu’en Chine, suivons-les pieusement. Les vaillants missionnaires s'embarquent en mars, sur un de ces vaisseaux dont Fr. Jourdain lui-même nous a laissé la description : « Les vaisseaux qui naviguent vers le Cathay sont très grands; ils contiennent dans leurs flancs plus de cent chambres et parfois ils ont plus de sept cents personnes à bord. Par un bon vent, ils ont jusqu’à dix voiles déployées. Ces voiles sont très épaisses et faites de trois parties (ribus tabulis). La première est comme celle de nos grands navires, la deuxième va par le travers et la troisième est en long. Ces voiles se rompent rarement. Les vaisseaux hindous sont merveilleux; car, malgré leur grandeur, leurs parois ne sont pas jointes avec du fer, mais unies à l'aiguille avec du fil fait d’une certaine herbe ; ils ne sont pas couverts et l’eau y entre sans cesse, de sorte que des hommes sont toujours occupés à retirer l'eau de la cale (1).
Sur le vaisseau oriental qui les emporte vers la Chine, au milieu de marchands et de païens, nos heureux voyageurs, pleins de confiance, prient et espèrent. Mais à la hauteur de Bombay, capitale actuelle des possessions anglaises de cette partie des Indes, soit violence de la tempête, soit mauvais vouloir du pilote, ils dévient tout à coup à leur droite et
abordent sur la côte ouest de l'île de Salsette, au port de Thana (2).
(1) Mirabilia descripta, per F. Jordanum.
(2) Cette île de Salsette est maintenant unie par une chaussée à celle de Bombay.