LA LUTTE
Perdu dans ses pensées, le jeune officier, appuyé contre l’un des angles saillants de la caverne, regardait par l’étroite ouverture la voûte sombre du ciel semé de quelques rares étoiles.
Quoiqu'il fût à la fleur de l’âge, il avait déjà en plus d’une rencontre affronté de graves dangers. Cependant les événements paipitants qui venaient de se succéder à de si courts intervalles l'avaient vivement impressionné. Sa course désespérée au moment où, traqué par les Indiens et à bout de forces, il allait inévitablement périr sans le secours ‘nattendu que lui avait prêté le comte, l'énergie de cet homme vraiment extraordinaire, l’audace qu'il lui avait vu déployer coup sur coup, les circonstances dans lesquelles ils avaient l'un et l'autre échappé à une mort qui paraissait absolument sûre, l’escalade à la fois originale et hardie qu'ils avaient faite durocher, le siège qu'ils avaient soutenu, les périls auxquels
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Auu LE VENGEUR DE MONTCALM,
ils devaient certainement s'attendre encore, tous ces
- faits se représentaient l’un après l’autre à son esprit,
etun frisson involontaire passait dans ses membres à mesure qu'il voyait se dérouler devant lui ces tableaux d’une réalité si saisistan'e,
Toutefois ce qui l'avait le plus frappé depuis qu'il avait rencontré le Supplicié Vivant, c’étaient ses ré. vélations touchant la fourbe de François Brissot. Il ne pouvait se faire à l’idée que cet homme, si considéré par tousles officiers de l’armée française, n'était en réalité que le pius vil des espions. Il se demandaït encore si le comte ne se trompait point, s’il n’y avait pas confusion d’un innocent avec un coupable.
Certes, tout ce qu'avait dit Rochetonnerre de l’astuce etde la férocité du traître révoltait l’Ame digne et vraie du jeune soldat. Et pourtant il ne pouvait se résoudre à concilier tant de vilenie et d'infernale cruauté aÿec les manières polies, le langage délicat etles protestations de dévouement à la cause française, dont il gardait un vif souvenir.
D'ailleurs, en admettant que le comte eût raison, comment expliquer que Brissot pût s’exposer à rencontrer dans le même lieu le rival dont il voulait se débarrasser et l'homme qui s’attachait avec tani de haine à ses pas ?
Absorbé dans ces réflexions, René de Vauquelin sentit tout à coup tout son sang refluer vers son cœur,
Un cliquetis, presque aussitôtsuivide crissauvages qui semblaient s'éloigner rapidement, avait brusque ment rompu le fil de ses pensées, Presque au même moment son oreille fut frappée du bruit sourd que fait un corps en tombant d'une grande hauteur, Ce bruit était absolument le mème que celui produit par la chute du sauvage jeté par-dessus le rocher.
Voici ce qui s'était passé,
Les Indiens avaient espéré surprendre les hommes blancs. Ils avaient une seconde fois tenté l’escalade, L'un d'eux, parvenu presqu’au haut, s’était hasardé à poser les pieds sur une légère saillie, Ce faible
point d'appui avait cédé sous lui, et il avait été précipité dans le vide, en déchirant affreusement tous
ses membres aux nombreuses dentelures du rocher.
Aux hurlements des sauvages, Rochetonnerre s'était réveillé en sursaut. Il avait saisi son rifle, et, le doigt sur la détente, en un clin d'œil il avait rampé jusqu’au iieutenant.
— Qu'y a-t-il ? demanda-t-il tout bas.
— Un homme, un Peau-Rouge sans doute, vient de tomber du haut du rocher, répondit Vauquelin.
— Ahl!la première leçon n’a donc point servi ! Qu'ils viennent, nous sommes prêts à les recevoir.
— Que comptez-vous faire ?
— Rien de plus que ce que nous faisons en ce Monont: : m'asseoir tout à mon aise et attendre tranquillement, Si proches qu'ils puissent être, ils ne
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bougeront point avant une heure d'ici. Ils se doutent bien que leurs cris sont parvenus j 1squ’à nous, et ils se disent que nous nous tenons sur nos gardes- Quand tout sera rentré dans le silence, quand ils seront persuadés que nous nous sommes rendormis, ils reviendront à la charge.
— Mais pourquoi ne pas leur donner l'éveil, s1 le moindre signal suffit pour les éloigner ? À quoi bon les tuer, si ‘ous pouvons les mettre en fuite ? Je ne puis concevoir l’utilité de ces effroyables boucheries.
— Il faut traiter les Indiens comme ils nous traitent. Croyez-vous qu'ils eussent hésité à nous frapper dans l'ombre et à l’improviste ? Non, non. Vous pouvez vous attendre de leur part aux plus ignobles lâchetés, pour peu que nous ayons le dessous. Au reste, ils ont l’esprit ainsi fait, qu’ils ne serelireront point avant qu'il y ait eu mort d'homme, Ce qui nous estle plus défavorablé en ce moment, c’est qu'ils sont capables de nous bloquer jusqu’à la ‘pointe du jour, et qu'il nous faut, coûte que coûte, sortir d'ici avant une heure, si nous voulons, cette nuit, vaquer à nos affaires.
— Maïs pourquoi ne pas nous retirer tout de suite? Ne m'avez-vous pas dit, qu'ils ne connaissent point
. l’autre passage?
— Pour les avoir sur nos talons, au bout du premier mille de marche! Vous oubliez qu'il nous faudrait laisser notre piste ouverte, et qu’ils l’auraicnt
bien vite retrouvée. Pour moi, il n’y a pasà choisir, Il faut que nous leur montrions une seconde et une dernière fois de quel bois nous nous chauffons. Aussitôt que nous serons débarrassés d’eu nous quitterons la caverne. Au surplus, je crains bien que le secret de ma retraite ne soit désormais connu.
— Vous êtes donc d’avis d'attendre ici leur retour ?
— Toutau moins le retour de quelques-uns d’entreeux. À moins de flairer nos projets,c i me semble matériellement impossible, je compte uu’ils enverront en avant une demi-douzaine de leurs plus braves guerriers pour faire l'essaut de la caverne et tomber sur nous avant que nous ayons pu leur causerun dommage sérieux. Ayez votre rifle prêt, et quand je vous ferai sig re, faites feu sur les bandits. Vous avez là d'autres armes sous la main. Mais, chut! maintenant; plus une syllabe, plus un geste, retenez même votre souffle. Je les entends qui grimpent sur le rocher. Ayons l'œil au guet!
Les deux compagnons se serrèrent la main, en signe d'entente, et demeurèrent muets.
La nuit était calme et silencieuse. Cependant d'épais nuages aux contours sinistres couraient rapidement dans le ciel et présageaient un orage. Par intervalles une étoile tremblotante perçait l'immense voûte et jetait dans la profonde obscurité les rayuns
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mourants de sa lumière vacillante, Parfois encore le disque faiblement échancré de la lune émergeait des ténèbres. pour reprendre aussitôt le sombre voile qui le cachait le plus fréquemment aux regards. A ces lueurs isdécises, les deux compagnons distinguaientvaguement la pierre dressée debout,qui découpait dans l'horizon rapproché son gigantesque profil. .
Les instants s’écoulaient avec lenteur. L’imagination surexcitée du jeune officier prêtait aux minutes
la durée des heures, On eût dit que les sauvages
avaient abandonné leur dessein. Rien n'indiquait, en effet, leur présence, si ce n’est le frottement pro-
duit par leurs corps contre le rocher qu'ils conti-
nuaient d'escalader,
Enfin, une plume recourbée, puis une tête rasée se montrèrent lentement au-dessus de l’escarpement, pour demeurer un moment stationnaires, puis disparaître brusquement, comme si la vue de quelque obstacle eût tout à coup effrayé l’Indien, dont cette plume et cette tète annonçaient l'approche.
Toutefois cette soudaine disparition ne devait être attribuée qu’à la prudence ou à une légitime appréhension.
La plume et la tête ne tardèrent point à se faire voir de nouveau. Une seconde plume, puis une seconde tête les suivirent de près.
René de Vauquelin ne perdait rien de ce qui se : passait.
Qu'on juge de son étonnement, lorsqu'il entendit tout près de lui le bruit régulier que produit la respiration d’un homme plongé dans le plus paisible sommeil.
Il s’assura presque aussitôt que le comte était pro-
fondément endormi, Les Indiens avaient sans doute entendu comme lui ce ronflement sonore. Ils en avaient conclu que les deux hommes blancs s’étaient abandonnés à une trompeuse sécurité el se trouvaient ainsi à leur merci.
Dans cette conviction, les deux Peaux-Rouges qui venaient en tête de la file, avaient passé prudemment par-dessus la pierre, et s'étaient ensuite couchés à plat ventre pour tendre la main à leurs compagnons et leur faciliter l'ascension,
L’instant d’après, cinq Indiens, aux membres puissants, aux faces hideuses, se tronvaient rangés devant l'ouverture de la caverne.
La fureur qui se peignait sur leurs visages indiquait, sans pouvoir s'y mépr.ndre, qu'ils étaient décidés à un combat à outrance. \
Tout à coup Rochetonnerre toucha le coude de l'officier. Fi
Vauquelin eut un mouvement de surprise, mais il comprit aussitôt que le ronflement de son rusé compagnon n’élait qu’une lactique pour attirer plus sûrement l'ennemi dans le piège.
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