LA PISTE
L'arbre qui servait d'abri à René de Vauquelin était un de ces puissants enfants de la forêt dont la naissance se perd dans la nuit des temps. L’immense envergure de ses branches, pareilles aux ailes déployées d'un condor gigantesque , projetait son ombre, vaste et redoutable, presque jusqu'aux premières huttes du village. Ses nombreuses ramificationset l'épaisseur de son feuillage formaient comme une seconde forêt, aérienne et impénétrable avant tout aux regards. Son tronc colossal, auquel s’attachaient des membres énormes, s'élevait à unehauteur prodigieuse. Chacun de ces membres offrait au jeune lieutenant un siège large et sûr, d’où il pouvait dominer la clairière sans courir le risque d’être dé- 2ouvert.
Il avait essayé d’abord de prendre pface sur le tronc même ; mais il avait dû renoncer à ce projet, de crainte de tomber. Après un examen assez long, il
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avait avisé une bränche dont les dimensions et la conformation lui parurent réunir toutes les condi-
tions désirables,
Cette branche formait avec une autre qui partait immédiatement du tronc une bifurcation peu considérable, et l'écartement des deux bras, qui se contournaient capricieusement, constituait en quelque sorte un fauteuil à dossier incliné, tandis qu’un gros rameau, où le pied se posait avec solidité, servait de point d'appui comme un petit banc. Une troisième branche, également fourchue et chargée de feuillages, surplombait les deux premières, en avancant assez pour représenter un auvent spacieux. L’ensemble de ces branches, de leurs rameaux et de leurs feuilles, ressemblait à un berceau, où l’on pouvait goûter commodément les douceurs du repos et du sommeil.
L'officier reconnut les avantages de cet assemblage ‘ de parties repliées en plusieurs tours et s’affermissant réciproquement, en reposant les unes sur les autres. Il y avait là, en même temps, un lit et un observatoire également aisés. IL s’y installa,
Depuis plusieurs jours, il n’avait guère pris de repos. Les événements de la journée qui venait de s'écouler l’avaient excédé. Son tempérament nerveux et la surexcitation de son énergie l'avaient jusqu'à ce moment tenu éveillé, Mais maintenant qu'il se trouvait forcément inactif, Le sommeil appe-
santissait ses paupières, et, quelque effort qu'il fit pour le combattre, il se vit, en définitive, obligé de céder à la nature. Une heure à peine après le départ du comte, René de Vauquelin, perché sur l’arbre qui lui tenait lieu de refuge, dormait profondément, le bras droit passé autour d’une des branches, et retenant de la main gauche son rifle, posé en travers sur ses genoux.
Les instants se succédaient sans qu'il eût conscience de ce qui se passait autour de lui. Enseveli dans le calme absolu que procure l'assoupissement dès sens à la suite d’une longue fatigue, il se laissait aller au charme de ses rêves, où passait souriante et gracieuse la femme qu'il adorait et qui l'avait préféré à François Brissot,
Tout à coup ilse réveilla, comme pour s’arracher à l’obsession d’un affreux cauchemar. Par une association naturelle des idées qui demeurent enchaînées même dans le songe, il avait vu se dresser devant lui la figure sinistre de l’espion, et il avait senti la main du traître se plonger dans sa poitrine et lui arracher le cœur.
Un cri d’effroi et d'horreur s'était échappé de ses lèvres.
Son bras droit s'était dégagé, et le brusque mouvement qu’il avait fait avait failli le précipiter du haut de l'arbre.
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À peine avait-il ouvert les yeux, qu’un rugissement prolongé avait frappé son oreille,
Un moment il s'était cru le jouet d’une illusion : ce qu'il avaitentendu n’était peut-être que le cri poussé par lui-même dans son rêve.
Un second rugissement, plus accentué que le premier, le ramena presque aussitôt à l'épouvantable réalilé,
Son sang se glaça dans ses veines.
Était-ce le signal convenu par le comte de Rochetonnerre ?
Le Supplicié-Vivant était-il découvert ?
Si René de Vauquelin avait été mieux au fait de la vie des Prairies, son trouble eût été moins vif. Il eût compris, en effet, que les Onontagues auraient poussé des exclamations de triomphe parfaitement significatives, s'ils s'étaient emparés d’un ennemi aussi rusé que le Puffle-Gris, et l'avaient immolé à leur vengeance. Or, les Peaux-Rouges étaient loin de célébrer une victoire; ils exhalaient au contraire leur rage en voyant qu'ils avaient été audacieusement bafoués dans leur propre camp.
Il y avait eu deux rugissements, et le jeune iiputss nant n'avait au vrai distingué que le dernier, celui
des sauvages.
Une chose était certaine pour lui, c’est que le comte était au pouvoir des Indiens,
En proie à une cruelle perplexité, l'officier se
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demandait si,-livré maintenant à sa propre initiative, il devait immédiatement descendre de l'arbre et chercher son salut dans la fuite, ou bien s’il devait rester là jusqu’au jour naissan!, et suivre alors le conseil du comte, c’est-à-dire se rendre au camp des sauvages.
Une pensée soudaine traversa son esprit : le comte pouvait avoir jusqu'ici échappé à La mort, S'il était prisonnier des Onontagues, il y avait encore quelque chauce de le sauver. Était-il généreux, était-il humain de l’abandonner à la cruauté de ses bourreaux, tant qu'il restait une espérance de lui porter secours ?
Ce rôle d'officier français et de portc1r d’un message de Brissot ne pouvait-il point suffire pour intervenir habilement en faveur du comte, sinon pour le délivrer ?
Quelque difficile que parût la réalisation de ce plan, c'était une tentative à risquer. Le lieutenant
n'avait-il point, d’ailleurs, une dette sacrée à acquit-
ter envers son sauveur ?
Résolu à ne reculer devant aucun péril pour le défendre et le faire mettre en liberté, s’il était encore possible, René de Vauquelin autendit avec impatience les premières lueurs de l'aube. Dans l’intervalle, il crut utile de sonder du regard la clairière et de vérifier ce qui se passait dans le village.
Il découvrit bientôt que les Indiens étaient sous
l'empire de la plus vive surexcitation. Leurs allées et venues, leurs démonstrations bruyantes, teurs
gestes violents et menaçants le confirmèrent dans la pensée que le comte était tombé dans leurs mains,
Il vit lc flammes des feux, promptement ravivés, monter, rutilantes et lar. : . 1-dessus des huttes et des tentes, et, dans leur lumière flamboyante, passer, comme autant de démons, les formes effrayantes des Peaux-Rouges. Il entendit leurs cris, leurs hurlements mêlés aux aboïements des chiens.
Tout entier à son observation, et n'’attachant, au reste, qu’une importance restreinte à ces bruits confas, il ne remarqua point parmi les aboiements une voix d'un volume puissant, dont les sons retentissants se succédaient à des intervalles rapprochés et réguliers. On eût dit d’un chien-loup excité au combat
En toute autre circonstance, ces faits n’auraient pas manqué d'éveiller l'attention et les sonpçons du lieutenant. Mais René de Vauquelin était absorbé. Il agitait dans son esprit les divers moyens d'exécuter le plan q” nait de former. En outre, il ne pouvait ?” sa pensée des dangers que courait le com Rochetonnerre, et il s'attendait, à chaque instant, à voir son compagnon, traîné, sous les imprécations des frénétiques, jusqu'au poteau d’ignominie où les sauvages attachaient leurs victimes pour les torturer avant de leur donner la mort,
Bien qu'il y eût à peine une journée que le jeune officier eût rencontré, pour la première fois, le vieux chasseur, les périls qu'il avait affrontés avec lui, les preuves nombreuses qu'il avait eues de son héroïsme, la fermeté et la loyauté de son langage, lui avaient inspiré pour le redoutable pionnier un attachement désormais indissoluble. Tout ce qu'on lui avait rap-. porté des exploits du Supplicié-Vivant, toutes les aventures dont il avait si souvent entendu le récit palpitant, et dont il se représentait, mieux que jamais, les tragiques incidents, lui revenaient successivement à la mémoire, Son enthousiasme, sa vénération pour celui que la légende avait surnommé la Terreur des Peaux-Rouges, ne faisaient que s’accroître, maintenant qu'il avait serré la main du héros et vu la mort face à face à ses côtés.
Cependant les aboïiementsdu chienavaient diminué, dominés qu'ils étaient par les clameurs des Indiens.
Le jeune homme n'avait sous les yetix qu'un horizon borné. Le feuillage compact des arbres, qui lui masquaient en partie la vne, ne lui permettait pas de se rendre exacteraent compte des faits,
Tandis qu'il regardait devant lu, il n’avait pas aperçu une troupe de sauvages, armés de leurs tomahawks et portant de grandes torches de pin allumées, se glisser dans la forêt et se diriger vers l'arbre où il s'était abrité.
Conduits par le chien, ces sauvages suivaient la
piste laissée derrière eux par les hommes blancs, en faisant le tour du village.
La fuite du comte avait entraîné à sa poursuite la plupart des Onontagues. Quelques-uns, aéanmoins, plus circonspects et plus expérimentés, avaient compris qu'une fois entré dans la forêt, le téméraire, quel qu'il fût, pouvait échapper facilement, grâce à la nuit, aux investigations les plus persévérantes et les plus minutieuses.
Ils s'étaient donc, au lieu de suivreles autres dans leur course désordonnée, assis pour délibérer sur le plus sûr 1'oyen de retrouver la trace du fugitif.
Ils avaient décidé de s’en rapporter au flair et à la sagacité du chien,
L'animal fut déchaîné et conduit à la tente de l'Ours-Maigre, où on lui donna à seutir la peau de buffle. Grâce à cet indice, ils espéraient rejoindre bientôt leur audacieux ennemi.
Malheureusement les nombreuses empreintes de pas se confondaient autour de la tente du chef.
En cherchant la piste du comte, le chien croisa celle qu'avait laissés Rochetonnerre, à son entrée dan: le village.
Il abandonna la première trace pour prendre la. seconde, et comme celle-ci menait également à la. forêt, les Peaux-Rouges eurent la coûviction qu'elle était la vérit. ie.
Aux lumières deleurs torches, ils reconnurent que leur ennemi avait fait le tour de la clairière.
Ils suivirent sans difficulté les empreintes encore fraîches.
Ils parvinrent ainsi à l’endroit même où les deux hommes blancs s'étaient séparés.
Près de cet endroit se trouvait l'arbre où était caché René de Vauquelin.
A ce moment les aboïiements du chien redoublèrent, et le jeune officier, dont l'attention se trouvait maintenünt a‘tirée par ce bruit de plus en plus perçant, put enfin se rendre compte de limminence da péril auquel il était exposé.
À peine eut-il le temps de se reconnaître, qu'une violente secousse ébranla l'arbre. La grosse branche qui pendait au-dessus de lui s’agita vivement.
Ce n'était point un coup de vent, puisque les autres arbres de la forêt demeuraient immobiles.
Le lieutenant leva la tête. Dans le feuillage, à proximité, deux yeux ardeuts s’attachaient sur lui avec une effrayante fixité.
Ces yeux étaient ceux d’une panthère.
La bête fauve, probablement éveillée par le tumulle, uvait dù sauter d'un arbre voisin sur la branche qui formait un auvent au-dessus de lofficier.
René de Vauquelin eut un tressaillement.
L'horrible face du monstre s’inclinait sur lui. Son énorme rictus laissait voir une double rangée de
crocs sur lesquels passait, voluptueuse et fébrile, une langue sanguinolente d’une extrème mobilité.
Tandis qu’il épiait les mouvements de la panthère, ramassée sur elle-même et prête à s’élancer sur lui, l'officier entendit les aboiements du chien se rapprocher. Presque aussitôt après, les lueurs des torches lui annoncèrent que les Peaux-Rouges étaient au pied de l'arbre. :
Toutefois le feuillage qui s’enchevêtrait au-dessous de lui était si serré qu'il ne pouvait compter le nombre des Onontagues. À peine distinguait-il leurs formes. Il pouvait en conclure que les sauvages n'avaient point jusqu'ici découvert sa présence. A moins qu'ils ne fissent l'ascension de l’arbre, il rese tait donc à l'abri de ce côté.
Mais il ne l'était point autant de l’autre.
Un rapide coup d'œil lui fit mesurer toute l'horreur de sa situation.
Les yeux de la panthère étincelaient dans leurs orbites, Le monstre faisait craquer ses puissantes mâchoires sous un grincement sinistre.
René de Vauquelin était littéralement ‘ntre les cornes d’un dilemme. De quelque côté qu'il se tournât, il n'avait de cho . que la mort.
Son anxiété allait croissant à mesure que les instants s’écoulaient. Chacun de ces instants, en effet, précipitait le dénouement fatal.
Le seul moyen qu'il eût de se soustraire à la pan-
Dans le feuillage, au-dessus de lui, deux yeux ardents s'attachaient sur lui,
thère, c'était de se laisser couler le long de l’arbre. Mais alors il tombait au milieu des sauvages. D'ailleurs les crocs du chien n'étaient pas moins redoutables que ceux de la bête fauve. Peut-être même restait-il une espérance suprème d'échapper à la panthère, tandis qu’il n’y en avait aucune de so dérober aux Peaux-Rouges. . :
Cette réflexion décida l'officier à garder son pc te le plus longtemps possible.
Il posa son rifle sur la fourche de l'arbre et tira son couteau. Brandissant ensuite son arme comme s’il eût couvert sa tête d’un bouclier, il enlaça des jambes la branche, et pour plus de sûreté s’y cramponna de sa main restée libre.
Le signal était donné. La panthère eut un frémissement, ses membres se coutractèrent, elle fit un bond.
L'officier s’était rejeté en arrière. Au moment où le monstre s’abattit, il rencontra la pointe aiguë du couteau. L’arme s’enfonça jusqu’à la garde dans le flanc de la bête.
La panthère poussa un hurlement épouvantable et descendit rapidement de branche en branche.
Un moment Vauquelin put croire qu’il devait son salut à un miracle. Un examen plus attentif lui fit reconnaître que la cause en était toute naturelle. En effet, l’une des grosses branches qui formaient l’espèce de berceau où il était couché avait reçu presque tout
Je choc. La bête, en s’élançant, n'avait point aperçu l'obstacle ou l'avait dédaigné.
Aussi les Indiens s’étaient-ils de commun accord ‘dispersés en tous sens pour ne point se trouver à la portée du monstre au moment où, entraîné par son ‘poids et brisant sous lui les rameaux trop faibles pour le soutenir, il vint, dégringolant de hauteur én hauteur, s'abattre avec fracas au pied de l'arbre.
“Seul, le chien n’avait pas bougé de place.
sil paraissait comprendre pourquoi on lui avait fait faire le tour de la clairière.
La gueule béante, il (omba sur la panthère.
Mais la chute n'avait fait qu'élourdir momentanément la bête fauve. Elle s'était relevée aussitôt.
Une lutte acharnée s'engagea.
Le chien était de haute taille, ses membres. puissan!s accusaient une force terrible.
La panthère, elle, grièvement pisaser perdait beaucoup de sang.
Le combat était donc inégal.
Une exclamation de joie s'échappa involontairement des lèvres du jeune officier.
| Quelle qué dût être l'issue de ce duel à mort, que la panthère fût victorieuse ou vaincue, le chien serait, ‘dans l’un et dans l'autre cas, hors d'état de continuer à suivre la piste. En outre, les empreintes laissées sur le sol par les deux hommes blancs seraient
trop effacées par celles des deux bêtes pour que les Indiens pussent encore s'y reconnaître.
Toutefois les Peaux Rouges semblaient ne point partager cet avis. Ils tenaient évidemment pour le chien et l’encourageaient de leurs cris, tandis qu’ils avaient leurs armes prêtes pour le délivrer, daus le cas où la panthère aurait le dessus,
Cependant les deux monstres élaient étroitement enlacés. Leurs yeux sortaient des orbites, leurs gueules ouvertes el horribles se cherchaient, leurs corps pantelants fumaient. A peine quelques sons saccadés sorlaient de leurs poitrines; ni lun ni l'autre ne paraissait disposé à lâcher prise.
A la fin, le chien eut un faible gémissement, sa tète retomba en arrière, ses yeux se fermèrent, Il était étoufté.
La penthère, le corps déchiré en lambeaux, la robe hideusement souillée de sang et de boue, s’était redressée.
Sans prendre garde aux Indiens, dont le cercle se rétrécissait autour de lui, le monstre agita majestueusement sa longue queue et posa l’une de ses paltes sur le cadavre de son ennemi vaincu. Il flaira
-un instant le chien, comme pour s'assurer qu'il avait réellement expiré ; puis, relevant d’un brusque mouvement sa tête superbe, il poussa un rugissement
triomphant et suprème. Tout à coup il s’affaissa sur =
DS dd TG RS RO bi mt
le chien, sa tête se pencha doucement, La panthère était morte.
Les sauvages, en voyant l'agonie de la bête, s'étaient jetés sur elle, et, tandis qu'ils la hachaient à coups de tomahawk, ils jappaient et aboyaient, en proie à une frénésie indescriptible. La perte de leur chien les avait frappés d’un tel trouble que, dans leur égarement, ils croyaient faire souffrir la panhère morte, dont les membres, dépecés sous leurs coups furieux, volaient autour d'eux.
Quand leur rage fut un peu apaisée, ils se groupèrent au pied de l'arbre, et, couchés à plat ventre, la face collée contre le sol, ils cherchèrent avidement, à la lumière des torches, la piste qu'ils désespéraient maintenant de retrouver.
Le combat de la panthère et du chien avait détourné l'attention des Indiens. En toute autre circonstance, ils eussent certainement exploré l'arbre lui-même, car l’idée leur serait venue naturellement que quelqu'un pouvait s’y cacher. Or, dans l'état d’extravagance où ils étaient en ce moment, ils auraient inévitablement mis l'officier en pièces, s’ils l'avaient découvert. Heureusement pour René de Vauquelin, aucun des Peaux-Rouges ne s'imagina qu'un homme et une pauihère avaient pu se trouver ensemble sur le même arbre. |
Toutefois, pour peu que la situation se prolongeät, le moindre mouvement du lieutenant pouvait faire
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bruire les feuilles. Les sauvages n’anraient pas manqué de lever les yeux, et alors René de Vauquelin était perdu sans merci.
Il attendait ce moment fatal, quand un de ceux qui portaient les torches poussa un cri : il venait de retrouver la trace du fugitif.
Un profond soupir de soulagement s’échappa de la poitrine du jeune homme, lorsqu'il entendit les pas des Indiens s'éloigner graduellement. Mais la surexcitation de ses sentiments et sa perplexité avaient été telles qu’une fois la réaction commencée, il s'évanouit, Sans la précaution qu'il avait eue d’enlacer un bras autour de l’une des branches, il serait infailliblement tombé de l’arbre, la tête en avant.
Cependant la syncope de l'officier ne fut pas de longue durée. Revenu à lui, il chercha tout d’abord : à $e rendre compte de sa situation. 1l craignait que les sauvages, déçus dans leurs recherches, ne revinssent avec le jour au point d’où ils étaient partis, et, : dans ce cas, il ne se dissimulait point qu'ils finiraient : par le découvrir. Ils n’auraient pas, en effet, beaucoup de peine à reconnaître, aux empreintes des pieds que deux hommes, au lieu d'un, avaient parcouru la forêt et la clairière, et ils verraient sans difficulté que l'un de ces hommes s'était définitivement arrêté au pied de l'arbre. De là à conclure qu’il s'y était, caché, la transition était tout indiquée. 1
D'autre part, l'officier inclinait à croire que le
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| | comte de Rochetonnerre avait réussi à s'évader, à en juger: par les démonstralions des sauvages. Or, s’il en était ainsi, il n'avait qu’un parti à prendre, c'était d'attendre que le comte vint le rejoindre au rendezvous convenu. Il résolut donc de rester sur l'arbre, Tandis qu'il délibérait ainsi, René de Vauquelin entendil tout à coup de nouveaux cris de rage qui | partaient du campement indien. Les Peaux-Rouges, ! en suivant la piste, étaient revenus à la tente de l'Ours-Maigre. Ils avaient rencontré la seconde trace de Rochetonnerre, qui était, par hasard, parallèle à Ja première, et ne croisait pas celle que Vauquelin et lui avaient laissée, lorsqu'ils avaient fait le tour de la clairière. Pas à pas, les Indiens avaient, en s’aidant de leurs torches, continué leurs investigations d’après ces empreintes, et c’est ainsi qu'ils avaient été, à . leur grande honte, ramenés à la tente du sachem, Tout confus d’avoir été joués d'une façon aussi ridicule, les sauvages evaient momentanément abandonné leurs recherches, avec la consolation et l’es- *} pérance que d’autres Onontagues, partis à la pour suite du fugitif dans d’autres directions, reviendraient avec des résultats meilleurs. | Quant à savoir au juste quel était le téméraire | qui, non seulement avait, malgré les sentinelles, | pénétré dans le camp, mais encore avait osé porter la main sur l'Ours-Maigre, personne ne pouvait don- | ner à cet égard des renseignements précis. Les avis
étaient très partagés. Le sachem avait cru un mome: . reconnaître, il est vrai, le Supplicié-Vivant; mais, outre qu'il avait de nombreuses raisons pour ne pas douter de la mort du Buffle-Gris, le costume de l’audacieux qui venait de lui échapper avait si peu de rapport avec celui de chasseur, que l’Ours-Maigre avait abandonné sa première idée pour admettre, avec tout le village, qu’il s'agissait d’un Indien et non d’un homme blanc. ;
Quoi qu’il en fût, le chef des Onontagues était en proie à une fureur des plus violentes. Il avait pris le grand Manitou à témoin que le coupable paierait son audace chèrement, düt-on poursuivre sa piste pendant plus d’un an. Non seulement la dignité du sachem avait été gravement compromise par le traitement dont il avait été l’objet, mais le fugitif possé. dait maintenant le plan secret d'Œil-de-Serpent, et la divulgation de ces projets pouvait entraîner les plus terribles conséquences.
Une chose était évidente, c’est qu’on avait affaire à un ennemi des Onontagues, et, partant, à un allié du visage pâle dont avait parlé l’Oiseau-Blanc. Or, si ces deux hommes venaient à se rencontrer, le visage pâle, averti de ce qui l’attendait dans la tente de l’Ours-Maigre aurait tout intérêt à n'y point paraître, et alors l'Ours-Maigre se trouvait frustré de la récompense promise, réocmpense qu’il supputait déjà dans sa pensée,
Ce raisonnement conduisit le chef à promettre à quiconque lui livrerait la chevelure de l’espion autant d’eau-de-feu qu’il pourrait en porter, Cette prime magnifique offerte au courage des Onontagues devait nécessairement faire de chacun d'eux un ennemi implacable du Buffle-Gris.
Cependant le jeune lieutenant, complètement ignorant de tout ce qui se tramait contre lui et contre son compagnon, s’occupait de préparer le discours qu’il allait tenir à l’Ours-Maigre, et il songeait aux présents qu’il allait lui offrir pour assurer aux Français l'alliance de Ja tribu indienne.
Tandis que le chef disposait tout pour prendre l'officier dans un piège, le lieutenant, lui, s’évertuait à trouver le plus sûr moyen d'y tomber. |
En attendant, René de Vauquelin prêtait l'oreille au signal qu’il espérait recevoir. Mais ce signal ne venait point, et l’orient se colora des premiers feux de l'aurore sans que le comte de Rochetonnerre se fût montré à l'horizon.
. René de Vauquelin put voir tout le village indien debout, et craignant, avec raison, que l’un des Peaux-Rouges, plus sagace ou pius obstiné que les au ne retournât à la forêt, il descendit de l’arbre et gagna silencieusemeni le bord de la clairière. Arrivé là, il hésita.
Plus il réfléchissait, plus il se persuadait que les appréhensions du comte étaient fondées, et que la
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sagesse, comme la prudence, lui commandait de ne pas persévérer dans son dessein et de rebrousser chemin pour rejoindre son corps.
Une lutte s'engagea donc dans son esprit entre le sentiment de la conservation et l’opiniâtreté, si com= patible avec la fougue de son âge et de son tempérament, Ce fut l'opiniâtreté qui l’emporta.
Tirant de sa poche un mouchoir blanc, l'officier l’attacha à un bâton qu’il avait coupé Lans la forêt, et avança résolument dans la clairière. En même temps il poussa un cri prolongé. Ce cri aitira, comme ‘il y comptait, l'attention générale, et bientôt il vit accourir à sa rencontre un nombre considesable de guerriers indiens.
Malgré sa bravoure, René de Vauquelin eut un frémissement. La horde déchaînée se précipitait sur lui, les yeux pleins de flammes et de menaces, les bras levés, brandissant des couteaux et des haches.
A le voir entrer ainsi avec flegme dans l’antre même des tigres, on eût cru à un de ces aveuglements généreux qui vont au-devant d’une mort certaine. |
Cependant le lieutenant avançait toujours.