LE CORBEAU
René de Vauquelin se croyait irrévocablement perdu , quand une voix , brève et impérieuse, fit reculer les Onontagues. Cette voix était évidemment
celle d’un sachem, à en juger par l'obéissance passive des sauvages.
Bientôt le lieutenant vit venir au-devant de lui un Indien dr haute taille, dont l'attitude fière et imposante commandait le respect,
Le jeune homme agita d'une manière significative son drapeau de parlementaire.
L'Ours-Maigre, car c'était lui, s'arrêta sans proférer une parole. Il voulait avant tout s'assurer si ce visage pâle était bien celui dont Œil-de-Serpent avait fait annoncer l’arrivée par l'Oiseau-Blanc, son courrier.
À la fin, voyant que l’homme blanc ne se décidait point à engager la Conversation, il lui demanda dans le dialecte onontague :
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— Qui es-tu ?
Cette apostrophe à brûle-pourpoint, qui semblait impliquer la nécessité d'établir immédiatement son identité, démonta singulièrement l'officier. II allait répondre quand il se ravisa. Le chef, s'imaginant que sa question n'avait pas été comprise, la répéta, en se servaut cette fois, tant bien que mal, de la langue anglaise, Mais le lieutenant tenait avant tout à ne point cacher sa nalionalité, Il feignit de ne pas avoir entendu et répliqua dans la langue onontague :
— Je suis un envoyé du grand chef blanc qui veut enterrer la hache de guerre et fumer le calumet de la paix avec la vaillante: nation des Onontagues.
— Ogh ! l'Ours-Maigre est un frère des Français.
Cette réponse catégorique à laquelle le lieutenant ne s'attendait point, lui donnait une singulière assurance. Le chef des Onontagues prétendait être l’allié de la France. Qu’avait donc à redouter de lui l’envoyé de M. Levis ?
Or, les paroles de l'Ours-Maigre n'avaient point été dictées par la ruse. Il avait simplemeut voulu faire les avances, comptant que des apparences de sympathie lui serviraient mieux pour mener à bonne lin les desseins d'Œil-de-Serpent.
René de Vauquelin accepta la situation telle qu’elle se présentait, et il renouvela ses propositions d’al- ‘iance au nom de la France. L'Ours-Maigre parut les accueillir favorablement ; seulement il fit observer
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qu’il ne pouvait prendre une décision avant d'avoir assemblé le conseil des sachems. Puis il donna l’ordre de conduire le visiteur au wigwam de famille et de lui préparer un repas copieux. En même temps il recommandait à l’une de ses squaws d’avoir l'œil sur le visage pâle et de ne le laisser sortir sous aucun prétexte.
Aucune des paroles de l'Indien n'avait échappé au lieutenant. Toutefcis il se garda d’en rien laisser paraître. Il se contenta de se jeter sur unlit de fourrures, en attendant le repas.
La conversation des deux squaws qui allaient et venaient lui apprit, sans qu’elles s’en doutassent, que l’audacieux intrus de la veille avait réussi à s'évader et qu'une troupe d'hommes rouges avait été envoyée à sa poursuite. Le repas servi, l'officier s'était réconforté, puis, cédant à la fatigue causée par la veille et les péripéties de la nuit, il s'était endormi.
Vers la fin du jour, l’Ours-Maigre vint rejoindre son hôte et chercha par des questions insidieuses à surprendre la pensée secrète éu jeune homme. Nature essentiellement franche e* dédaignant de recourir aux artiliess, René de Vauquelin eut la naïveté de croire que la vérité servirait mieux ses projets que tout autre moyen détourné. Il avoua nettement la mission dont il était chargé et la manière dont il l'avait scoomplie jusqu’à ce moinent, en ne retrarchant de son récit que sa lutte avec les Indiens et sa
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rencontre avec le comte de Rochetonnerre. L'Ours- Maigre, lui, joua si serré, que son interlocuteur finit par douter de tout ce qu'avait dit le comte et par ne voir qu'un puissant allié là où il s’attendait à trouver l'ennemi le plus acharné.
Ils en étaient à ce point de leur entretien, quand un cri perçant frappa leurs oreilles. Le chef se leva en sursaut et quitta précipitamment la hutte. Mais le lieutenant le suivit, ne voulant point perdre l’occasion de pousser jusqu’au boutson habile négociation.
Arrivés à la lisière de la forèt, ils aperçurent un Indieu métis les bras levés et témoignant par des gestes très significatifs qu’il était porteur d’un message de paix. Cet Indien paraissait avoir suivi la même piste que l'Oiseau-Blanc.
L'Ours-Maigre attacha sur l'inconnu un regard plein de défiance, puis il commanda à quelques-uns deses guerriers de le faire avancer. René de Vauque-
lin, en jetant les yeux sur l'Indien, avait eu un
mouvement de stupéfaction. Un soupçon traversa tout à coup sa pensée. Un examen plus attentif changea ce soupçon en conviction, L’homme qu'il voyait devant lui sous ce costume n'était autre que 1e comte de Rochetonnerre.
Cependant les Onontagues avaient amené le mélis auprès de leur chef.
Le dernier doute du lieutenant s'évanouit : c'était
bien le hardi pionnier qui se trouvait face à face avec l'Ours-Maigre.
L'Indien inclina la tête, comme pour protester de son respect, mais en réalité pour cacher autant qu'il était possible l'éclat haineux et la flamme ardente de son regard. Il était vêtu comme le sont les coureurs des bois en temps de paix, quand la chasse est leur principale occupation. Un large manteau était jeté sur ses épaules. Sa coiffure se composait d'un chapeau déformé à bords étroits et de couleur voyante, d’où pendaient de longues tresses de cheveux noirs en forme de serpents.
— Que veux-tu, dit l'Ours-Maigre pour pénétrer ainsi dans la ville des Onontagues ?
— Le Mohawk veut voir le chef des Onontagues. répliqua le pionnier déguisé, en employant le plus pur dialecte indien; mais il ne veut voir que lui.
— Nous sommes seuls, repartit l’Ours-Maigre avec un geste d'impatience. Le visage pâle ne comprend point ta langue.
— Ogh! dit le faux Mohawk en signe d'assentiment. Le Corbeau apporte un message d’Œil-de- Serpent. L'Oiseau-Blanc est mon frère. Je l'ai rencontré aujourd'hui, ilm'a appris qu'il t’a transmis les paroles mises dans se bouche par le chef des hommes blancs. Ai-je bien parlé?
L'Ours-Maigre l’invita à continuer,
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