UN HORRIBLE SUPPLICE
On était aux premiers joursde juin 1759. La flotte venait de paraître devant Québec. Montcalm et Wolf allaient jouer leur va-tout. La guerre, qui durait sans interruption depuis l’année précédente, avait pris un caractère d’acharnement inouï. Quelques mois auparavant, le siège du fort de Carillon avait coûté à nos ennemis plus de quatre mille hommes. Des deux côtés on mettait en œuvre toutes les ressources pour s’assurer la victoire. L'intervention des sauvages était, en cette circonstance, d’un grand poids. Aussi toute l'attention des généraux se portait-elle sur les alliances soit avec les Algonquins ou les Hurons, soit avec les Iroquois.
A quelques milles de distance du saut du Niagara, situé sur le territoire des Cinq-Nations, un homme s’avançait à pas lents. Il portait le costume et les armes ordinaires du chasseur de fourrures : les vêtements sombres, le rifle, le couteau et la hache. Tout à coup
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il s'arrêta brusquement et pencha la tête en avant, pour sonder du regard la profondeur de la forêt qui se dérouliaità sa gauche, dans la direction du fort Duquesne et des monts Apaiaches. Un moment apres, ilse laissa couler doucement sur le sol, et la face collée contre terre, il prêta l'oreille.
Tout autre moinsexpérimenté n'aurait entendu que la plainte étouffée de la brise dans l'épais feuillage, le bourdonnement monotone des insectes se jouant dans un rayon de soleil, les coups secs du pic s’efforçant de percer un tronc de chêne ou lescris rauques et discordants du geai bleu.
Mais l’homme étendu sur le sol n’ignorait, lui, aucun des artifices de la vie des frontières. Aussi percevait-il distinctement en ce moment les sons de plusieurs voix, rudesetgutturales, qui étaient évidemment des voix d'Indiens. L'une d'elles pourtant trahissait, à des accents plus purs, la présence d’un homme blanc.
Les paroles qui venaient jusqu’au chasseur ne paraissaient point de nature à le rassurer. Une vive rougeur colurait son visage basané, les grosses veines de ses tempes se tendaient comme des cordes d'arc, ses dents claquaient, ses poings se crispaient, ses yeux pleins de flamme avaient un éclat sinistre. Chacun de ses gestes révélait les sentiments de rage qui dominaient dans son cœur.
Tout à coup il se redressa.
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C'était un homme d’une haute stature, aux épaules puissantes, à la poitrine large et profonde, aux hanches saillantes, aux jarrets n..sculeux, aux attaches solides. Ses traits sans beauté avaient une expression de loyauté qui corrigeait leur dureté naturelle, Son teint sombre, sa barbe inculte, ses longs cheveux grisonnants et bouclés, ses sourcils épais et hérissés, ses yeux d’une mobilité extraordinaire donnaient à l’ensemble de sa physionomie un aspect sauvage, qui dénotait une âme vaillante, aguerrie au danger.
Une fois debout, il examina son rifle, dont il fit jouer la batterie, ensuite il dégagea le long couteau et la hache qui étaient passées dans sa ceinture,
Sûr ainsi de pouvoir résister à une attaque, il avança prudemment à pas de loup, posant à peine le pied par terre, de manière à ne laisser aucune empreinte sur le sol hamide.
Il netarda point à atteindre un fourré d'où il pouvait tout surveiller sans être vu ; ménageant ensuite une étroite ouverture dans les buissons, il se glissa en rampant jusqu’au bord d’une clairière.
Il reconnut un campement d’Indiens : trois tentes étaient dressées au pied d’un gros chêne, et à l'entrée de l’une d'elles il vit un homme blancet un groupe d’'Indiens réunis en conciliabule.
A leur costume, aux figures bizarres peintes sur leur corps, le chasseur reconnut aussitôt que ces
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Peaux-Rouges appartenaient à la tribu des Onontagues, la plus farouche des Cinq-Nations iroquoises et la seule qui n’eût point encore fait cause commune avec les Anglais,
— L'Ours-Maigre a dû me comprendre, disait l'homme blanc en s'adressant à l'un des sauvages, qui était apparemment un chef, à en juger par les marques de respect que lui témoignaient ses compagnons. Il sait maintenant ce que je veux et ce que je m'engage à lui donner, s’il réussit dans son entreprise. Je ferai plus : à la récompense quej'ai promise j'ajouterai des rifles et de la poudre. Le service que je demande et le danger qu'il y aura à courir seront ainsi doublement payés.
— L'Ours-Maigre a parfaitement entendu, répondit l'Indien dans le jargon accoutumé aux Iroquois et aux Européens. Mais pourquoi Œil-de-Serpent ne frappetilpoint son ennemi de sa propre main ?
L'homme blanc rougit et baissa les yeux.
— Parce que, dit-il après un moment d’hésitation, les Français sauraient parfaitement que c’est une vengeauce, et qu'ilsen découvriraient aussitôt l’auteur. Mon crédit auprès d’eux n’est déjà pas si grand, etils seraient trop heureux de trouver un motif pour se débarrasser de moi. Or, tant que mon œuvre n’est pas accomplie, la prudence me commande de vivre avec eux en bons termes. Que mes frères rouges attendent avec patience l'heure décisive. Cette heure