‹ Le vent dans la nuitChapitre 10 sur 12 · LE SOIK DANS LA VALLÉE I · texte numérisé non relu

LE SOIK DANS LA VALLÉE I

Chaque barque qui glisse également l'attire Avec sa symphonie étrange de couleurs.

Dans chacune, parmi les chansons et les fleurs, Une femme en passant le revêt d'un sourire.

11 se souvient : ce sont les fantômes lointains, Illusions dont il se nourrissait, chimères Qui le leurraient jadis, passions éphémères Dont le soir ne fait plus que des rêves éteints.

Les villes s'égrenant en cette solitude iMettent en la nature un cri d'humanité, Et sur tant de silence et de sérénité Sont la voix du tourment et de l'inquiétude

L'universelle angoisse au visage obsesseur Me hante, et ma pitié là-bas cherche la ville Où, bercé par le chant d'une cloche tranquille Et mirant dans l'eau calme un espoir de douceur,

On vivrait sagement, sans lutte meurtrière, Portant un peu d'amour en de pauvres maisons, Tirant ses grands bonheurs du retour des saisons, Et se préparant à la mort par la prière.

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uiT pleine de parfums, d'étoiles, de murmures, Qui parles de Tamour en empruntant sa voix. Qui n'es qu'odeurs de bois et frissons de ramures, O nuit, comme en avaient mes étés d'autrefois.

Q^ui soupires avec le vent parmi les feuilles. Dont le timbre nous prend si langoureusement Qu'il semble, 6 nuit, que dans ton souffle tu recueilles Tout ce que l'âme humaine a de pouvoir aimant.

Cesse de me tenter, ô nuit molle, ô nuit douce Dont j'aimais tant jadis le dangereux émoi. De ma main défaillante, ô nuit, je te repousse : Ne trouble plus un cœur qui veut mourir; tais-toi!

ACHE rentrer dans l'ombre, ô poète. C'est l'heure Avant de t'absorber en réternelle nuit, De n'être plus, pour la jeunesse qui te suit. Qu'une âme, morte à tout, dont la flamme demeure.

Abdique tout espoir; il le faut; tu le dois. Abandonne la place au soleil qui se lève. Emporte dans l'exil ton amour et ton rêve. Et dissous en l'cther le timbre de ta voix.

C'est l'heure d'expier, de murer ses chimères, D'ensevelir en soi les songes décevants. f

C'est l'heure d'effacer dans les yeux des enfants La douleur que l'on mit dans les yeux de leurs mères.

ouvENT je songe à vous, poètes oubliés, Dont le siècle a dissous les œuvres méconnues. Vous avez égrené les chansons par milliers, Mais vos voix jusqu'à nous ne sont jamais venues,

Vous aimiez les châteaux perdus dans les forêts. Les soirs enveloppés et trempés de bruines, Et vous chantiez, en vers harmonieux et frais. Les lacs, les clairs de lune et les murs en ruines.

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Mais votre art incertain peut-être, mais vos cris Trop faibles, votre plainte unie et monotone Ont du céder la place : et le vent vous a pris Comme il emporte aux bois les feuilles de l'automne.

Et votre charme est mort. Alors, ce fut Toubli. Et ces chants douloureux qui déchiraient vos âmes. Dont ne résonne plus l'écho même affaibli, Jamais plus ne vivront sur les lèvres des femmes.

E sais bien que mon œuvre est vouée à la mort, Que tous ces vers, où mon angoisse se délivre, Frêles, sont condamnés d'avance par le sort, Que pas un seul d'entre eux ne peut prétendre à vivre

Mais je la couve encor, comme on couve une enfant Qu'on aima chèrement, d'une amour éperdue, Que contre son destin rigoureux on défend, Et qu'on soigne quand même en la sachant perdue.

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Car je la sens perdue à jamais; car je vois S'éteindre en ses regards ce qui fut ma pensée. J'entends s'évanouir tout au fond de sa voix Le dernier tremblement de mon âme blessée.

Je n'aurai su chanter que deux ou trois chansons, Car je n'ai pas voulu me mentir à moi-même, Ni tirer de quelque âme étrangère des sons : Je n'ai voulu chanter que mon propre poème.

Mais cette œuvre qui fut ma compagne, ma sœur, Je la berce encor plus à son lit d'agonie. Et la caresse avec d'autant plus de douceur Que je sais sa durée à tout jamais finie.

Nous sommes le Passé. Nos temps sont révolus. Des œuvres d'un sang neuf viennent pousser les nôtres Dans la foule des morts où la mienne n'est plus Qu'une femme sans nom qui fut pareille aux autres.

UANCES des yeux clairs, nuances des ciels pâles, Nuances de l'avril sur les fronts de vin^t ans. Vapeurs légères des fins de jour au printemps, Brume au-dessus des eaux, riche d'ambre et d'opales.

Tristesse lente des dimanches pluvieux, Fièvre du crépuscule à la saison nouvelle, Lumière du regard où l'âme se révèle.

Flux et reflux de la tendresse au bord des yeux.

Comme j'ai subi vos fugaces influences, Cœur épris d'intangible et d'immatériel, Accrochant son angoisse aux nuages du ciel, Vivant pour les parfums, les sons et les nuances!

EST en vain que les ans ont passe tour a tour Rien n'a pu de mes yeux effacer ton image. Notre attachement reste ainsi qu'au premier jour : Seule, sa gravité me fait savoir son âge.

Et ma ferveur n'a pas changé. Comme autrefois, Partout où la beauté des choses se proclame, C'est ton cri que j'entends, ton regard que je vois L'aube dé notre amour dore toujours mon âme.

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Quand je prends un petit enfant pour l'embrasser, Je sens si vive en moi palpiter ton empreinte, Qu'il semble que ton cœur, passant dans mon baiser. Donne un surcroit d'amour à ma timide étreinte.

L'enfant que dans mes bras j'ai si souvent bercé iN'aura jamais compris d'où venait ma tendresse. Quels yeux Pavaient fait naître, et dans quel cœur blessé J'avais puisé pour lui ma plus pure caresse.

ES jardins et les parcs où nous fumes ensemble, Par les soirs de printemps ou les matins d'été, Je ne puis les revoir sans qu'en mon cœur hanté Je sente ta présence invisible qui tremble.

Le paysage a bu ta jeunesse autrefois,

Et ton âme aujourd'hui doucement y murmure

Comme l'exhalaison même de la nature.

Rien qu'à m'y retrouver, je tressaille à ta voix.

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— Et lorsque vient le soir, dans le couloir plus sombre Des arbres, où jadis palpitait notre amour, \

Je me vois mort et dans quelque irréel séjour Où l'ombre que je suis appelle en vain ton ombre.

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I tu trouves ta vie inégale a ton revc, Si ton cœur de poète est par elle blessé, C'est que ton esprit s'ouvre et ton âme s'élève, Et qu'une ère nouvelle a pour toi commencé.

Vois : tu n'aimes plus rien de ce qu'aiment les hommes. A l'invisible enfin tes yeux se sont ouverts, Et ta pensée, errant loin des lieux où nous sommes, Compose pour soi-même un secret univers.

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Vois : tu n'es plus au ton de ce qui t'environne. Tout du monde te semble inutile et lé^er. Ce que les autres font te rebute ou t'étonne, Ainsi qu'en un pays où tout t'est étranger.

Tu fuis de plus en plus l'atmosphère des villes, Et, réduisant la vie à son essentiel, Tu ne contemples plus, loin des intrigues viles, Que les grands horizons, les arbres et le ciel.

Ta pensée a besoin d'espace et de lumière. Tu ne respires plus qu'au souffle des sommets. Et la Nature est ta compagne coutumière, Jusqu'à ce que la mort te la donne cà jamais.

Tu juges tes pareils occupés de misères. Puisque te hantent seuls ton amour et ta foi, Aucuns biens temporels ne te sont nécessaires, Et nul être ici-bas ne peut plus rien pour toi.

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