XVI. Internationaler Amerikanisten-KongreD
Nœs"a lui-même, examiné de près, est ce que j'appelle un verbe de continuité, circonstance qui explique bien son sens français. Sa vraie racine est la finale 'aih inflectée ici en "a. Si nous remplaçons le nœ- initial par thœ-, il en résultera thœs'aih qui, au lieu de l'idée de continuité, exprimera celle d'inception avec le sens de je porte. Thœs'aih est alors à nœs*a ce que thœcyaih, je pars, est à noecya, je marche. Mais cette idée d'inception diffère notablement de celle que rappelle la particule hwen. Par exemple, œs'tœt est l'équivalent porteur du français je fume. Hwenœs'tœt et œthœs'tœt veulent dire l'un et l'autre je commence à fumer; mais dans le premier cas l'idée d'inchoation n'est que relative, tandis que dans le second elle est absolue. En d'autres termes, hwenœs'tœt signifie je commence à fumer (celte pipe, aujourd'hui ou à un moment donné), et œthœs'tœt devra se rendre par: je fume pour la première fois de ma vie.
Il est à remarquer ici que certains verbes expriment cette idée de priorité par le fait seul qu'ils se trouvent sous leur forme primaire. Ainsi œs'kas, veut dire j'affile pour la première fois (tel ou tel outil), et pour dépouiller ce verbe de cette restriction, il devient nécessaire de le revêtir de sa forme itérative et de dire na-s'kas, parce que ce mot exprime une opération qui, dans l'esprit de l'Indien, est essentiellement répétée.
Les verbes de continuité me suggèrent une remarque à peu près analogue. Comme tous ceux que j'ai mentionnés jusqu'ici, ces verbes sont en eux-mêmes complets, avec tous les temps et toutes les personnes propres à cette partie du discours. Ils sont parfaitement distincts les uns des autres quant à leur sens et structure matérielle. Chose étrange, quelques autres verbes rappellent cette idée de continuité à un seul de leurs temps, le futur prochain, et 4ls se reconnaissent à leur radical qui ne subit point l'inflexion demandée usuellement par ce temps. Nous avons déjà mentionné œs'tén, je travaille; mpa'thîs'tel (contraction de mpa œthîs'tet) signifie je vais travailler pour toi. Si nous conservons à ce verbe la finale du présent, tout en le dotant du crément personnel thîs qui dénote Je futur prochain, nous avons mpa'thîs'ten, je vais travailler continuellement pour toi, i. e. je vais te servir.
Une autre classe de verbes que nous rencontrons constamment est celle des verbes d'itération. Ils sont caractérisés par le préfixe na-, qui a sur les désinences le même effet que le nî des
Morice: Le verbe dans les langues dénées.
verbes d'erreur. Pour en revenir à notre mot typique, nœs'a devient alors nœna-s'ta, je tiens de nouveau en mains. Inutile d'ajouter que cette forme peut s'ajouter, soit à l'affirmatif, soit au négatif,' à toutes celles que j'ai déjà décrites, avec le résultat au point de vue pratique que le nombre des verbes est par là doublé.
Pareille nomenclature ne peut manquer d'être plus ou moins fastidieuse. Et pourtant si l'on veut acquérir de la mentalité du Déné et de la richesse de sa langue une idée adéquate, il faut bien se résigner à entrer dans des détails qui paraissent probablement d'autant plus arides que mon désir d'être court m'empêche de les éclaircir par des exemples suffisamment nombreux. A moins d'avis contraire, les formes ci-dessus mentionnées peuvent s'appliquer à tous les verbes du dialecte porteur. Nous en venons maintenant à celles dont l'application est plus ou moins restreinte. Les principales ont pour résultat la formation des verbes neutres, ceux de progression, de pluralité, de multiplicité ou de totalité et de causalité.
Je n'use pas ici du mot neutre dans le sens simplement d'intransitif. J'appelle intransitif un verbe qui exclut essentiellement tout complément en déné, tel que dormir, ronfler, penser et parler. C'est là une division purement grammaticale qui n'a rien à faire avec l'objet de mon petit travail, puisqu'elle n'ajoute point à la richesse de la langue. Un verbe neutre est pour moi un verbe qui, originairement transitif, subit une transformation modale qui le rend intransitif au point de vue de la grammaire, bien qu'il conserve toujours pour l'esprit une tendance au transitif et comme une idée de complément. Notre mot typique nœs'a va nous expliquer cette particularité. Ce verbe est transitif; mais si nous en convertissons le présent en neœs*a, le passé en ne*zœs*ai (au lieu de nœsœs-ai), nous obtiendrons un verbe avec lequel tout complément grammatical devient une impossibilité, et qui laisse pourtant à l'esprit l'impression d'un complément. Sous cette nouvelle forme ce mot signifie je tiens quelque chose en mains. En pareil cas, thœs'aih, je porte (à), devient œthœs'aih, je porte quelque chose (à), et les verbes de progression peuvent subir une riiodification identique.