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maintenant qui pourra l'incomparable richesse terminologique qui résulte de pareilles multiplications. C'est une tâche à laquelle je renonce. Je préfère payer à l'intellect qui a pu inventer un semblable système le tribut de mon humble admiration et proclamer bien haut l'infériorité de nos propres langues sous ce rapport. Où le pauvre sauvage, dénué de toute culture intellectuelle a-t-il puisé ces complications si ingénieuses qui rendent sa langue si précise, si expressive, et condense en si peu de syllabes des concepts que nous, les favorisés de la fortune et de l'éducation, ne pouvons rendre que par autant de phrases? Quel académicien lui a appris, en outre, à éviter par une irrégularité bien ménagée les quiproquos dans lesquels la concomitance de certaines formes l'amènerait régulièrement à tomber, étant donné la consonnance, à l'état normal, de telle ou telle personne d'un verbe avec tel ou tel autre mot de sa langue? Avouons ici notre impuissance, et admettons que l'enfant des bois, sous un extérieur grossier, cache une intelligence dont les opérations sont assez subtiles pour confondre notre orgueil.
Agglutinantes, ai-je dit en parlant des langues dénées. Elles sont en outre incorporantes au sens américain du mot, puisque ses verbes englobent souvent au milieu de leurs éléments des termes non digérés comme cœn, chant; tlo, rire; tso, pleurs; yuyuz, sifflement; tsi-, mal (dépréciatif); kwœt, genou; tsé, tête; ni, esprit: yœs, neige; khet, achat; kha, douleur; kuh, piège; kral, pas, démarche. Ainsi avec nœcya, je marche, nous pouvons faire nœcœndœjya, je marche en chantant; nœyœscœndœj ya, je marche en chantant dans la neige, etc.
Quel horizon vaste et fertile en possibilités n'ouvre pas encore cette catégorie de verbes de locomotion ! Le Déné changera d'expression selon qu'il marchera à pieds ou en voiture; en canot ou en traîneau: à cheval ou à quatre pieds, à grand' peine au milieu d'une foule ou en voguant à la voile sur les grands espaces de ses lacs, à cloche-pieds ou au pas naturel, avec circonspection comme un individu dont la semelle est trop tendre ou à la course, avec des béquilles ou en s'élançant, en coupant à la hache, au couteau, à coups de bâton, etc., en cueillant des fruits ou en dansant, en dé-
Morice: Le verbe dans les langues dénées.
ménageant ou en écrivant, en faisant la roue ou en glissant par accident, en produisant un bruit de pas ou en fonçant contre quelqu'un, en jouant simplement ou en lançant la perche à jouer, en mentant, en parlant, en patinant, en peignant, etc., etc.
Ensuite vous avez les verbes unipersonnels qui expriment la marche des astres, d'un balancier, d'un bois emporté par un moteur quelconque, de la brise, du brouillard, d'un canot, de la chaleur, d'un chemin considéré comme menant à tel ou tel endroit, d'un crapaud ou d'un cheval qui galope, du duvet, de l'eau, de l'esprit humain, des esprits ou fantômes, etc., etc. Il n'y a de ce chef pas moins de 80 verbes, qui naturellement se multiplient presque à l'infini par les formes que nous avons déjà décrites.
J'allais oublier une catégorie de verbes unipersonnels qui se rendent en français par le verbe substantif suivi d'un participe passé. Chacune des formes de cette série correspond à une de celles qui affectent les verbes objectifs et double le nombre de leurs représentants déjà presque innombrables. Pour en revenir à notre ancienne connaissance, nenœs'aih, je mets, fait à l'unipersonnel nen'tai, il est mis; nethî'tal, il va être mis; neu'tal, il sera mis; nelœs'tai, il n'est pas mis; neli'tal, il ne fut pas mis; nelthis'tal, il ne va pas être mis; nelus'tal, il ne sera pas mis. Ces verbes et les milliers qui en découlent impliquent l'action d'une cause raisonnable ou d'un agent libre. Il n'en va pas ainsi de nelt'sœt il est mis; nethilt'sœl, il va être mis; neult'sit, il sera mis, lesquels font allusion simplement à un objet qui aboutit à un point déterminé, abstraction faite du principe moteur.
Ces verbes unipersonnels, qui sont très nombreux et font le pendant de la majorité de nos participes passés, me rappellent les verbes adjectifs dénés. Avant d'en parler, j'aurais à dire un mot des verbes de potentialité et d'une espèce particulière de verbes impersonnels. Les premiers ont généralement les finales des verbes habituels, doublées des caractéristiques des verbes unipersonnels à sens participial que je viens de mentionner. Ainsi ne'taih signifie il peut se mettre (à la main); nel'aih, il peut se faire mettre (par l'ordre de quelqu'un), etc. Cette forme change les deuxièmes conjugaisons en la troisième. Comme nous l'avons déjà vu, en parlant d'un animal mettre se dit nenœsthih: seconde personne neniîthih. Changez VI sibilante propre à la* deuxième conjugaison en 1' 1 ordinaire qui caractérise la troisième, tout en
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pratiquant l'élision syllabique demandée par les verbes défectifs, et vous aurez pour le potentiel nelthih, il peut se mettre, i. e. être mis de main d'homme.
La forme impersonnelle dont j'ai parlé diffère complètement des personnes à sens indéfini que j'ai qualifiées d'impersonnelles au commencement de ce travail. Les premières sont de véritables verbes à conjugaison complète, bien que naturellement unipersonnelle ; les seconds n'étaient que les accidents d'une conjugaison. Par exemple, dœsni est l'équivalent porteur de je dis, et t'sœtni signifie on dit. Remplacez le crément impersonnel t'sœ par le signe de l'espace et de l'indéfini hwo, le résultat en sera hwotni, avec un sens tout à fait vague qui rappelle plutôt le théâtre de l'action que le sujet qui peut en être l'auteur. C'est comme qui dirait: on entend dans l'air, tout autour et partout.
Passant maintenant par dessus plusieurs autres formes, telles que celles de mutualité et de réflexion, dont la présence affecte la structure du verbe et par conséquent en fait de nouveaux mots, je crois qu'il est maintenant temps d'en finir en offrant au lecteur quelques petits détails relativement au verbes adjectifs.
Par verbes adjectifs j'entends ici tout verbe adjectif des dialectes dénés, puisque chacun d'eux se conjugue régulièrement et sous ce rapport ne peut même pas former bande à part. Au point de vue de la formation, il convient de distinguer les verbes adjectifs simples et les composés. Les premiers ont ceci de particulier que non seulement ils modifient leur crément pronominal selon la classe d'êtres qu'ils qualifient, mais ils servent en outre à former d'autres verbes dont le sens est partiellement déterminé par le préfixe qui les différencie. Ils n'ont pas la richesse des verbes objectifs, ou même simplement des verbes de locomotion, mais ils donnent lieu en porteur et en babine à des formes qui leur sont particulières. Œstca est l'équivalent de je suis gros, grand (autrement qu'en taille). En faisant précéder ce verbe de la lettre n qui implique rotondité, circonférence, nous avons nœstca, qui veut dire je suis gros de figure, j'ai une grosse tête. Le d caractéristique des objets longs (ainsi que de ce qui se rapporte aux cordes vocales) en fait dîntca à la troisième personne,
Morice: Le verbe dans les langues dénées.
et s'appliq'ue à un arbre, une colonne, aussi bien qu'à la voix. Huntca se dit des maisons, des villages, et, en général, à tout ce qui suppose espace ou étendue. Préfixez la particule pe à ce verbe, et vous aurez pe- huntca, qui se dira d'un habit ou d'une chaudière considérée comme récipient. En faisant précéder dîntca de l'affixe hwo (l'équivalent de h un), nous obtenons un verbe adjectif à sens tout aussi compliqué et qui porte quelque peu à rire en porteur. En tant qu'il ajoute à l'idée de son provenant des cordes vocales celle d'espace inoccupé, il dénote une grosse voix sortant d'une grande bouche: une voix caverneuse, comme on dirait en français
De ces verbes typiques dérivent toute une série de verbes comparatifs, le produit de préfixes qui changent en outre les première et seconde conjugaisons en la troisième. Mais ma plume se fatigue de tous ces détails morphologiques. Je laisse au tableau synoptique suivant le soin de révéler cette nouvelle mine terminologique. (Voyez la page suivante.)
Auxquels on doit naturellement ajouter les formes négatives.
Enfin nous avons la classe des verbes adjectifs dont la forme dénée est toujours composée, quelque simple que puisse être celle de leur équivalent français. Tel est, par exemple, urwa-hwolna, littéralement, lui à cause de il y a difficulté, i. e. il est difficile. Tel est encore le composé u'kwé-edîntsi-, littéralement, lui pour l'amour de on est avare, c'est-à-dire il est aimé.
J'allais oublier les verbes substantifs et les verbes adverbiaux, qualificatifs qui paraissent pour le moins étranges, et qui sont pourtant les seuls appropriés. Remarquez que je dis verbes substantifs et non pas noms verbaux. Ces derniers sont communs dans toutes les langues, et, pour ne parler que du français, les mots acteur et marcheur, relieur et imprimeur sont de cette classe. En déné ce sont de véritables verbes à conjugaison complète, bien qu'assez souvent unipersonnelle. Tel est penehwo'ten, ce avec quoi on travaille, outil; tels sont encore peyœnœl'qœl, avec quoi la terre est déchirée, charrue; u'kwœt'sœzta, lui sur on est assis, siège. Je le répète, ces termes sont parfaitement conjugables. Vous voyez un artisan travailler à un appareil qui n'est pas encore assez avancé pour en laisser deviner le but. Qu'est-ce? demandez vous. Peyœnœthîl'qœl, avec quoi la terre va être déchirée, c'est-à-dire une charrué qui ne demandera pas grand temps à com-