PAUL VERLAINE
L'Eveil charnel
J'avais quatre ans peut-être et j'apprenais à lire Dans la Bible. C'est loin, pourtant je me revois Considérer déjà songeur et sans sourire L'Eve nue et troublante, en pleurs au bord d'un bois.
Plus tard, c'est un portrait que j'aimai sans le dire, Un portrait de fillette entrevue autrefois. Mais celles que j'aimai surtout avec délire, Ce sont les Dubarrys, les amantes des rois.
Je baisais leur image et leurs traits d'amoureuses, Murmurant longuement des phrases langoureuses» Or, maintenant mon rêve est un rêve de chair,
Un rêve qui affole, un rêve qui torture,
J'ai le désir fiévreux de votre torse clair
Et de crisper mes mains dans votre chevelure !
Adoration
Pour Henri Davray.
Emmi les pâles ors où se figeaient des pierres, — Améthystes, regards de duchesses aitières D'où, frêles, s'éperlaient les larmes des rubis, Profonds onyx, trembleurs tels des regards de faune Où scintille l'éclair fugitif des tons bis, — Resplendissait l'orgueil de ta crinière jaune.
C'était ainsi qu'un fleuve au cristal flavescent, Epandu d'un hautain cratère incandescent, Fleuve en les flots duquel rôdaient des girandoles, Stellant comme à des feux des dos de mordarets. Oh oui ! tu surpassais mes anciennes idoles, Que muet, à genoux seulement j'adorais !
Ils coulaient tes cheveux, telle une eau frénétique, Sur tes reins indomptés de déesse hystérique. Ils inondaient ton dos gemmé de girasol, Ils le cachaient entier sous une mordorure Et semblaient, rutilants, fluer depuis ton col Jusqu'au lac ivoirin de ta souple cambrure.
Pourtant aucun désir de chair, aucun émoi Devant ta nudité ne venait sourdre en moi. Et je te contemplais ainsi qu'une madone Au corps de marbre froid et d'immobilité Qui jamais aux baisers humains ne s'abandonne Et qui demeure vierge incarnant la Beauté.
7 Janvier 1891.
Jnstincts
Laisse-moi sur ta bouche de belle indolente Boire comme au Léthé l'oubli rénovateur, Et que ce spasme soit le sacrificateur Des souvenirs meurtris de ma vie inclémente.
Éteindre mes fureurs de mâle à ton Etna ! Sombrer à tes parfums, crier à tes brûlures, Roug-ir comme une fleur ton torse à mes morsures
Et puis dormir, ayant trouvé le Nirvana !
Mon désir vers ta chair ce n'est que ma détresse
Qui cherche pour mourir une mortelle ivresse.
Je sais que sans élan tu livres tes faveurs, Mais si je dois trouver dans l'étreinte troublante Le consolant bienfait d'enlisantes torpeurs, Rien ne me fait que soit ta lèvre indifférente.
Février 1888,
Pour Maurice Dents.
Sache par un subtil mensonge.
St. Mallarmé,
Une espérance m'est venue Qui portait la tristesse en elle, Beau visage d'une inconnue Qu'un pressentiment nous rappelle.
Inconnue aux regards d'hier Qui t'orientes vers demain, Je ravierai le suc amer De ta lèvre où rit le carmin ;
Je saurai tes yeux où se joue La constante métamorphose Et je dépouillerai ta joue Du fard morne de ta chlorose.
Mais le secret de mon espoir Et le secret de ta douleur, Je ne veux jamais les savoir Puisque ton charme c'est le leur.
Janvier 1894.
Musique pour la Comédie
Pour Eugène Blandin.
J'ai fait se consumer dans la coupe d'onyx
La myrrhe — aux longs lacis lassés — des langueurs lentes,.
Pour attendrir ma Biétrix
Et qu'elle me soit consolante ;
Vers les parvis d'amour j'ai gravi les gradins De l'escalier d'or des petites tendresses
Afin de dormir au jardin
Suspendu des mièvres caresses ;
J'ai joué sur la mandoline, amoroso.
Des madrigaux gaulois enguirlandés de gaies
Galantises de damoiseau.
Prenant des poses fatiguées,
Des airs douleurs d'homme déjà désabusé, Je m'exhibai tantôt malade imaginaire Et tantôt amoureux blasé, Très romantique et mortuaire.
Selon la frime qu'il fallait Je fus fougueux Ou je fus faible, franc ou faux, plein de folie
Ou de tristesse et tous les deux.
J'eus un beau jeu devant ma mie.
-Masque et grimace, malin mensonge moqueur, Ma Biétrix était fantasque damoiselle ;
Jamais je n'eus conquis son cœur Si je n'avais changé comme elle.
Le dernier mal
Pour Jean Dolent.
Trêve aux chants que je chantais Autrefois aux jours de joie !
Je ne sais plus qui j'étais Autrefois aux jours de joie.
J'ai perdu le souvenir Dans ma dernière foh'e.
Autre mal peut-il venir Que ma dernière folie ?.
L'Espoir meurt sans plus d'espoir En finir avec la Vie ! — Ce mal encor de vouloir En finir avec la Vie !
Les méchants oiseaux
Pour Henri Mazel.
Mon cœur est comme un grand couvent Dont toutes les portes sont closes.
Dans le jardin fermé le vent Ne vient jamais courber les roses.
Les sentiers n'ont point de cailloux, Les tonnelles sont toujours fraîches Et sur les murs, au soleil doux, Les pêchers se couvrent de pèches.
C'est là l'image de mon cœur, Et de ma calme solitude Rien ne vient troubler le bonheur, Si ce n'est parfois le vol rude
Des noirs oiseaux du souvenir.
Perchés sur les murailles grises, Ils chantent à n'en plus finir L'âpre histoire de tes traîtrises.
Pour Richard Ranff.
En vain dans mon passé j'erre, Remontant les jours révolus...
Laurent-Pichat.
— La lune jouant sur les herbes hautes, C'est ton souvenir réveillant mon cœur : Il me souvient de jours, d'heures, de fautes. D'abandons, d'adieux, tout ça du bonheur..
— Les rayons baignant dans la mare noire^ C'est ton souvenir dans mon cœur glacé. . . Et pourtant j'ai peur, peur de ma mémoire Et je crains les morts, je crains le Passé.
— Ah tournons le dos à la vieille lune, Pauvre cœur trop las, pauvre cœur trop seul f Ne trouves-tu point la joie importune Qui secoue en vain notre lourd linceul ?
— Voudrais-tu chasser la bonne souffrance Qui se coule en nous dans le ynoindre pli !
— Non ; nous n'avons pas retrouvé Jouvence Pour qu'un instant fasse oublier l'oubli.
Danisy, 1894..
Les trois Jeunesses
Pour Stiiai't Merrill.
Eparscs dans la vie où s'effeuillent les heures Comme roses aux doigts d'enfants cruels, S'en viennent et puis s'en vont les jeunesses meilleures, S'en viennent et puis s'en vont.
Par les chetnins fleuris de liserons
Nous irons.
Vers un horizon vague où des soleils limpides,
J'ai vu tel vol d'oiseaux passer rapide. Comme un vol de désirs dans un ciel de jeunesse J'ai vu tel vol d'oiseaux.
Ah ! laisse -moi boire à ma soif tes tresses
Co7nme une eau !
En gondoles sur des lacs, aux vents des premiers matins^ Des espérances sont venues Et sont parties les inconnues, En gondoles sur des lacs.
Viendras-tu nous enivrer des foins coupés Dans les prés ?
Des têtes de vieillards ont ri dans les fenêtres Et des prêtres vêtus pour l'office des morts... En grimaces des êtres Vieux sont venus rire aux fenêtres.
Cœur en fleur au crépuscule 1 Encore une fois Viens au bois !
Les fossoyeurs sont venus deux par deux,
Quatre.
Avec le moribond ils ont failli se battre,
Contre un quatre \
Le Moribond c'est Autrefois Nous n'irons plus au bois.
Juin 1891,
jL'intrigue rétrospective
Un trou saignant au front les Espérances fées De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées. Au son charmeur du cor ne s'éveilleront plus.