‹ Le verger doréChapitre 4 sur 18 · JEAN LORRAIN · texte numérisé non relu

JEAN LORRAIN

Pour Auguste Delaigue.

Le Mauvais Conseil

Un soir — s'il te souvient — un soir d'automne las, Ta robe où se mourraient des jacinthes candides Me grisa du froufrou frais de ses falbalas. Tes yeux étaient sereins comme une mer sans rides..

Tu venais avec la grâce que tu détiens T'asseoir auprès de moi, causant de bagatelles, Quand tout-à-coup mes yeux ayant troublé les tiens Tu saisis le secret des voluptés mortelles.

Je fus — c'est mon remord — le prince suborneur. Je te disais en des phrases enrubannées : Ecarte le conseil des pudeurs surannées ;

De désirs inconnus n'entends-tu pas le chœur Bourdonner au verger de tes jeunes années !

Et l'éveil du péché souriait dans ton cœur...

La Faute et la Fuite

Le soir où je conquis ton ivresse première, Ce fut un soir d'automne où le vent pleurait bas. Nos yeux étaient remplis de la même lumière Et le même bonheur accompagnait nos pas.

Les arbres nous chantaient la chanson coutumière

De la saison qui fuit vers un royal trépas

Et moi je te disais : ô belle aventurière,

Pour écouter nos cœurs, tais toi, ne parlons pas.

Parmi les jardins morts notre âme était fleurie. Nous doutions-nous alors que c'était menterie La floraison d'amour insultant à l'hiver ?

Nos baisers étaient faux et nos élans factices ; Pourtant le souvenir de ces doux artifices Surgit en ma mémoire attendrissant et cher.

La Vaine Reprise

Vers moi si seul, qui déplorais ta départie, Après ta morne course aux bonheurs mensongers, Tu revins proclamer ton âme repentie Tes cheveux exhalaient des parfums étrangers.

Ta bouche ayant mordu les fruits d'autres vergers Me disait : je n'ai plus désormais qu'une envie : C'est sceller à nouveau des serments trop légers, Sur notre ancien amour recommencer ma vie.

Ton cœur trop las d'errer était sincère alors Et tu croyais me rendre à toujours ta pensée Car tu ne savais point que l'ivresse passée

Ne ressuscite plus sur les sentiments morts.

Mais sachant mieux l'amour et ses vaines reprises^

Je m'attristais déjà de tes proches traîtrises.

Finale

Par la nuit ténébreuse et le vent et les flots, Depuis ta trahison, l'âme pusillanime, Appréhendant l'horreur d'un invisible abîme, Je vogue sur la msr qu'exhaussent ses sanglots.

Tout moi-même s'est endormi dans tes pavots. Ebranlant sur les eaux leur courroux unanime Les vagues en tumulte ourdissent des complots Et cernent ma terreur de celle de leur crime.

Ton mensonge dernier me condamne à l'exil, Mais ton philtre qui rompt courages et croyances, Circé, m'a pénétré de son poison subtil.

Mon âme s'est ouverte au vent des défaillances

Et désormais le front battu du souffle amer

Je m'en vais plein de trouble et d'effroi sur la mer.

Décembre 1892.

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