DES GRELOTS D'ARGENT POUR UN COLON
‘Si vous voulez conserver votre lot, ami, ménagez non-seulement votre santé mais aussi votre bourse. Prenez garde aux folles dépenses, mon cher. L2s premières années, les récoltes sont bonnes, la famille n’est pas forte et on ne craint pas de s’endetter. On s'endette partout, chez le forgeron pour se donner certaines commodités dont on pourrait se passer ; chez le carossier pour avoir une belle voiture d’été et une jolie cariole “ comme il n’y en a pas dans la paroisse ; ” chez le cordonnier pour avoir des chaussures ‘ qui
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doute, ayant colon.” fit, les encore nner le té qui, comme qui se
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craquent ; ” chez le sellier, on ira peut-être à cheval une ou deux fois par année,et on ne se sert plus de couvertes dans le pays; chez le mar. chand, ah ! oui ! chez le marchand, il faut avoir tout ce qui nous passe par la tête, chapeaux, casques, mitaines, ceintures, capot, veste, pantalons, caleçons, chemises, col, collets, collier, harnais blanc, peinture, tapis, rideaux, robes, châles, nuage blanc, nuage bleu, nuage rouge, beaux couteaux, grandes assiettes, belles cuillières, beaux pots, grands plats, petit plats, une lampe pour la maison, puis une lampe “ pour quand il vient quelqu'un, ” c'est à n’en plus finir. Le marchand sait que vous avez une terre, il ne craint rien, il n'est pas pressé, vous paierez l’an prochain ; mon oncle Germain disait : l'année qui vient, et quinze ans après, bien souvent, cette année n’est pas encore venue, Que c’est triste ! avoir défriché une terre avec tant de travail et gaspiller ce beau bien dans deux heures d'achat !
“ Vous avez cinquante minots de blé à vendre, jeune colon ; c’est assez pour prendre le dessus ; si vous avez de la prudence, tout ira bien ; si vous n’avez pas de cervelles, ces cinquante minots peuvent vous ruiner ; car vous calculerez ainsi : l’an prochain j'en aurai cinquante de plus, je puis donc m’endetter pour quatre-vingt piastres. L'année suivante, vous tombez malade, ou Ja récolte manque, vous vous encettez encore.
Voici votre compte monté à cent piastres ou cent vingt piastres ; vous avez le dessous, vous l’aurez toute votre vie. Si vous aviez conservé un peu de tondre pour votre batte-feu, vous ne seriez pas obligé d'aller chercher du feu chez votre voisin,
‘ Ecoutez une histoire, à propos de grelots. Un jeune colon était sur son lot plein d’espérances. Il avait un beau cheval ; or, à un beau cheval il faut un bel harnais, ditil; il acheta un harnais qu'ii paya comptant. Quand il arrivait à la porte de l'Eglise et que tout le monde le regardait, non pas lui, mais son cheval, il se disait : il me manque quelque chose ; si j'avais des grelots d’argent. [l acheta à crédit les grelots tant disirés ; rien que quatre piastres, c’est peu de chose, se ditil, L'année suivante, le marchand, sur Île point de faire ban queroute, demanda son argent, Le colon n'avait pas un sou ; Pargent était rare cette année-là. Il trouva un avare qui lui prêèterait quatre piastres à condition qu'il achetât cent hvres de mauvais sucre qu'il ne pouvait vendre : cent livres de sucre à douze sous font dix piastres. Voilà le colon endetté de quatorze piastres, L'année suivante, quand il vint pour payer son intérêt, Pavare lui dit : il m': fant la somme aussi ; je ne prête mon argent que par cent piastres. J'ai trouvé à en placer à cette condition et je réclame les quatorze piastres que je Lai prétées. Notre jeune colon chercha dans :a paroisse,
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Il trouva un ami prêt à l’assister qui n'avait pas d'argent, mais qui avait du grain. Je te vendrai mon avoine, lui dit cet ami intéressé ; tu pourra aller la porter au marché et payer ton avare, Qui fut dit, fut fait ; mais le jeune colon vendit son avoine moins ch?r qu'il ne lavait payée. De plus, il n'avait que trois jours à lui pour rencontrer sa somme. Ïl vivait à treize lieues de Montréal et fit son voyage dans une tempête dé neige. Son beau ch:val à grelots d'argent prit la gourme et en mourut. Il dut s’en acheter un autre, à crédit, bien entendu.
‘ Douz: ans plus tard, on voyait passer, dans le chemin, un père, à l'œil abattu, une mère et huit enfants qui sanglottaient à chaudes-larmes : ils venaient de dire adieu à leurs parents, adieu pour tonjours. [ls s'en allaient au lac Supérieur.
‘Quand on deman lait qul était cet homme, on répondait : l’homme aux grelots d'argent.
‘* Perdre une terre, pour des grelots !
# Un jeune homm® vaniteux avait un cheval infirme pour lequel il avait acheté cloches et clochettes ; mon oncle Germain aimait à lui chanter .
‘“ Si ton cheval boîteux est couvert de sonnettes, Pour attirer partout les regards des fillettes ; Elles s’entrediront qu'avec un bon battant
Ta caboche fêlée en ferait tout autant. ”
‘ Ua hom'ne eudetté fi un jour un voyage “ de ville. ” pendans lequel sa femme et ses enfants avaient souffert de la faim. Quand il revint, il avait sur le dos de son cheval des clochettes d'argent, Mon oncle lui chantait :
Quaud ton cheval porte clochettes, Il jette au passant ce mot : dettes.
Peu de fleur et beaucoup de son, La faim souvent dans la maison.
Nous terminerons ce chapitre par quelques ex traits, tirés de la Science du bonhomme Richard, dans lesquels le lecteur trouvera de sages et utiles conseils qui ne pourrout manquer de le mettre en garde contre toute tentation de faire des extravagances. ‘ Les sages, dit Franklin, s'instruisent par les malheurs d'autrui ; les fous deviennent rarement plus sages par leur propre malheur. Je sais tel qui, pour orner ses épaules, a fait jeûner son ventre, et a presque réduit sa famille à se passer de pain. Les étoffes de soie, les satins, les écar'ates et les velours éteignent les feux de la cuisine. Les enfants et les fous imaginent que vingt francs et vingt ans ne peuvent jamais finir. Mais a force de toujours prendre à la huche, sans y rien mettre, on vient bientôt à trouver le fonds, et alors quand le puits est sec, on connaît la valeur de l’eau.
‘ Si vous avez acheté une jolie chose, il vous
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il vous
en faudra dix autres encore, afin qu? l’assortinent soit complet ; mais il est plus facile de réprimer la première fantaisie, que de satisfaire toutes celles qui viennent ensuite, Ilest aussi fou au pauvre de singer le riche qu'il l'était à la grenouille de s’enfler pour égaler le bœuf en urossenr, Les grands vaisseaux peuvent s'aven tuer plus au large ; mais les petits bateaux doivent se tenir près du rivage.”
En voilà assez, croyons-nous, pour démontrer combien grande est la folie de celui qui coure après le superflu, Malheurensement le nombre de ceux qui entrent dans cette voie large et dangereuse est plus grand qu'on ne se Pimagine...……. Nous avouons sincèrement, mais avec regret, que nous nous sommes trouvé, nous-mème, plus d'une fois dans ce chemin sans issue, où les qrelots d'argent coûtent toujours plus qu'ils ne rapportent à cut qui les fait sonner, afin d'attirer les re gurds des passants.
Mieux vaut lard que jumais : car, comme dit le bouhomme Richard, si vous ne voulez pas écon
ter la raison, elle ne manquera pas de vous en donner sur des doigts. Ainsi, plus de grelots d’argeuts, c’est-à-dire plus de superflu : etla prospérité viendra s'asseoir au milieu de nos familles, accompagnée de cette quiétude et de ce bonheur
que bien des têtes couronnées paieraient bien cher pour les obtenir.