‹ Le verre d'eau, ou, Les effets et les causes (volume 2)Chapitre 37 sur 85 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ABIGAIL , tenant un livre , LA REINE , tenant à la main un ouvrage de tapisserie, entrent par la porte à droite. — Abigaïl se lient debout près de la reine, qui va s'asseoir à droite du spectateur, près du guéridon.

ABIGAIL.

Je ne puis revenir de mon bonheur, et quoique depuis deux jours je ne quitte plus votre majesté, je ne puis croire encore qu'il me soii. perm's, à moi, la pauvre Abigail, de vous consacrer ma vie.

LA REINE

j^ Ah! ce n'est pas sans peine!... Tu as dû penser, lorsque je t'ai si froidement accueillie, que tout était nerdu. Mais, vois-tu bien , ma OUc, on

ià

ne me connaît pas... J'all'air de céder... je cède même pendant quelque temps; mais je ne ptrds pas de vue mes projets, cl, à la première occasion qui se présente de montrer du caractère... C'est :e qui est arrivé !

ABIGAIL.

Vous avez parlé à la duchesse en reine ! LA BEINE , naïvement.

\ Non, je ne lui ai rien dit; mais elle a bien vu j» ma froideur que je n'étais pas satisfaite... et d'ellemême, quelques heures après, elle est venue, d'un air embarrassé, m'avouor, qu'après tout , et quels que fussent les obstacles qui s'opposaient à ta nomination , elle devait faire céder les convenances à ma volonté... et , exprès pour la punir .. j'ai encore hésité quelques instans... et puis j'ai dit auc décidément... ie voulais!

LE VERHli D'EAU.

kSiOAlt.

Que de bontés! (Montrant le livre qu'elle tient à la main.) Votre majesté veut-elle?... (La reine lui fait signe qu'elle est prête à l'entendre.— Abigail va ehercJier un tabouret, se place près de la reine , ouvre le livre et lit.) Histoire du parlement!... lA REINE, avec un geste d'ennui et posant la main sur le livre.

y Sais-tu que j'avais bien raison de te désirer... car, ' depuis que tu es avec moi , ma Vie n'est plus la même ! Je nem'ennuieplus, je pense tout haut... je suis libre... je ne suis plus reine...

ABIGAIL, toujours le livre à la main.

Les reines s'ennuient donc?

LA KElNE , lui prenant des mains le livre qu'elle jette sur le guéridon qui est près d'elle. y* A périr!... Moi surtout... S'occuper toute la Journée de choses qui ne disent rien au cœur, ni à l'imagination. N'avoir affaire qu'à des gens si positifs, si égoïstes, si arides. Avec eux j'écoule... avec loi je cause: tu as des idées si jeunes et si riantes!

ABIGAIt.

Pas toujours!... je suis si triste parfois!

LA REINE

yf Ah! il y a une tristesse qui ne me déplaît pas... comme hier, par exemple , quand nous parlions de mon pauvre frère, qu'ils ont exilé... et que je ne puis revoir ni embrasser, moi , la reine.... que par un bill du parlement que je n'obtiendrai peutêtre pas î

ABIGAIL

Ab ! c'est affreux.

LA REINE

;^ N'est-ce pas?... Et, pendant que je parlais, je fai vu pleurer ; et , depuis ce moment-là, toi, qui as su me comprendre , je t'aime comme une compagne , comme une amie.

ABIGAIL.

Ah I qu'ils ont raison de vous appeler la bonne reine Anne.

LA REINE

/ Oui , je suis bonne. Ils le savent , et ils en abusent... Ils me tourmentent , ils m'accablent d'embnrras, d'affaires et de demandes ; il leur faut des places; ils en veulent tous! et tous la même... tous la plus belle!

ABIGAIL.

Eh bien ! donnez leur des honneurs et du pouvoir... moi , je ne veux que vos chagrins. LA «EiNE, 6e levant el jetant son ouvrage sur le guéridon.

V Ah! c'est ma vie entière que tu me demandes, el que je te donnerai. Tu me tiendras lieu de ceux que je regrette, car nous sommes tous exilés... eux en France , et moi sur ce trône.

ABIGAIL.

El pourquoi rester isolée et sans famille, vous qui êtes jeune. ..qui êtes libio?

LA REINB.

-/ Tais-toi... tais-toi!... C'est ce qu'ils disent tous , et , à les en croire , il faudrait se donner à un époux que je n'aurais pas choisi ; n'écouter que la raison d'Étal, accepter un mariage imposé parle parlement et la nation... Non, non... j'ai préféré ma liberté... j'ai préféré à l'esclavage, la solitude et l'abandon.

ABIGAIL.

Je comprends... quand on est princesse, on ne peut donc pas choisir soi-même... ni aimer personne?

LA REINE

- ' Non vraiment !

ABIGAIL.

Comment!... en idée, en rêve, il n'est pas permis de penser à quelqu'un ?

LA REINE , souriant.

Y Le parlement le défend.

ABIGAIL.

Et vous n'oseriez le braver? Vous n'auriez pas ce courage... vous, la reine?

LA REINE

/ Qui sait ? je suis peut-être plus brave que tu n«

crois !

ABIGAIL , vivement.

A la bonne heure!

LA REINE

/ Je plaisante !... C'est, comme lu le disais... un rêve ! une idée... un avenir mystérieux, des projets chimériques où l'imagination se complaît et s'arrête! des songes que l'on fait, éveillée, et qu'on ne voudrait peut-être pas réaliser... même quand ce serait possible. En un mot, un roman à moi seule que je compose... et qui ne sera jamais lu.

ABIGAIL.

Et pourquoi donc pas? une lecture à nous deux... à voix basse... que j'en connaisse seulement le héros.

L'. REINE, souriant.

.-f Plus tard... je ne dis pas.

ABIGAIL.

C'est quelque beau seigneur, j'en suis sûre.

LA REINE

\ Peut-être ! Tout ce que je sais, c'est que depuis deux ou trois mois , à peine lui ai-je adressé la parole... et lui, jamais!... C'est tout simple... à ia reine...

ABIGAIL.

I C'est vrai... c'est gênant d'être reine! Mais, avec moi, vous m'avez promis de ne pas l'être !... Alors, entre nous, à vos momens perdus, nous pourrons parler de l'inconnu... sans craindre le parlement !

LA REINE

y ■ Tu as raison !... ici il n'y a pas de dangers ! et ce qu'il y a de charmant , Abigail , ce que j'aime en loi , c'csl que tu n'es pas comme eux tous, qui me parlent toujours d'affaires d'État!... toi, jamais!...

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