SCÈNE II
la reine, la duchesse, entrant par la porte du fond.
La Duchesse a remarque ce mouvement et s'approche à la reine qui reste assise et lui tourne le dos. Oserais-je demander à Sa Majesté de ses nouvelles?1
La Reine, sèchement. Mauvaises ... je suis souffrante . . . indisposée ... 5
La Duchesse. Sa Majesté aurait eu quelques contrariétés2 . . .
La Reine, de même. Beaucoup!
La Duchesse. Vous savez donc ce qui se passe ?
La Reine. Non vraiment ... 10
La Duchesse. L^ne affaire très-grave . . . trèsfâcheuse.
La Reine. Ah ! mon Dieu !
La Duchesse. Qui excite déjà dans la ville une certaine fermentation. — Je ne serais pas étonnée qu'il 15 y eût du bruit . . .
La Reine. Mais c'est affreux . . . On ne peut donc pas être tranquille? — Nous avions pour aujourd'hui, avec ces dames, une promenade sur la Tamise3. . .
La Duchesse. Que Votre Majesté se rassure ... 20 nous veillerons à tout . . . Nous avons fait arriver à Windsor4 un régiment de dragons, qui, au premier bruit, marcherait sur Londres. — Je viens de nr entendre avec les chefs, tous dévoués à mon mari et à Votre Majesté. 25
La Reine. Ah ! c'est pour cela que vous étiez à Windsor ?
La Duchesse. Oui, madame ... et vous m'accusiez . . .
La Reine. Moi . . . duchesse . . .
La Duchesse, souriant. Ah ! vous m'avez fort mal 5 accueillie . . . j'ai vu que j'étais en disgrâce.
La Reine. Ne m'en veuillez pas, duchesse, j'ai aujourd'hui les nerfs dans un état d'agacement1 . . .
La Duchesse. Dont je devine la cause . . . Votre Majesté aura reçu quelque fâcheuse nouvelle . . . io La Reine. Non vraiment . . .
La Duchesse. Qu'elle veut me laisser ignorer de peur de m'affliger ou de m'inquiéter ... Je connais sa bonté . . .
La Reine. Vous êtes dans l'erreur.
15 La Duchesse. Je l'ai vu . . . Car à mon arrivée, vous avez caché un papier avec un empressement . . . et une émotion tels . . . qu'il m'a été facile de deviner que cela me concernait . . . moi ! . . .
La Reine. Non, duchesse ... Je vous le jure . . .
20 II s'agit tout uniment2 d'une jeune fille. . . (tirant la
lettre de son sein) qui m'est recommandée par cette
lettre . . . une jeune fille que je veux . . . que je désire
placer auprès de moi . . .
La Duchesse, souriant. En vérité ! . . . rien de 25 mieux alors ... et si Votre Majesté veut permettre . . .
La Reine, serrant la lettre. C'est inutile ... je vous en ai déjà parlé . . . c'est la petite Abigail.
La Duchesse, à part. O ciel!... (Haut.) Et celui qui vous la recommande si vivement . . . 30 La Reine. Peu importe . . . j'ai promis de ne pas le nommer ... et de ne pas montrer sa lettre.
La Duchesse, avec une colère qu'elle s'efforce de
contenir. Ah! je comprends que nos ennemis l'emportent1 puisque notre reine nous livre à eux, au moment où nous combattons pour elle . . . Oui, madame, aujourd'hui même2 a été présenté au parlement le bill qui rappelle en Angleterre le Prince Edouard, votre 5 frère, et qui le déclare après vous l'héritier du trône. Ce bill, qui déjà soulève la répugnance de la nation et les murmures du peuple, c'est nous qui le soutenons contre Henri de Saint-Jean et le parti de l'opposition, au risque d'y perdre notre popularité, et plus tard notre 10 pouvoir. Voilà ce que nous faisons pour notre souveraine; et elle, loin de nous seconder, entretient pendant ce temps des correspondances secrètes avec nos adversaires déclarés ; et c'est pour eux, enfin, qu'elle nous abandonne et nous trahit... 15
La Reine, à part, avec impatience. Encore une scène de plaintes et de jalousie ... en voilà pour3 toute la journée. (Haut.) Eh! non, duchesse . . . tout cela n'existe que dans votre imagination qui dénature et exagère tout. Cette correspondance n'a rien de poli- 20 tique, et ce qu'elle renferme est d'une nature telle . . .
La Duchesse. Que Votre Majesté craint de me la montrer . . .
La Reine, avec impatience. Par égard pour vous. (La lui donnant.) Car elle contient des faits que vous 25 ne pouvez nier.
La Duchesse, parcourant la lettre. N'est-ce que cela ? l'attaque est peu redoutable.
La Reine. Ne vous 'êtes-vous pas opposée à l'ad- ! mission d'Abigaïl? 30
La Duchesse. Et c'est ce que je ferai encore de tout mon crédit auprès de Votre Majesté.
La Reine. Il n'est donc pas vrai, comme on Tassure, qu'elle est votre cousine?
La Duchesse. Si,1 madame . . . j'en conviens, je l'avoue hautement; c'est pour cela même2 que je n'ai 5 point voulu la placer auprès de vous. On m'accuse depuis si longtemps, moi, surintendante de votre maison, de donner tous les emplois à mes amis, à mes parents, à mes créatures; de n'entourer Votre Majesté que de ma famille ou de gens à ma dévotion ;3 nommer io Abigail serait donner contre moi un prétexte de plus à la calomnie; et Votre Majesté est trop juste et trop généreuse pour ne pas me comprendre.
La Reine, avec embarras et à moitié convaincue.
Oui, certainement ... Je comprends bien . . . mais
15 j'aurais voulu cependant que cette pauvre Abigail . . .
La Duchesse. Ah! soyez tranquille sur son sort ... je lui trouverai loin de vous, loin de Londres, une position brillante et honorable. C'est ma cousine, c'est ma parente.
20 La Reine. A la bonne heure4 . . .
La Duchesse. Et puis, d'ailleurs, l'intérêt que Votre Majesté daigne lui porter ... Je suis si heureuse quand je puis prévenir ou deviner ses intentions . . . C'est comme ce jeune homme . . . cet en- 25 seigne dans les gardes que l'autre jour Votre Majesté avait eu l'air de me recommander.
La Reine. Moi?... qui donc?
La Duchesse. Le petit Masham dont elle m'avait fait l'éloge.
30 La Reine, avec un peu d'émotion. Oui, c'est vrai, un jeune militaire qui tous les matins me lit le Journal des modes.
La Duchesse. J'ai trouvé moyen de le faire passer1 officier aux gardes. Une occasion admirable dont personne ne se doutait,2 pas même le maréchal . . . qui a signé presque sans le savoir ... et ce matin le nouveau capitaine viendra remercier Votre Majesté. 5
La Reine, avec joie. Ah! ... il viendra!
La Duchesse. Je l'ai mis sur la liste d'audience.
La Reine. C'est bien! je le recevrai. Mais si les journaux de l'opposition crient à l'injustice, à la faveur ... 10
La Duchesse. C'est le maréchal ... ça le regarde3 ... ce n'est plus un emploi dans votre maison.
La Reine, allant s'asseoir près de la table à gauche. C'est juste!4
La Duchesse. Vous voyez bien que quand cela 15 est possible, je suis la première à vous seconder.
La Reine, assise} et se tournant vers elle. Vous êtes si bonne !
La Duchesse, debout près du fauteuil. Mon Dieu, non ! au contraire ... je le sens bien . . . mais j'aime 20 tant Votre Majesté, je lui suis si dévouée.
La Reine, à part. Après tout, c'est vrai !
La Duchesse. Et les rois ont si peu d'amis véritables ! . . . d'amis qui ne craignent pas de les fâcher ... de les heurter, de les contrarier . . . Que voulez- 25 vous,5 je ne sais ni flatter ... ni tromper ... je ne sais qu'aimer.
La Reine. Oui, vous avez raison, duchesse, l'amitié est une douce chose . . .
La Duchesse. N'est-il pas vrai? Qu'importe le 30 caractère?6 le cœur est tout... (La reine lui tend la main que la duchesse porte à ses lèvres.) Votre
Majesté me promet qu'il ne sera plus question de cette affaire . . . elle a pensé1 me faire perdre vos bonnes grâces . . . elle m'a rendu si malheureuse . . .
La Reine. Et moi aussi !
5 La Duchesse. Le souvenir en serait trop pénible. Qu'elle soit à jamais oubliée.
La Reine. Je vous le promets.
La Duchesse. Ainsi c'est convenu . . . vous ne reverrez plus cette petite Abigail ? . . . io La Reine. Certainement.