LE MIROIR DE MARIE DE MÉDICIS
A Lyon, le 17 décembre 1600, les ambassadeurs vénitiens offrirent à Marie de Médicis, à l’occasion de son mariage avec Henri IV, de riches cadeaux, parmi
Fig. 11.
lesquels figurent un miroir (fig. 11) et un bougeoir. La plaque, en cristal de roche, était de proportion exceptionnelle, ne mesurant pas moins de 0“yt62 sur 0"',137 et était digne du précieux encadrement qu’on lui avait donné.
A la fin du dix-huitième siècle, ce miroir était estimé 150000 francs.
L’origine de ce miroir est certaine, car elle est mentionnée par les différents
inventaires des diamants de la Couronne, notamment par celui de 1791, établi par ordre de l’Assemblée constituante et dont voici le texte exact (1) :
« Miroir de toilette donné à Marie de Médicis par les États de Venise : il est orné d’un portique avec deux colonnes de jaspe grisâtre zoné, dont les bases sont d’agathe, et les chapiteaux d’ordre corinthien sont d’or émaillé ; ces colonnes portent un fronton de sardoine onyx, échancré au milieu, d’où s’élève un fust de colonne avec une base qui porte une superbe sardonyx de gravure antique, représentant une Victoire, de dix-sept lignes sur treize, entourée d’émeraudes: au-dessous de cette colonne est une émeraude de neuf lignes sur sept, entourée de rubis et de diamants : au-dessous de cette tête et à côté, sont deux têtes de femmes, de gravure moderne, d’agathe onyx, et sur les côtés deux petites consoletles d’agathe, desquelles sort une espèce de flamme ; la frise de la corniche est ornée de douze agathes offrant des têtes d’empereurs, de gravures modernes; le miroir de cristal de roche est entouré de petites agathes onyx ovales arrondies; au-dessous de la glace une sardonyx de gravure moderne représente une tête de femme.
» Sur les deux côtés sont deux figures d’hyacinthe, enrichies de diamants et portées sur deux bases au centre desquelles sont placées deux belles émeraudes.
» La plaque de ce miroir est de ^cuivre doré, garni d’or émaillé. La hauteur de ce miroir est de quinze pouces, sa largeur de douze pouces. Il manque une agathe onyx, une aigrette et une épaulette en diamants à l’une des figures collatérales; une des colonnes est fêlée. »
Quoique ce miroir ne soit pas travaillé par un art bien pur, et que la richesse de la matière surpasse la qualité du travail, il n’en reste pas moins une œuvre unique et d’un intérêt considérable. C’est un des plus somptueux spécimens de cet art italien, qui vient après la Renaissance, et dans lequel le mélange en pierres de couleur est préféré aux délicates ciselures tracées dans le métal.
En 1665, Abraham Thévart invente un procédé de coulage des glaces. De cette découverte date réellement la fabrication des glaces ; c’est le moment de la fondation de la manufacture des glaces de Saint-Gobain, ou plutôt de sa fabrication régulière et progressive. Depuis cette époque, les dimensions des glaces n’ont cessé d’augmenter pour arriver actuellement à la superficie de 26 mètres, superficie de la glace figurant à l’Exposition de 1878.
L’usage habituel nous rend indifférents, et l’incomparable beauté des inventions du dix-neuvième siècle nous laisse trop insensibles aux dons des âges précédents. Nous n’admirons pas assez.
Puisque l’homme était contraint par les rigueurs de la nature à s’enfermer dans des prisons de pierre et de bois, quelle invention que celle d’une vitre, mince, résistante et claire, qui laisse passer le jour en arrêtant le froid ou la chaleur, et semble ne nous garantir de l’air que par une portion de cet air lui-même, condensée et devenue solide ? Et puisque l’homme était organisé de manière à tout voir sans se voir lui-même, quel présent que cette feuille de verre sur une feuille de métal, qui ne fixe pas seulement, comme la plaque du photographe, l’image humaine, immobile et grisâtre, mais la lui rend, aussi
(t) Inventaire des diamants de la Couronne, 1791, 2* partie, p. 193.
HENRIVAUX. — LE VERRE.
bien que celle de la nature, avec la couleur, le mouvement, la changeante expression, l’ombre, la lumière, la perspective, aussi souvent qu’elle se présente !
« La même matière, plus nécessaire encore qu’agréable, donne à Newton, le prisme; à Herschell, le télescope; à Fresnel, le miroir; à Lavoisier, l’éprouvette; au marin, le disque des phares ; aux monuments, le magnifique ornement de la grande glace, qui ajoute à l’architecture une vie et une sorte de mouvement et d’étendue que l’antiquité n’a pas connue ; à la plus petite mansarde, l’éclat qui la réjouit, et enfin aux voitures, aux magasins, aux habitations modernes, ces belles fenêtres dont la douce transparence semble mettre d’accord les couleurs et revêtir toutes les perspectives d’une agréable harmonie (1). »
Aux dernières Expositions universelles, on a confondu dans une même classe tout ce qui a rapport à la verrerie ; à notre avis c’est une profonde erreur de confondre dans une classe commune un art et des industries qui n’ont d’autre contact que la matière première, qui ne peuvent être appréciés d’après les mêmes règles et les mêmes idées, et dont l’installation matérielle est forcément séparée. Aux prochaines Expositions nous réclamons dans le classement une modification, qui tendrait par exemple, à constituer l’art de la peinture et de la gravure sur verre au milieu d’autres arts semblables de l’art décoratif et monumental, comme la mosaïque d’émail, la peinture sur terre cuite et sur lave, ce qui serait approuvé — nous n’en doutons pas — par tous les hommes compétents.
Aussi, dans ce travail, après avoir fait l’historique de la verrerie en général, et avant de décrire les propriétés chimiques du verre, ses modes de fabrication, ses applications industrielles, nous éprouvons le besoin de consacrer un chapitre d’un ordre spécial appartenant au domaine de l’art, et aux applications de la verrerie aux arts décoratifs.