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LA VERRERIE APPLIQUÉE AUX ARTS DÉCORATIFS

L’antiquité, le moyen âge et la Renaissance, chacune de ces époques ayant des règles nées de ses besoins et de ses mœurs, avaient su donner à tous les détails du mobilier un caractère et une beauté qui les constituaient en œuvres d’art du plus haut intérêt.

Le génie de l’invention, la science et le génie de l’industriel ont su atteindre une hauteur qui, en faisant de celui-ci un artiste véritable, ont établi sa gloire

(1) M. Cochin, Manufacture de Saint-Gobain.

(2) En écrivant ce chapitre, nous nous rappelons avec émotion les notes prises, il y a quelques années, auprès de M. C. Blanc, membre de l’Académie française, dans une visite faite à l’Exposition, où nous eûmes le plaisir de nous initier à ses idées sur l’art décoratif de la verrerie.

sur des bases impérissables. La France surtout, dès le douzième siècle, a donné des preuves de supériorité telles, que tout l’Occident l’a prise pour guide, en ajoutant aux œuvres dont il s’inspirait la marque du style propre à chaque contrée. Cette suprématie incontestée, mais devenue essentiellement relative depuis longtemps, s’est maintenue jusqu’ici, à la condition de vivre, au dix-neuvième siècle, sur le capital que le passé nous a légué. Aujourd’hui on copie au lieu d’imiter; ce retour vers le passé, mis à la mode par le romantisme de 1830, s’est caractérisé bien plus par la copie servile et souvent inhabile que par une imitation intelligente de l’art ancien, accusant un talent personnel et prouvant le respect des lois harmoniques qui règlent les rapports de la matière et de la destination.

Le dix-neuvième siècle, qui a créé de si grandes choses dans l’ordre scientifique, a montré une véritable impuissance d’invention en matière d’art décoratif et particulièrement dans les arts appliqués à l’industrie du mobilier. Si le goût français, guidé par un instinct propre à sa race, a su rester supérieur, il est stationnaire, bien qu’il ait commencé à s’épurer par l’étude des époques anciennes.

Tout le monde a constaté, en 1878, que plusieurs nations étrangères ont fait de grands progrès dans les diverses applications industrielles de l’art, quand la France, se reposant sur une suprématie que personne ne lui conteste encore, a une marche fort lente. Le niveau moyen est très élevé, mais aucun indice ne vient révéler, chez nos fabricants, le souci de parvenir à des résultats comparables à ceux qui furent obtenus autrefois. Si le goût national existe, il est trop souvent banal et le style manque.

Ces considérations générales s’appliquent à la plupart des branches de l’industrie du verre. L’art y pénètre dans une proportion variable, mais toujours dans une mesure intéressante. La forme d’une bouteille n’est pas chose indifférente, et il est assurément utile de déterminer cette forme de manière à lui donner un caractère qui soit de nature à lui constituer une beauté propre, en harmonie avec le côté pratique d’une fabrication dont les exigences sont nettement définies. Nous insisterons sur les conséquences qui découlent de cette observation, car le goût d’un peuple artiste doit mettre son empreinte sur toutes choses, même les moins importantes et dont l’usage incessant entraîne tes prix les plus bas.

On ne fait pas perdre impunément ses droits à la logique. Il est essentiel de considérer la nature, l’essence même de la matière qui est mise en œuvre et de ne lui faire remplir que le rôle, d’ailleurs assez varié, pour lequel elle a été créée. Le verre est une substance légère, transparente, qui ne s’accommode pas des applications aux formes solides et qu’il ne faut pas transformer en moulures telles que le marbre et le bois peuvent les donner.

L’harmonie entre la forme et la matière, combinée avec les convenances de l’usage, doit être la préoccupation constante du fabricant.

Que de variantes dans les procédés industriels pour décorer le verre aussi bien que les autres substances, et combien de preuves on nous donne que le besoin d’orner est inhérent cà la nature humaine !

HENRIVAUX. - LE VERRE.

Mais c’est par la couleur surtout que le verre devient décoratif et peut recevoir même une beauté expressive, car les couleurs ont des affinités secrètes avec nos sentiments. Suivant leur qualité, leur profondeur, leur délicatesse, suivant le clair ou le sombre de leurs nuances, elles répondent aux idées de splendeur ou de modestie, de gaîté ou de tristesse, de fierté ou de douceur. Appliquées au verre, elles nous procurent la sensation du changement de teinte dans les liqueurs de la table. Traversée par la lumière, la couleur des cristaux emprunte de leur transparence même une qualité qu’elle ne pourrait avoir sur la laine, la soie ou le velours. A moins d’être opaque, le verre ne réfléchit pas la couleur : il s’en imbibe, pour ainsi dire, il représente une eau dans laquelle auraient été fondues des pierres précieuses, rubis, saphir, topaze, émeraude, améthyste, et qui par la congélation serait passée de l’état liquide à l’état solide.

La coloration du cristal offre des ressources infinies à l’artiste verrier qui possède le sentiment décoratif. Il peut teindre le verre dans la masse ou le doubler, ou y superposer trois ou quatre couches de différentes couleurs qui pourront tour à tour paraître ou s’évanouir sous la roue du tailleur. Il peut leur donner l’opacité laiteuse de l’opale ou l’aspect de la pâte de riz; il peut y faire jouer les alternances de couleurs, y ménager des demi-teintes.

Les anciens Romains ont eu l’idée et le talent de fabriquer des verres à deux couches superposées, bleue et blanche, par exemple, mais faisant corps et par là semblables aux agates à deux ou plusieurs couches de différentes couleurs que forme la nature et qu’on appelle onyx ou sardonyx. De même que le graveur en pierres fines, en enlevant une partie de la couche extérieure, faisait reparaître la couleur de la couche de dessous et parvenait ainsi à détacher en relief des figures claires sur un fond brun ou ardoisé, de même l’artiste verrier imagina de ciseler la couche blanche du dessus suivant les contours d’une figure ou d’un ornement et d’enlever au touret cet ornement ou cette figure sur le lit bleu du verre. C’est ainsi que fut décoré, du temps des Antonins, selon toute apparence, le célèbre vase trouvé aux environs de Rome, dans un sarcophage antique et connu aujourd’hui sous le nom de vase de Portland (1) ou Barberini (fig. 4), et dont nous avons vu des imitations à l’Exposition de 1878, dans la section anglaise. Un de ces vases, dont le travail de taille était inachevé, représentait déjà une dépense de 62 500 francs.

L’artiste romain, par une transposition de procédés, se trouvait avoir donné à un vase l’apparence d’un superbe camée, de forme sphérique, h ce point que longtemps ce précieux vase a passé parmi les savants pour une pierre gravée.

L’opposition des verres transparents avec les verres opaques est aussi un moyen charmant de décoration; à cet effet, on a imaginé les verres opalins, qui sont translucides et ressemblent à de la porcelaine, mais en conservant l’opacité qui est un des éléments de contraste désiré.

On doit rechercher ces effets de préférence pour les verres et les cristaux d’étagère, dont l’unique objet est de décorer, et aussi pour les appareils d’éclairage qui, dans un repas, doivent tamiser la lumière, et dans un cabinet d’étude, la masquer au regard pour la concentrer sur les objets regardés.

(1) Ce vase est ainsi nommé parce qu’il fut acheté à Rome par la duchesse de Portland. Il mesure 0“1,30 sur 0"\16. Il est à Londres, au British-Museum.

Voilà pourquoi on a substitué à des globes de lampe en opale, au travers desquels la flamme de la lampe paraissait rouge, un cristal blanc de lait, beaucoup plus opaque, qui fait disparaître le foyer, et qui répand une lumière égale et nette sur toute la surface du globe.

En somme, rien ne manque à la palette du verrier, puisqu’il est en possession de tous les oxydes qui produisent dans le verre les colorations les plus éclatantes ou les nuances les plus fines, et qu’il peut y ajouter les deux non-couleurs si bien venues dans l’art décoratif, le blanc et le noir. Ce verre noir, c’est Y hy alite, dont nous parlerons au chapitre des verres colorés.

Le verrier coloriste sait encore atténuer le noir, par les trois oxydes qui produisent le bleu, le vert et le violet, et qui en se combinant se neutralisent, afin d’arriver à cette teinte fuligineuse, dite fumée, laquelle s’emploie surtout pour les verres de lunettes destinées aux vues affaiblies.

Une chose qui plaît aux natures raffinées, et dont il faut user avec beaucoup de modération dans l’art de la verrerie, c’est la dorure. La dorure est un rehaut qui convient aux matières mates, non seulement pour les égayer, mais pour les distinguer par des contours brillants des objets sur lesquels on veut les détacher. Ainsi les verres opalins, à cause de leur teinte laiteuse, et les verres pâte de riz, à cause de leur demi-opacité, souffrent d’être relevés par des dorures, et pour cela quelques filets suffisent sur les bords de la coupe ou du verre, ou sur les bagues de la jambe. Mais dorer ou argenter un cristal est une idée malheureuse, à moins qu’il ne soit d’un ton très soutenu, d’une teinte sombre. Si les cristaux d’un rouge profond, d’un blanc intense, et les verres d’un beau noir, les hyalites, peuvent être rehaussés d’or, il n’en est pas de même des cristaux d’un ton clair et à plus forte raison du cristal blanc. Quand une matière est aussi belle par elle-même, tout ornement étranger y devient malséant, car c’est un pléonasme que d’ajouter du brillant à ce qui brille. Pline allait jusqu’à blâmer même la coloration du verre: « Nulle substance, dit-il, n’est plus maniable et ne se prête mieux aux couleurs ; mais le verre le plus estimé reste toujours le verre incolore et transparent, plus semblable au cristal de roche. »

Il est du reste bien facile au verrier de tirer parti des ressources que lui fournit la nature des substances colorantes, par exemple de la propriété qu’ont certains minéraux transparents d’offrir une couleur différente, suivant qu’ils frappent l’œil par réflexion ou par réfraction. L’oxyde d’urane ajustement celte propriété qu’on nomme dichroïsme ; il donne au verre, dans la composition duquel on le fait entrer, une apparence dicliroïde, en produisant une nuance jaune-citron par réfraction, et par réflexion un vert clair un peu nuageux, et comme en regardant un vase on peut apercevoir à la fois- ou séparément les rayons réfléchis et les rayons réfractés, on jouit de ces deux couleurs, tantôt par alternance, tantôt par un mélange, d’où il résulte une jolie teinte soufre.

La cristallerie de table n’est jamais plus belle que lorsque, dans sa limpidité parfaite, elle attend la couleur ambrée, paille, roseau, rubis, des boissons qu’on y versera, le ton rouge, orangé, gris-fer, pourpre et violet des fruits qui seront rangés sur les degrés circulaires d’une pyramide en verre taillé. Le désir de voir ce que renferme un verre est si naturel que souvent le vin est servi dans

HENRIVAUX. — LE VERRE.

des carafes comme si l’on voulait en jouir par la vue avant de le boire, et malgré les protestations des fins gourmets qui veulent qu’on respecte la vénérable moisissure qui s’est développée à la surface des bouteilles verdâtres.

Le verrier a dû répondre aux fantaisies qui se sont imposées à lui, au point de vue de la décoration de nos demeures, et a dû satisfaire ces fantaisies; il a fait les vitres cannelées, le verre mousseline, les verres gravés, puis les vitraux.

Nous devons encore citer les belles applications du verre à la couverture et même aux parvis de certains monuments, tels que le Cristal Palace près de Londres, le Palais de l’Industrie et le hall du Comptoir d’Escompte, à Paris. L’emploi du verre pour le vitrage des serres annexées à nos demeures, est d’un effet très heureux ; elle permet à ces serres de se prolonger en terrasse, d’ouvrir sur un balcon, elles servent de transition entre la maison et le jardin.

L’art peut pénétrer dans les plus humbles demeures rien qu’en s’attachant à la décoration des vitres pour y produire des effets analogues à ceux de la lithophanie allemande ; témoin ces gravures que l’on obtient actuellement au moyen des photographies sur verre, le verre impressionné constituant un cliché négatif qui sert de réserve et présente ainsi certaines parties de la vitre que l’on expose ensuite à l’action d’un jet de sable projeté violemment à sa surface à l’aide d’un appareil Tilghman par exemple, dépolissant ainsi une partie de la vitre.

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