LES VASES DE VERRE
Après avoir retracé d'une façon très sommaire les diverses étapes suivies depuis l'origine par la curieuse industrie du verre, nous allons maintenant passer une revue rapide des principaux produits que, depuis l'antiquité la plus reculée, elle a couramment mis au jour.
A peine sorti de la période des tâtonnements, l'art de la verrerie comprend manifestement deux branches bien distinctes. L'une, que nous appellerons industrielle, recherche avec ténacité le verre incolore, transparent, appliqué d'abord aux vases à boire et qui doit plus tard aboutir aux vitres, aux vitraux et aux glaces; l'autre continue la tradition orientale qui s'attache à l'imitation des pierres précieuses et à la fabrication de plus en plus luxueuse des vases en verre coloré.
Dans la première partie, on s'attachait surtout à éviter les bulles et les stries, en mettant un soin extrême à la préparation des pâtes vitreuses, et en perfectionnant les procédés de fusion. Dans la seconde, plus spécialement fidèle au côté artistique, on se préoccupait d'obtenir toutes les colorations possibles au moyen des oxydes métalliques et de varier à l'infini tous les genres de décoration. C'est de cette dernière que nous nous occupons particulièrement.
A l'origine, l'art verrier copie les vases d'albâtre ou de terre cuite. Le vase formé d'un bloc de verre est creusé à l'intérieur, taillé et poli à l'extérieur. Puis, peu à peu, à l'aide du soufflage ou du moulage, le flacon s'allonge, diminue d'épaisseur et augmente de capacité. Sa forme devient plus légère, harmonieuse; la panse s'arrondit ou se termine en pointe comme le corps d'une abeille. Il est orné d'oreillettes, puis les anses, plus gracieuses, remplacent les oreillettes; et enfin, viennent les ornements, les décorations imprimées dans la pâte.
L'artiste fait alors intervenir les couleurs parmi lesquelles dominent le blanc, le jaune, le vert et le bleu, tantôt employées seules, tantôt mariées dans la pâte. Ces vases affectent toutes les formes, revêtent toutes les colorations, deviennent des chefs-d'œuvre de finesse, de légèreté et de grâce. Leur décoration sous les formes les plus diverses, en cloisonnage., en émail, en impression, révèle un génie artistique incomparable.
L'antiquité nous a légué des spécimens de ces joyaux inestimables dont la perfection et la richesse n'ont pas été égalées depuis. Les riches collections
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comprennent des vases en verre opaque isochromes, multicolores, craquelés, cloisonnés, irisés, et les verres dits soudés ou travaillés à jour que les latins nommaient, croit-on, diatreta.
Vases opaques multicolores. — Les anciens, d'après M. Frœnher qui fait autorité dans la matière, appelaient les verres opaques multicolores tantôt verres grecsy tantôt verres phéniciens. Mais ces attributions d'origine ne reposent sur aucune base sérieuse. Les verres opaques trouvés en Grèce et en Italie y ont été apportés par le commerce. Les îles de Chypre et de Rhodes, notamment la nécropole de Camirus, en ont fourni un bien plus grand nombre. Le raisonnement, appuyé sur de solides arguments et de savantes observations, les rattache à l'art égyptien.
La plupart des verres opaques sont décorés de dentelures et de cercles géométriques tantôt grêles, tantôt de la largeur d'un ruban, disposés en faisceaux. Sur quelques-uns se remarquent la feuille de fougère et les mailles d'un panier. Ce dernier dessin est particulier à l'Egypte, où la coutume ancienne était de placer les objets fragiles dans un panier affectant leur forme. Lorsqu'on compare les teintes des flacons opaques avec celles des objets émaillés fabriqués en Egypte, à Thèbes notamment, on reconnaît facilement leur parenté étroite de pâte et de couleurs.
L'art grec s'emparera plus tard du terrain ; il substituera son génie propre à celui de Fart égyptien; il le complétera par la finesse des contours et l'harmonie des lignes, par la sobriété des ornements qui fera mieux ressortir le coloris du fond. Mais cette transformation ne s'opérera guère que vers le siècle d'Alexandre le Grand (1).
11 est évident que l'art grec procède de l'art égyptien. L'endroit où s'est produite la rencontre qui a amené l'épanouissement du premier est désigné par ce passage de Strabon, au 16e livre de sa géographie : « Les verriers d'Alexandrie m'ont assuré qu'il y avait en Egypte une terre propre à la fabrication des verres; que c'était avec celte matière seule qu'on faisait les précieux vases polychromes et que tous les autres sables y étaient impropres, vu que certaines substances leur manquaient. *
L'autorité est bien suffisante pour démontrer que les vases opaques multicolores sont d'origine alexandrine. La verrerie grecque peut ici céder le pas à l'art égyptien. Son règne arrive bientôt à son tour.
Vases imitant les pierres précieuses. — La potasse et la soude formant la base de beaucoup de pierres précieuses naturelles, il a été possible aux verriers de reproduire artificiellement ces pierres dès qu'ils se furent rendu compte de leur composition chimique. Cette reproduction a atteint pour certains objets un tel état de perfection qu'il faut parfois, aux joailliers et aux chimistes, des qualités de sérieuse observation expérimentale pour reconnaitr c la gemme naturelle de la pierre artificielle.
Du temps de Pline, on imitait déjà les pierres précieuses les plus recherchées : l'émeraude, l'opale, le saphir, l'hyacinthe, le jaspe, l'escarboucle, la turquoise, le rubis, la topaze, l'agate, etc..
(1) Voir les figures /", g représentées dans la dernière planche de l'atlas.
Alexandrie excellait notamment à reproduire très fidèlement la turquoise et le lapis-lazuli.
A côté des imitations presque parfaites des gemmes naturelles, il faut reconnaître que l'antiquité a produit un grand nombre de pâtes où la fantaisie du verrier s'est donnée libre carrière et qui n'existent pas dans la nature. S'il y a des amphores, des gobelets et des coupes qui sembleraient taillés dans un morceaux d'onyx ou d'émeraude, il en est d'autres où le bleu, le jaune et le vert sont amalgamés de manière à former une masse hybride dont la minéralogie n'offre aucun exemple. Un flacon de ce genre trouvé à Cutnes est en forme de clochette; il offre une variété de colorations si diverses que l'œil en est d'abord surpris, mais l'impression finale est admiralive, l'ensemble étant délicat et gracieux.
On rencontre à Rome quelques vases entiers et de nombreux fragments de
précieuse». précieuses.
vases en verre coloré, mais très peu représentent exactement les pierres précieuses. Là, les verriers n'ont pas visé à la ressemblance. Généralement, une couleur ou un émail est appliqué intérieurement a la pâte constitutive du vase.
Les Romains reproduisaient pourtant exactement le marbre rouge par une belle pâte opaque de couleur pourpre nommée par Pline kmmalimm. On a, comme spécimens remarquables de ce beau travail, une tôle de Jupiter Sérapis trouvée à Rome et une coupe provenant d'Algérie.
Il est donc établi que les verres de couleur, même les verres transparents, offrent généralement un point de ressemblance avec les pierres précieuses.
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A celte époque, ces dernières Tenaient de l'Orient et celles de cette provenance sont restées les plus riches de jeu et de couleur. Une tasse en pâte bleue, qu'on a longtemps prise pour un véritable saphir, existe au trésor de Manza; elle est de la môme facture que le Sacro-Catino de la cathédrale de Gênes, cette merveilleuse relique qui, sous le nom de Saint-Graal, joue un si grand rôle dans les légendes du moyen âge. Le Sacro-Catino, si Ton en croit la tradition, aurait servi à Jésus-Christ dans la célébration de sa dernière Pàque avec les apôtres. Les Génois l'auraient retrouvé, en Tan 1102, dans la mosquée de Césarée de Palestine, lors de la première croisade. Pendant de longs siècles, on crut ce vase taillé dans un bloc d'émeraude. Transporté en France sous le premier Empire en 1806 et déposé au Cabinet des médailles, il fut examiné par un savant minéralogiste, Guyton de Morveau, qui reconnut que la matière dont il était formé était du verre. L'émeraude était du reste facilement imitée par les anciens. Néron regardait les luttes des arènes à travers une émeraude, c'est-à-dire un verre transparent de coloration verte semblable à celle de l'émeraude.
Du temps des Romains, l'imitation des pierres précieuses avait atteint une telle perfection qu'on avait communément recours, pour reconnaître les véritables gemmes, à la pierre de touche, à la vérification du poids, de la dureté, et de l'intensité des feux.
Les vases imitant les pierres précieuses sont de diverses origines. Très peu sont parvenus jusqu'à nous. La plupart paraissent venir de Syrie et de l'Italie méridionale. D'autre part, la grâce de leurs formes, l'harmonie de leurs couleurs semblent les rattacher à l'art grec. Malheureusement, rien dans leur style n'est assez nettement caractérisé pour leur assigner une origine certaine et une date précise. La question est assez embarrassante et n'est pas encore résolue.
Verres multicolores imitant le bois. — Il y a une distinction à établir entre les vases à miniatures, appelés aussi verres-mosaïques, et ceux imitant la texture du bois. Les premiers relèvent de la symétrie basée sur des règles déterminées; les seconds sont un produit de pure fantaisie qui, dans l'ordre chronologique, après s'être attachée à l'imitation en pâte isochrome des vases de terre on d'albâtre, a pris ensuite pour modèles la texture, la teinte des fibres du bois. Alors apparaît la vaisselle en bois sculpté, chêne, buis ou noyer, comprenant généralement des vases en forme de coupe hémisphérique sans pied, rarement côtelés. Les tons de ces verres, qui présentent une grande variété de couleurs, combinent habilement les pâtes opaques et les pâtes translucides, sur tous, le dessin reproduit le tissu cellulaire des branches d'arbre et ressemble à la section d'une tige examinée à la loupe. Quelle que soit la couleur du fond, on y remarque presque toujours une gerbe de mouchetures tournées en spirale aux tons bigarrés et habilement heurtés. Le dessin est formé de rubans enroulés et de carrés isolés au milieu des spirales dans lesquelles ils sont enchâssés. Les bords ont eux-mêmes un décor spécial consistant généralement en liserés à raies parallèles, dont les couleurs alternent en un double fil entrelacé.