CHEZ LES ANCIENS
Avant d'exposer les procédés qu'on emploie pour fabriquer les différents verres en usage pour la gobeleterie, il importe de rechercher quelle était la composition du verre que fabriquaient les anciens.
Cette étude n'a pas encore été tentée; les personnes qui se sont occupées de la verrerie antique
VERRERIE DE LUXE ET VERRERIE COMMUxNE. 351
n'ont pas hésité à admettre que la matière première que mettaient en œuvre avec une incomparable tiabileté les verriers de l'antiquité, ne différait en rien de celle dont on fait usage aujourd'hui.
Telle n'est pas mon opinion. Le verre ordinaire, ainsi que le verre plombeux qu'on fabriquait autrefois, présentaient une composition notablement différente de celle des produits modernes. C'est ce que je me propose d'établir en m'appuyant tout à la fois sur les textes des anciens auteurs et sur l'analyse chimique des verres antiques.
Verre ordinaire. — Nous avons vu que le verre employé pour les objets si variés qui composent la gobeleterie est de nature différente, en raison de son prix et des habitudes des pays dans lesquels il est fabriqué; celui de notre gobeleterie ordinaire et demi-fine est formé de silice, de chaux et de soude : dans le verre de Bohême, la potasse remplace cette dernière base. Ainsi trois substances entrent toujours, comme éléments essentiels, dans la composition des verres modernes. Je ne parle, bien entendu, que des verres incolores.
Les anciens verriers procédaient autrement : D'après Pline, le sable et la soude entraient seuls dans la composition; «aujourd'hui on mêle du sable blanc avec 3 parties de nitre, soit au poids soit à la mesure, et, lorsque la matière est fondue, on la coule dans un autre fourneau; ou la refond une seconde fois et on obtient ainsi un verre pur et blanc. »
33t LE VERRE.
Bien des siècles plus tard, ces deux substances étaient encore employées d'une façon presque exclusive; l'alcali étant le natron des lacs salés d'Egypte, le salin des cendres du bois ou de végétaux marins tels que la soude d'Espagne ou la poudre de Rochette.
Quant à la chaux, qui est la troisième substance qu'on ajoute aujourd'hui à tous les verres (à l'exception du verre piombeux, du cristal), cette base ne se rencontrait dans le mélange vitrifiable que d'une façon accidentelle et, pour ainsi dire, inconsciente, apportée soit parle sable soit parle fondant alcalin plus ou moins purifié dont on faisait usage. La chaux, qui assure à la verrerie moderne son inaltérabilité relative, n'existe qu'en faible proportion dans les verres anciens qui sont venus jusqu'à nous; il est probable que ceux qui n'en renfermaient pas ont depuis longtemps disparu sous l'influence de l'action destructive des agents atmosphériques.
Néanmoins cette exclusion n'était pas absolue; car Pline parle de l'emploi de la chaux comme d'un progrès réalisé de son temps : « Depuis, dit-il, tant l'esprit de l'homme est inventif, on ne se contenta pas de mêler du nitre à la matière du verre, on y joignit aussi de la pierre magnétique...; pareillement on commença à y ajouter de petites pierres luisantes de toutes les espèces, ensuite des coquilles et des sables fossiles ^ »
1. Mox, ut est astuta et ingeniosa solertia, non fuit contenta nitrum miscuisse, cœptus addi et magnes lapis.,. Simili modo et calculi splendenles mullifariam cœpti uli : deinde conchœ et fossiles annœ (Aal. hist., lib. XXXVI, cap. xxvi).
En dehors de cette indication, la plupart des recettes qui nous ont été transmises ne parlent pas de la chaux introduite dans les compositions. Ainsi, dans les notes ajoutées à la traduction de V Histoire naturelle de Pline (édition de 1772, t. XII), Guettard donne sur ces compositions les renseignements qui suivent :
« Alphonse Barbara, dans son Traité de métallurgie, recommande de mêler, pour faire le verre, deux parties de sable transparent ou de farine de pierre fondue au feu et une partie de nitre ou de sel de soude et un peu de pierre d'aimant; d'autres prennent deux parties de cendres et une partie de sable... On trouve les mêmes proportions dans le Traite de métallurgie de Ferez de Végos... Par l'addition de la chaux, ajoute Guettard, on a un verre beaucoup plus parfait et moins fragile auquel on donne le nom de cristal, parce que, par sa beauté, il approche du cristal ordinaire ou fossile. »
Au xvr siècle, et bien plus lard, on suivait encore les mêmes errements; dans son livre Dere metallicây si curieux par l'exposé des procédés métallurgiques de son temps, Agricola donne comme il suit la manière de fabriquer le verre :
« On mélange deux parties de pierres fusibles pulvérisées avec une de nitre, de sel fossile ou de sel tiré des plantes; l'on y joint un peu d* aimant^ ; on pense de nos jours aussi bien qu'anciennement qu'il a la propriété d'attirer la couleur du verre de la même manière qu'il a celle d'attirer le fer,
1. L'oxyde de manganèse, dont les verriers se sont servis à toutes les époques comme décolorant, était autrefois confondu avec Taimant (oxyde de fer magnétique). Ce corps est souvent désigné aussi sous le nom de magnésie.)
de le nettoyer et de le rendre blanc, de vert ou nébuleux qu'il était; le feu consume ensuite l'aimanta »
Dans son traité de VArt de la verrerie, publié à Florence en 1612, Antoine Neri insiste beaucoup sur la manière de tirer le sel de la poudre appelée Rochette ou Roquette; cette poudre, dit-il, est la cendre d'une plante qui croît abondamment en Syrie et dans le Levant; elle donne par le lessivage et par révaporation un sel plus blanc que la soude d'Espagne; celle-ci donne un cristal d'une couleur bleuâtre. 300 livres de cendre orientale donne 80 à 90 livres de sel qu'on emploie pour faire la fritte du cristal; il n'est pas question de la chaux.
D'après Kunckel, « il convient d'employer 200 livres de silice de la pierre à fusil et 1/tO à 150 livres de sel; on ajoute de la magnésie, ainsi nommée parce qu'elle ressemble par son poids et sa couleur à l'aimant, qui, en latin, s'appelle magnes ».
11 serait facile de multiplier ces citations. Néanmoins, dès cette époque, l'utilité de la chauK n'était pas absolument méconnue; car, dans un autre chapitre, Neri indique la composition suivante :
« 40 livres de potasse purifiée, 60 livres de sable, 5 livres de craie, pour donner plus de corps à la composition. »
Un verre de cette nature ne contiendrait, d'ailleurs, que 3 à 4 pour 100 de chaux.
Il m'a paru intéressant de déterminer, par l'ana-
1. Addition à la préface de Merret, tirée du livre XO d'AgricoIa, dans VArl de la verrerie, d'Antoine Neri.
lyse chimique, la composition d'un certain nombre de verres antiques. Bien que l'âge et l'origine de ces échantillons, dont plusieurs néanmoins • viennent d'Autun et sont probablement du ii' siècle, me soient, pour la plupart, inconnues, leur ancienneté, qui remonte certainement à une quinzaine de siècles, ne peut pas être mise en doute, le temps leur ayant fait subir des altérations que l'art ne saurait imiter. Voici la composition de ces verres ;
Silice
Soude
Potasse
Chaux
Alumine,oxydesde fer et de manganèse
On voit que dans tous ces verres la proportion de chaux est minime;, elle est la moitié ou le tiers de celle qu'on rencontre aujourd'hui dans les verres à vitre, à glace, à gobeleterie, etc. Dans un fragment de vitre de Pompéi, M. Claudel avait aussi trouvé 7,2 de chaux. Pour les analyses qui précèdent, j'ai dû choisir de préférence des verres n'oflfrant pas une teinte irisée trop prononcée, celle-ci étant due à la séparation des éléments calcaires et terreux qui se concentrent, pour ainsi dire, à la surface du verre, en raison du départ des éléments alcalins.
J'ajouterai que le fait même de l'existence actuelle de ces verres témoigne en faveur de leur qualité
relative; car ceux qai étaient exclusivement fabriqués avec le salin et le sable ont dû disparaître depuis longtemps; ils appartenaient, en réalité, à la catégorie des verres solubles que Fuchs a découvert de nos jours, et qui, par leurs usages comme par leur fabrication, sont en dehors des produits de l'industrie verrière.
En me résumant, j*estime que la nature des verres n'était pas autrefois ce qu'elle est aujourd'hui. Dans les verres antiques qui sont venus jusqu'à nous, la chaux s'y rencontre en minime quantité; elle y est introduite soit comme un élément accessoire, comme Toxyde de manganèse, soit par les matières premières, le sable et l'alcali, employés pour le fabriquer. 11 n'y a pas bien longtemps, d'ailleurs, que le rôle de ce corps dans la vitrification est apprécié à sa juste valeur. Ainsi le verre à glace, que M. Dumas analysait il y a trente-cinq ans, ne contenait que 3,8 pour 100 de chaux; celui qu'on fabriquait en Angleterre, en 1851, n'en renfermait pas beaucoup plus, 4,7 et 6,9 pour 100. J'ai analysé récemment un verre de vitrage tellement altérable qu'on a dû le remplacer par un autre; il ne contenait que 3,6 pour 100 de chaux.
L'altération profonde que les verres autrefois subissaient sous l'influence de l'eau et des agents chimiques est établie par de nombreux témoignages: nous avons vu Bernard Palissy, dans un livre publié en 1563, attribuer à l'action des pluies la destruction d'un nombre infini de vitres des églises du Poitou et de la Bretagne, qui sont, dit-il, incisées par le dehors par l'injure du temps. Dans un livre qui fait
suite à VArt de la verrerie, de Nerî, il est question d'un sel coagulé qui s*est formé par le nettoyage au moyen de l'eau d'un récipient en verre qui avait servi à la distillation de l'acide fumant : « D'où je conclus, dit i'auteur, que ce n'est pas une chose si difficile de coaguler l'eau *. » 11 est clair que' celle gelée était de la silice provenant de la décomposition d'un verre de très-mauvaise qualité. Aujourd'hui que cette influence de la chaux sur la qualité est reconnue, tous les verres bien fabriqués en contiennent 12 à 15 pour 100 de leur poids. Cette proportion, à laquelle on est arrivé lentement et, pour ainsi dire, par tâtonnement, représente à peu près équivalents égaux de chaux et d*alcali ; elle établit entre Tancienne verrerie et la verrerie contemporaine une ligne de démarcation qu'il m'a paru utile de mettre en lumière.
Verre plombeux. — Cristal. — A quelle époque remonte la découverte du verre à base de plomb, du cristal? Celte question a donné lieu à de nombreuses controverses : elle a généralement reçu de la part des archéologues et même des chimistes une solution qui, à mon humble avis, n'est pas fondée.
11 est établi par des documents irrécusables que les anciens introduisaient du plomb dans un certain nombre de leurs compositions vitreuses. On rencontre ce métal dans le verre hématin; il parait établi