‹ Le vers français, ancien et moderneChapitre 10 sur 15 · V. W. Meyer · texte numérisé non relu

V. W. Meyer

du manuscrit de Berne, le dernier vers de chaque strophe est, non pas de douze, mais de neuf syllabes, et le groupe de trois syllabes qui le précède chaque fois forme un vers à part , ayant en outre une rime spéciale qui a échappé à Rochat :

Ne ja mais, S'a caste amor fail , ne soie amez.

comme dans la strophe 1 :

Por coi (Je) lais La fausse plaine de crualtez.

Tous les autres exemples sont des fragments de chansons tirés du Renart le Nouvel, et on n'a aucune raison de croire qu'ils forment chacun un vers d'une chanson :

A dieu cornant vieles amours, \ 7ioveles ai et

Ja mais amours n'oublierai, \ n'onques ne fis

devront être coupés en deux vers, comme cela a été fait par Bartsch, Rom. und Past., III, 28, 49, avec la fin d'une strophe analogue et empruntée à une autre chanson :

A dieu comantje mes amor s Qu'il les me gart.

ou II, 102, 19 :

Mijnotement la voi venir Celé cui faim.

Enfin

■ Ja ne serai sans amor en jour de ma vie

devra être coupé après amor (1).

Les hendécasyllabes ont été en général rarement employés. Cependant il n'en manque pas absolument d'exemples, soit dans l'ancienne poésie, soit dans la poésie moderne (dans la lyrique). La poésie moderne semble ne les connaître qu'avec la césure soit après la cinquième, soit après la sixième syllabe; toutefois, elle n'admet qu'une seule de ces césures, l'une ou l'autre, dans un même poème. La première a été employée surtout dans les vers qui doivent imiter le sapphicus miner • u ||uu-u-- [Jam satis terris nivis atque dirœ) :

Voiis qui les ruisseaux \ d'Hélicon fréquentez , Vou^ qui les jardins \ solitaires hantez, Et le fond des bois, \ curieux de choisir Vombre et le loisir,

(Rapin, Ode à Ronsard, dans Gramont, p. 95.)

L'hendécasyllabe se trouve encore ailleurs et tout à fait de nos jours, principalement dans les poésies destinées à être chantées :

Non , non, ce n'est point comme à V Académie,

dans V Académie et le Caveau de Béranger ;

(1) En provençal, le dodécasyllabe avec césure masculine, soit après la quatrième, soit après la huitième syllabe, se trouve dans la traduction de la Chirurgie de Roger de Parme; v. à ce propos Thomas, Romania, X63; XI 210. Le trimètre iambique des anciens y semble être imité dans Taccentuation, mais construit autrement que dans la poésie latine du moyen âge {Audi me , deus, \ peccatorem nimium).

Je veux bien , dit^il^ \ que le diable nC emporte.

{Le bon Dieu.)

L'ancienne poésie semble avoir employé ce vers sans césure , et précisément dans des chansons populaires :

Vautrier tous seus chevauchoie mon chemin;

A r issue de Paris par un matin

Oi dame bêle et gente en un jardin^ etc.

{Rom. und Past. l, 64.)

OÙ l'on pourrait, il est vrai, accepter souvent, mais non pas toujours, une césure après la septième syllabe. On le trouve encore dans deux chansons de GrontierdeSoignies(l), dans la première avec des terminaisons masculines, dans la seconde avec des terminaisons féminines, et dans le n** 329 du grand manuscrit de Berne (le n** 384 offre une césure incontestable après la cinquième avec terminaison du vers féminine).

Ce mètre se rencontre, en outre , dans quelques vers qui ont été empruntés à des chansons étrangères :

Vos direz qu^nque voldrez, mais famerai.

{Rom. und. Past., I, 39, 23; 1, 40, 8.)

Tel mari n'avés vos mie kejou ai, Il dist un me bâtera ou famerai.

{Ibid., 1 , 67.)

et de même régulièrement dans les quatre derniers vers de chaque strophe de 1 , 68 :

Moult doucement li ôi dire et noter :

Bonis soit qui a vilain me fist donerf

(1) Scheler, Tr. Belg., II, 6 et 21.

faim moult mieus un poi de joie a démener Que mil mars d'argent avoir et puis p tarer {\).

Ce n'est que Timpéritie de l'éditeur qui a reconstruit des hendécasyllabes dans la deujcième chanson de G. de Coinev, 385 :

Ma vïele vïeler veut un biau son De la bêle qui seur toutes a biau non , En cui diex devenir hon vout jadis ^

Dont chantent en paradis

Angre et archangre a haut ton.

Il fallait écrire :

Ma vïele Vïeler veut un biau son

De la bêle Qui seur toutes a biau non , En cui dieus devenir hon

Vout jadis. . .

Les vers de neuf syllabes sont, eux aussi, assez rares, et n'ont été usités que dans la poésie lyrique :

Je ne sai dont H maus vient que j'ai ^ Mais adès loiaument amer ai.

(vers empruntés) Rom. und Past., I, 65, 10. Sont de même toujours de neuf syllabes le quinzième vers de chaque strophe, ibid,, I, 38, le premier vers du refrain dun** 34,

(1) V. Bartsch, i?om. und Past., note à I, 24, 2, etZts. f, roni. Phil. II, 195, III, 359; d'autre part, G. Paris, Bom, IX 188, ainsi que W. Meyer, 90 et 145, qui a donné comme type de ces vers :

homo, leo, \ vitulus et aquila.

type auquel les hendécasyllabes français ne se conforment que dans un nombre fort restreint.

lé dernier de chaque strophe du n® 391 du grand manuscrit de Berne.

Si le vers de neuf syllabes, dans ces exemples, n'a pas de césure, il semble par contre, dans la poésie moderne, où cependant il est rare aussi, ne se présenter qu'avec la césure après la troisième; ainsi dans Malherbe, n^ LXXVI :

5t^ debout , la merveille des belles, Allons voir sur les herbes nouvelles.,.

Dans Voltaire, Samson, III, 1 :

D Adonis c'est aujourd'hui la fête.

Pour ses jeux la jeunesse s'apprête (1).

Le vers octosyllabique, dans l'ancienne poésie, se trouve le plus souvent à côté du décasyllabe et du dodécasyllabe, comme étant le mètre ordinaire pour le récit métrique (roman, conte, fable), destiné à être lu (non à être chanté), pour la poésie didactique, les chroniques rimées, la poésie dramatique ; il trouve cependant place aussi dans la lyrique (2). Dans la poésie moderne, il a perdu du terrain en ce qu'il n'y est guère employé ailleurs que dans les genres légers et amusants, et surtout dans des pièces d'une étendue restreinte.

Naturellement, vu son peu de longueur, ce vers n'a pas de césure; ou bien il faudrait, pour lui en trouver, réunir des vers de quatre syllabes qui se suivent, rimant

(1) Pour d'autres exemples, v. K. Eduard Mùller, Ueber accentuie-' rend-metrische Verse, p. 58 (toujours avec un mouvement anapestique, comme dans les vers cités), et p. 71 (vers à terminaison féminine, où Van Hasselt place les accents sur les syllabes 1, 4, 6, 9).

(2) V. les Romances dans Bartsch, Eom. und Past., I, 10, 11, 15, 25, 36, 42, etc., les Pastourelles, ibid., 11, 28, 38, 41, 50, 57, 60, et III, 13, ou les Chansons dans le Manuscrit de Berne, n" 216,289, 405, 407, 249, 361, etc.

deux à deux , de manière à faire des vers de huit syllabes avec rime intérieure :

En %m flori

Vergier joli

L'autre jor m'en entroie;

Dame choisi

Leis son ma/ri

Qui forment la chastoie.

{Rom, und. Past., 1, 35.)

de même dans I, 63, II, 58, et dans Déranger :

Amis^ c'est là,

Oui c'est cela.

C'est cela qui m'enrhume.

{UEnrhunié.)

Lev/rs vers badins,

Francs et malins

Aux moins joyeux faisaient battre des mains.

Ah! rappelons à Marguerite

Leurs vieu^x airs et leurs gais refrains.

{Bouquet à une dame.)

Et sur la même mélodie :

Et pov/r choquer,

NoVfS provoquer,

Le verre en m^iin, en rond nov^ attaquer;

D'abord nous trinquerons pour boire

Et puis nous boirons pour trinquer.

{Trinquons.)

G. Paris suppose que, dans la période la plus ancienne (néanmoins sans exemple encore au xi" siècle), l'octosyllabe lui-même a eu une césure qui était placée au milieu(l).

(1) V. Et. sur le rôle de l'accent latin, 128, note; Ten Brink est du même avis, v. Conjectanea in histor. rei metr.; cf. aussi pour G. Paris son édition de la Passion et du Saint-Léger, Roman., I 292 et 11 295.

La quatrième des huit syllabes du vers toujours masculin dans le Saint-Léger et en partie féminin dans la Passion est, dans la plupart des cas, accentuée, et est la dernière syllabe d'un mot :

Domine deu \ devemps lauder Et a sus sancz \ honor porter In su' amor \ cantomps del sanz.

Mais, à côté de ces vers, il n'en manque pas d'autres qui, malgré Taccentuation de la quatrième syllabe, ne souffrent pas de césure après elle, celle-ci n'étant pas la dernière syllabe d'un mot :

Quaepor lui dugrçnt granz aanz.

Il en est d'autres où , la quatrième syllabe étant atone et la troisième par contre étant accentuée, il en résulterait une césure analogue à celle du décasyllabe que nous avons plus haut appelée lyrique :

Que il duurçt \ ab duos seniors.

ou

Il loprésdrçnt \ tuit a conseil.

Beaucoup aussi des vers de la première catégorie étant de telle nature que la suite du discours ne permet pas de pause :

Qui lui a grand 1 iorment occist.

Quandius al suo 1 consiel edrat,

Por deu nel volt 1 il observer.

il est fort douteux que, même pour la période la plus

ancienne, la césure dans le vers de huit syllabes ait été autre chose que Teffet du hasard, ou plutôt autre chose qu'un produit direct de la nature du vers et du langage, indépendant de l'intention et de la volonté du poète. Dans la Passion , Tétat des choses nous incline un peu plus à accepter une césure après la quatrième syllabe accentuée; 4ans un nombre considérable de vers qui ont la troisième accentuée et la quatrième atone, une pause est encore possible. Néanmoins il n'y manque pas devers qui ne peuvent avoir de césure, la quatrième syllabe étant inséparable de la cinquième.

Les vers excédant la longueur de V alexandrin, à treize ou à quatorze syllabes, se rencontrent accidentellement dans la poésie française. Dans la poésie moderne, ils ne se présentent guère que dans des morceaux destinés à être chantés ; les places des césures y sont déterminées par les places des repos (pauses) de la phrase musicale. Quicherat, p. 547, cite des vers de treize et de quatorze syllabes de Scarron et de Bérangcr. Le vers féminin de treize syllabes dans Déranger :

Le peuple s'écrie : oiseaux, \ plus que nous soyez sages

se compose de 7-|-6 u et a, dans la musique, une pause après oiseaux :

On trouve un vers bien remarquable de quatorze syllabes dans quelques passages de la Vie de Saint-Auban , et déjà dans la Chronique rimée de Jordan Fantosme (xii® siècle;

(I) Cf. :

Scribere proposui | de contemptu mundano.

Jam est hora sur gère \ de somno mortis vano.

(Du Méril, Poés. pop. lat., 1847, p. 125.)

dans le troisième volume de la Chronique des Ducs de Normandie de Benoît), donc chez des poètes anglo-normands; on le trouve encore dans la strophe 127 sq, et dans des passages situés plus loin, du Poème de Vénus la déesse d^amor, publié par Foerster, qui abonde en irrégularités de toute sorte. Ce vers a toujours la césure après la huitième syllabe, mais souvent la partie de huit syllabes se divise d'elle-même en deux parties de quatre syllabes avec la quatrième accentuée; ainsi, par exemple :

Ne fléchirai \ purnule mort^ \ tant [seit] cruele e dure. Mahom reni, \ Ken enfer trait, \ ki lui sert e honure; En Jesu crei, \ Jesu reclaim, \ Jésus rrv'hmd e sucure,

(St-Aitban,m7.)

Ki prêchera \ des ore mais \ de celé lei nuvele , Acurer frai \ u enfundrer \ de teste u de cervele.

{Ibid., 1262.)

Après chanta \ U roietel \ a haute vois série.

{Vénus, 127.)

Mais on ne trouve pas toujours cette césure accessoire après la quatrième syllabe, et les vers sont d'ailleurs aussi pleins de fautes contre la métrique (1).

Quant aux vers de seize syllabes que Suchier (2) prétend trouver chez Fantosme, on se résout difficilement à les reconnaître comme tels. Des vers qui ont incontestablement cette mesure, avec la césure (épique) après la huitième syllabe, se rencontrent joints en strophes monorimes de quatre lignes dans un poème sur les quinze signes avant le jugement dernier, dont le commencement a été imprimé

(i) Dans W. Meyer 172, il est traité du vers iatia correspondant :

Tune postulantur tesserx, \ pro poculis Jactatur ou

Nunc comprimas \ has lacrymas | et luctum qui te urget

où les syllabes qui sont suivies de la césure riment cependant ensemble.

(2) Ueber die M. Paris zugeschriebene Vie de Saint-Auban, Halle, 1876.

dans le Jahrb, VII, 403. On trouve aussi des vers analogues à la fin du Poème de Venus, str. 306 et 307 (I).

Intensité de la césure. — Il est fort naturel que, dans des vers plus courts, la pause survenant à la fin du vers doive être moins importante que dans des vei*s plus longs, et que, par suite, la fin du vers puisse, dans les premiers, séparer des parties du discours qu'elle ne pourrait séparer dans les seconds sans produire un enjambement fort blâmable; comme par exemple dans :

Gardiens de nos Arsenaux, Cédez-nous les tonneaux Où vous mettiez vos poudres.

( Béranger, la Grande Orgie,)

Il n'est pas moins naturel que la césure puisse devenir plus faible, c'est-à-dire puisse séparer des parties du discours qui ont entre elles un étroit rapport, dans le cas où les parties du versa séparer sont moins longues. Cependant la longueur des parties du vers ne va pas au dessous d'une certaine mesure (quatre ou trois syllabes), tandis qu'il y a des vers d'une seule syllabe; par suite, on peut, pour la césure plutôt encore que pour la fin du vers, déterminer quels sont les contextes qu'elle ne doit pas interrompre. 1 . La césure prenant place après la syllabe accentuée, elle ne peut pas être précédée immédiatement de mots qui, dans le contexte, sont sans accent propre et s'appuient en qualité de proclitiques sur un mot suivant : donc de l'article, des adjectifs possessifs et démonstratifs, des pronoms atones précédant le verbe (et aussi de ceux qui ont une autre voyelle qu'^), des prépositions monosyllabiques.

(1) Quand les deux membres du vers ont une terminaison masculine, le vers est analogue à la longue ligne citée par W. Meyer, 94, sous VIII 1.

2. Il est d'autres espèces de groupes de mots qui, en général , peuvent être considérés aussi comme ayant entre eux un rapport trop étroit pour pouvoir être séparés par la césure, mais que, néanmoins, elle sépare souvent, quand aucune pause n'est possible dans le deuxième membre du vers. Tel est le groupe composé d'un verbe auxiliaire et d'un participe passé qui le suit immédiatement , ou le groupe composé d'un verbe de la modalité et d'un infinitif qui le suit immédiatement. On peut donc approuver :

Hé bien^ mes soins vous ont \ rendu votre conquête.

(Racine, Androm., III, 2.)

Cest ma mère^ et je veux \ ignorer ses caprices,

iBritann.j II, 1.) Mes plaintes ont déjà \ précédé vos murmures.

{IhifL, I, 3.)

OÙ déjà se trouvant intercalé facilite la séparation ; Agrippine ne s'est \ présentée à ma vue.

(Ibid., m. 9.)

Je m'en souviens, f avais \ perdu toute mémoire.

(Ronsard, Lucr., IV, 3.;

Telle est encore la liaison entre être et l'adjectif ou le substantif prédicat, quand il suit immédiatement :

La vertu n'était point \ sujette à l'ostracisme.

(Boileau, Sa(., Xï.)

point de portail, où jusques aux corniches

Tous les piliers ne soient \ enveloppés d'affiches.

{Saf.. IX.)

Il n'est pas nécessaire que la construction soit étroite dans le deuxième membre du vers quand , par l'inversion , être est séparé de l'adjectif prédicatif :

Votre nom est dans Rome \ aussi saint que le sien.

(Racine, Bntann..J, I.)

TOBLRB, rersificafion. 9

Une détermination adnominale consistant en de et un substantif doit pareillement comprendre tout le deuxième membre du vers quand la césure doit la séparer du mot .qu'elle détermine :

Néron naissant A toutes k'S vertVfS \ éC Auguste vieillissant.

(Ibid., 1,1.)

Des théoriciens rigoureux blâment donc des césures telles que les suivantes :

plus de bien me feroit Que je n'aurois \ de mal à voir sortir Mon sang pourpré \ et mon âme partir.

(Jodelle, Cléop., III.:

Et Bacchus qui le cœur \ des hommes reconforte,

(Ronsard, Œuvres, VIT, 56.)

luy donner Une mitre et pasteur \ des peuples V ordonner,

(/&îd.,VIT, 66.)

Vray fils de la valeur \ de tes pères ^ qui sont Ombragez des lauriers. \ qui couronnent leur front.

(Régnier, Sat., I.)

On peut en dire autant des déterminations adnominales formées d'adjectifs , quand le déterminé se trouve dans le premier membre du vers ; des objets et des autres déterminations adverbiales , quand le verbe les précède et se trouve à la fin du premier membre du vers ; du verbe , quand le sujet précède immédiatement la césure :

Ou il s'en prenne à sa muse \ allemande en français,

(Boileau, Sat., IX.)

// se souvient du jour \ illustre et douloureux .

(Racine, Bërën., I, 3.)

Ils nous feront \ une France à leur taille^

(Déranger, Les 10,000 francs.)

Il n'est que trop instruit \ de mon cœur et du vôtre,

(Racine, Britann., III, 7.)

Mes yeux alors, mes yeux \ n'avaient pas vu son fils.

{Phèdre, 11, 1.)

Aon, madame, les dieux \ ne vous sont plus contraires,

(nnd.,M, i.)

De môme, les prépositions disyllabiques terminées par une syllabe accentuée peuvent être séparé^^s du sul)slantif par la césure dans des conditions analogues :

Voios ne pippez sinon \ le vulgaire innocent.

(Ronsard, VII, G I.)

Le feu sort à travers \ ses humides prunelles.

(Boileau, Epttre IV.)

Quicherat, 17, cite des exemples des classiques du XVII® siècle; en voici un moderne :

Que la chose aille avec \ celte si^nplicité.

(.Aiigier, }a Ciguë, 1, 3.)

Le principe , dans tous ces cas, est celui-ci : la césure peut séparer l'une de l'autre môme les parties de la phrase qui ont entre elles un étroit rapport, à condition qu'il ne survienne pas après elle une pause plus forte, parce qu'alors, surtout s'il ne devait , en outre , se produire à la fin du vers qu'une légère suspension , il serait à craindre que la nature du vers ne fût méconnue.

Observer toutes les règles de l'art dans l'emploi de la césure est un des points les plus difficiles de la technique poétique, surtout dans des poèmes qui, du commencement à la fin, emploient le même vers. La césure survient ici toujours à la môme place; elle a

aujourd'hui, en réalité, toujours le même genre; elle doit aussi rester toujoiu^s quelque peu sensible. En même temps, on doit éviter autant que possible la monotonie qui résulte, dans le décasyllabe, d'une alternance invariable entre des parties du discours de quatre syllabes et des parties de six syllabes, et celle qui résulte, dans le dodécasyllabe, d*une succession ininterrompue de parties du discours de six syllabes. On ne peut y parvenir que par une répartition très soigneuse des césures fortes et des césures faibles en rapport avec une alternance bien calculée entre les pauses fortes et les pauses légères à la fin du vers et à la tin des couples de rimes. En outre, le poète est toujours libre de faire survenir à d'autres places, dans le vers, des pauses très fortes, à condition qu'à côté de ces dernières, les pauses exigées demeurent sensibles. Voltaire, dans son Dict, phil.^ à l'article Hémistiche^ donne les préceptes suivants :

Observez V hémistiche^ \ et redoutez V ennui Qu'un repos uniforme \ attache auprès de lui. Que votre phrase heureuse \ et clairement rendue Soit tantôt terminée \ et tantôt suspendue.

C'est le secret de l'art, \ Imitez ces accents Dont Vaisé Jéliotte \ avait charmé nos sens.

Toujours harmonieux i \ et libre sans licence, Il n'appesantit point \ ses sons et sa cadence. Salle, dont Terpsichore \ avait conduit les pas, Fit sentir la mesure \ et ne la marqua pa^.

11 est naturel que, comme l'enjambement, la césure ait été traitée différemment suivant le goût ou le besoin du temps, suivant les théories particulières de Fart poétique, suivant les genres que ce traitement concerne, et cela est aussi facile à démontrer pour la césure que pour Fenjambement. Les poètes des chansons de geste ne semblent pas avoir produit par leurs vers l'effet de monotonie qu'ils produisent sur

nous à la lecture à haute voix (1). Les poètes français, depuis 1820 et 1830, ont , la plupart, cessé, pour la césure aussi, de suivre les règles en vigueur auparavant (2). Sans doute, ils font encore, toujours régulièrement de la quatrième syllabe, dans certains cas de la cinquième ou de la sixième (suivant la place après laquelle, selon Tancienne règle, se trouvait la césure dans les différents mètres), la dernière syllabe accentuée d'un mot. Mais ils n'exigent plus qu'une pause se produise après la césure ; au contraire, ils placent souvent des pauses fortes à d'autres endroits du vers (3). N'étant pas contraints pour cela de laisser de côté l'ancienne et plus vigoureuse manière d'articuler le vers, ils jouissent indubitablement d'une plus grande liberté. Exemples :

Pas de prunelle abjecte | et vile, que ne touche L'éclair d'en haut, parfois \ tendre et parfois farouche.

(Lég. des Siècles, XIII. 2.)

Vous aussi , vous m'avez \ vu tout jeune, et voici Que vous me dénoncez.

(Contempl., 1 , 26.)

(1) La note de Foerster au vers 749 d'Aiol (où Ton doit soit écrire des au lieu de de, soit reconnaître un vers sans césure) fait paraître les césures du poème moins importantes qu'elles ne le sont en réalité. Il ne faut pas oublier quel rôle joue tout flexionné {Gôtt. gel. Anz., 1875, p. 1077), et l'on ne doit pas dans cens tous guerroier (au lieu duquel cens g. tous serait possible) signaler ceus comme démonstratif attributif.

(2) Je répugne aux vieux dogmes tristes ; Je veux en deux efforts égaux

Tirer l'art des niaim des puristes Et Dieu des gnffes des cagots.

(V. Hugo, Q. Vents, II, 200.)

(3) Becq de Fouquières, Traité gén. de versif. frç.» 1879, p. 150, a fait remarquer l'étrange timidité qui a empêché jusqu'à ce moment de mettre à la sixième place une syllabe invariablement atone, alors qu'on se permet souvent d'y mettre une syllabe qui peut être, il est vrai, accentuée dans certains cas , mais est tout à fait atone dans le contexte du vers. Si

Ayez pitié, je n'ai | pas mangé, je vous jure est un alexandrin, ne pourrait-on pas considérer comme tel Ayez pitié, j'en a\vais mangé, je mus jure.

\'3'i STRUCTURE

L alexafuirin saisit \ la césure, et la mord.

(Ibid,)

fai disloqué ce grand \ niais d'alexandrin,

(Ibid.)

Et souriait au faible \ enfant et Vappelait,

Libre, Usait où le bien \ cesse, où le mal commence.

Page 1