VI
Sombre sous les rois, comme \ une mer sous les vents.
(Q. Vents, Marg., se. t.)
Quant à la mélancolie, | elle sent trop les trous Aux bas, le quatrième \ étage et les vieux sous.
(A. de Musset, Pr. Poés., 49.)
Je n'aperçus plus rien \ alors. Mon assassin Avait fui, me laissant \ un glaive dans le sein.
(Ponsard, Lucr., IV, I.)
Kt venu pour frapper \ s m esprit , c'était moi Qui d'un respect nouveau \ reconnaissais la loi.
{Ibid., IV, 4.)
Moi , fai dit n'avoir pas \ craint la mort; je le prouve.
(Ibid., V, 3.)
Les exemples suivants sont encore plus frappants : V habilleuse avec des \ épingles dans la bouche.
(F. Coppée, Olivier, 1.).)
Un peu plus tard, lorsqu'il \ se sentit fatigué Des grisettes qui lui \ trouvaient l'air distingué.
{Ibid., \.)
OÙ Ton jouait sous la | charrette abandonnée.
(Ibid., 4.)
Et se trouvait à la \ hauteur de votre main.
{Ibid., 8.)
Malheureuse, qu' as-tu \jeté là? — Hien, dil-elle.
(Manuel , Poés. pop., p. 119.)
Ayez pitié, je n'ai \ pas mangé, je vous jure.
(Ibid., 138.)
INTÉRfEURE DU VERS. 135
Mais on ne trouve cela que lorsque le poète veut donner au discours la simplicité du récit ou lui faire exprimer le trouble et la précipitation .
Très souvent, on rencontre dans V. Hugo l'alexandrin avec trois parties à quatre syllabes :
Vivre casqué^ suer \ Vété, geler V hiver.
{Lég. des S., Le petit roi de Galice , 6.)
Marcher à jeun, marcher \ vaincu, marcher malade,
ilbid.)
fai vu le jour, fai vu \ la foi, f ai vu V honneur.
{Ibid., 10.)
De même dans d'autres poètes :
Je V ai reçu, C était \ un hôte, malheureuse,
(Ponsard, Lucr.» V, 3.)
avec une légère différence un peu plus loin :
Je m'éveille. Il avait \ une épée et me dit...
(Ibid.)
Le vers
Et vise au front mon père, criant : Caramba.
{Lég.d.S., XIII, 1.)
serait absolument sans césure ; mais ce n'est sans doute que par une faute d'impression que criant n'est pas précédé de en.
Il ne faut pas voir dans ces vers des négligences ou des violations mutines de la règle, mais des écarts conscients, voulus et peut être cherchés auxquels l'artiste se résout parce qu'il veut, à certaines places, produire un certain effet.
Déjà d'ailleurs, à une époque moins moderne, la
1 3(i STRUCTURE
comédie s est souvent passée consciemment de la césure, par exemple dans le discours de Chicaneau ;
Voici le fait. Depuis \ quinze ou vingt ans en ça... Noies sommes renvoyés \ hors de cour. J*en o/ppelle... Le cinquième ou sixième \ avril cinqua^ite-siœ .. .
(Racine , Plaid., I, 7.}
ou
puis donc \ quon nous permet de pi^endre Haleine et que Von nov^ \ défend de nou^ étendre.
Ubid., III . 3.)
Dans les deux cas, la construction du vers doit produire Teffet d'un discours coulant sans cesse et intarissable.
Ailleurs aussi la comédie procède plus librement dans le seul but de rapprocher le langage delà scène du langage de la vie quotidienne :
Mais comme si c'en eût \ été trop ho7i marché.
(Molière, Fâch., 1,1, G5.)
Et vous n*en riez pa-s \ assez à mon avis.
{Ec. des F., m, \.)
Monsieur^ qui vous ramène \ en ces lieux? — Vos sottises.
{Ec. des maris, II, 13.)
C'est très bien dit. Mon gendre \ a du bon, et f espère Morigéner bientôt cette tête légère,
(Voltaire, La Femme qui a raison, 11, 10
Parlez deux, comme si \ je ne les aimais pas.
(Augier, la Ciguë, II, l.)
Reste à reman|uer que l'inversion afiFaiblit le rapport des membres de phrase étroitement liés par la syntaxe, et, par suite, rend bien séparables par la césure des membres de
phrase qui, avec une construction ordinaire, ne pourraient souflrir aucune pause entre eux :
De leurs champs dans leurs mains \ portant les nouveaux
[fruits.
(Racine, Athal, 1,1.)
est un vers correct , tandis que la césure serait insuffisante avec une transposition des deux membres du vers; de même :
Je fuis de leurs respects \ Vinutile longueur,
(Racine, BMn., T, 1.)
Toujours de ma fureur \ interrompre le cours,
(Androm., 1,1.)
L'expression prépositionnelle adnominale, séparée du mot qu'elle détermine et placée ailleurs, cesse (quoi que puisse dire l'analyse logique) d'être adnominale et devient détermination pour tout l'attribut; entre elle et le substantif qui semble la régir il n'y a plus de rapport spécial.
Les pronoms personnels dits atones, quand ils sont placés après le verbe et qu'une pause quelconque du discours est possible après eux, prennent assez d'accent pour pouvoir entrer dans la césure :
Me refuserez-vous \ un regard moins sévère ?
(Racine, Androm. I, 4.) Est-ce là, dira-t-il^ \ cette fière Hermione?
{Ibid., II, 1.)
Tes ijeiix refusent-ils \ encor de me connaître?
(Ibid., II , 5.)
Va le trouver, dis-lui \ qu'il apprenne à Vingrat,
{Ibid., IV, 4.)
Arsace, laisse^la \ jouir de sa fortune,
(Bérén., I, 3; (I).
L'ancienne poésie plaçait même je comme syllabe accentuée devant la césure :
Par ce crien ge^ \ se entr'eus vos metez.
{Nymes, 526.)
Que vous diroie je? \ tous furent pris en champ.
{Gaufr. 205.)
De cheus vous dirai je \ comment ils ont ouvré.
Ubid., 246.)
Que vou^ diroie je? \ retenu sont et pris.
(B. Commarch., 506.)
Que vous iroieje \ plus la chose alongier,
La poésie moderne ne le fait plus; pour elle, je reste atone dans tous les cas , et ne peut être placé à la césure que s'il doit être élidé :
Etrangère, que dis-je? \ esclave dans PEpire.
{Androm., II, 5.)
Comme y^, le, dans l'ancienne poésie, se plaçait souvent comme syllabe accentuée devant la césure :
Serveie le \ par feid e par amur.
iCh, Roi, 3770.)
Recevez le, ( nobile chevalier.
{Nymesy 396.)
vl) Racine sépare môme le pronom proclitique de son verbe parla césure :
Use tourmente; il vous... \ fera voir aujourd'hui Que l'on ne gagne rien \ à plaider contre lui.
{Plaideurs, II, 3.)
Ce procédé n*est possible que parce que la phrase commencée reste inachevée ou est contiuuée après une pause d'une façon autre que celle à laquelle le poète avait tout d'abord pensé.
La poésie moderne elle-môme est souvent tidèle pour ce pronom à un procédé qui est quelque peu surprenant, puisque Vç de le peut s'élider comme nous l'avons prouvé plus haut, p. 68 :
Allez j assurez- le \ que sur ce peu dC appas,..
(Rotrou.)
Privez-le, privez-le \ de celte grâce insigne.
( Scudéri, cité par JuUien, II, 12.)
cou/pe-lui La gorge, et tire-le \ par les pieds jusquHci.
(A. de Musset , Pr. Poés., 59.)
Vunivers, sachez-le^ \ qu'on V exècre ou qu'on Vaime, Cache un accord profond \ des destins balancés.
(S. Prudhomme, III, 241.)
Nous avons montré, p. 59-78 qu'un ^ à la fin d'un mol et devant un mot commençant par une voyelle ne compte pas dans le vers , et dans quelle mesure cette règle de la poésie moderne était déjà observée dans Tanclenne poésie. Nous avons montré aussi dans quelles limites des voyelles sonores contiguës dans l'intérieur d'un mot appartenaient à des syllabes différentes.
11 nous reste encore à parler de la rencontre d'une voyelle accentuée finale ne pouvant être élidée (excepté, bien entendu, la, si, et pour l'ancienne langue, ma, ta^ sa, etc.), et d'une voyelle commençant le mot suivant dans l'intérieur du môme vers.
L'ancienne poésie laisse tout simplement subsister l'hiatus qui en résulte. Il semble que cet hiatus n'ait pas paru alors plus choquant que ne le paraît aujourd'hui l'hiatus dans l'intérieur du mot {clouer, trahir, haïr, créer, chaos) : par suite , Ch. Lyon : Li un \2 ^ Li autre 1 3 , preu et 3 , fu al, La ou 10, qui a 41 , s'oblia et endormi 52, si i 56 , hiatus auxquels il faut encore ajouter les hiatus cités p. 64, résultant d'une non élision de monosyllabes en ^.
Dans la poésie moderne , l'hiatus entre une voyelle accentuée finale et une voyelle initiale est interdit. Il ne doit pas se trouver dans le vers des combinaisons comme
tu as y tu avais, tu eus, tu auras, etc.; tu es, tu étais; il a eu, a été; si elle, si on; à un ami, à elle; il y entre, là où, déjà une fois, lui ou elle, arrivé une fois , sera un jour, etc., et Molière [Ec. des Femmes, II, 5) est obligé de changer le proverbe ce qui est fait est fait en ce qui s'est fait est fait. La conjonction et, dont le t n'existe que pour les yeux et n*est pas assujetti à la liaison, est rangée à bon droit parmi les mots terminés par une voyelle , de sorte que et il, et elle, et un jour sont défendus et que Molière n'aurait pas dû écrire {ibid. Ill , 4) : Et à (au lieu de dans) V événement mon âme s intéresse.
Au contraire, les mots terminés par des voyelles nasales ne sont pas rangés parmi les mots terminés par une voyelle, même dans le cas où la prononciation nasale subsiste. Il est donc non seulement permis de dire un autre, un habit , on aime , bienheureux, en un mot, etc., mais encore : Néron est amoureux, Rac, Britann., II, 2-, Hé bien, il faut partir, ibid , III, 7; Néron en colère, ibid., III, 7;
Orcan et les muets attendent leur victime.
(Bajaz., V, 3.)
A cette même catégorie appartiennent les mots qui , après la voyelle nasale, ont, en outre, une consonne qui reste muette.
si grxND en apparence.
{Britann., III, 6.)
Quels desseins maintenANT occupent sa pensée?
{Bajaz., V. 1.)
CependkST on m'arrête.
abid.,\,\.)
PlVfS V effet de mes 5oins et ma gloire étaient proches.
Nos intérêts commuNs et mon cœur le demandent.
(Mithrid., 1, 3.)
Seulement il est à recommander d'éviter la rencantre dç deux voyelles nasales identiques, précaution que n'ont pas toujours prise môme des poètes scrupuleux :
Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
{Mithrid., IV, 4.)
Calchas qui VattEvu en ces lieux,
(ïphig.,l, l.)
D'autre part , les mots commençant par une h aspirée sont considérés comme des mots commençant par une consonne : le héros, la hauteur, elle hait, etc., ne troublent point Teuphonie.
Les mots qui se terminent par une consonne peuvent précéder des mots commençant par une voyelle, niême lorsque cette consonne reste muette, bien qu'il se produise en réalité ici un hiatus :
Les dépiUÉs, eux et leur suite.
(La Font., /\ VI, 14.)
Vous VabhorriEz : enfin, vous ne m^en parliez plus.
(Racine, Iphig., I, 1.)
La fléchir, l'enlevER ou mourir à ses yeux.
(/ft/rf.. 1,1.)
PartEz , allez ailleurs vanter votre constance.
{Àndrom., IV, 3.)
Mais que vois-je? vous-même, inquiET, étonné.
{Britann., II . 1.)
les cris et le silence.
(Wd.,ll,2.)
Son esprit inquiET et de trouble agité,
(Perrault, 28.)
Ils peuvent les précéder, même quand la consonne muette protège un ç contre l'élision.
Ah! que ne suis-je né dans Vâge où les humains JeuHEs, à peine encore échappés de ses mains..,
(Lamartine , Médit. Dieu.)
E. Weber cite {loc. cit.^ 527) de V. Hugo :
// est génie, étant , plus que les autvES, homme.
de même , dans Coppée , les Aïeules :
Entendre la chanson des laveusES, et voir Les chevaux de labour. (1)
On ne regarde pas davantage comme une faute l'hiatus résultant de Télision d'un ç précédé d'une voyelle :
Il y va de m^ vie, et je ne puis rien dire
{Bajaz., V, 8.)
Sois béniE^ île verte, amour du flot profond.
(V. Hugo, Q. Vents, II, 62.)
11 faut faire une place particulière aux interjections aA, ehf oh, euh, que Ton fait suivre sans scrupule d'une voyelle, moins sans doute à cause de l'A qui ne peut jamais se faire entendre qu'à cause du repos de la voix qui se produit toujours après ces mots :
Oh là y oh, descendez/
(La Font., F.,Ul, 1.)
Hat/. — Un cœur...
(Mol., Sgan., \6.)
En criant : holà ! ho ! un siège promptement.
{Fâcheux, I, 1, 18.)
ah ah, quel homme/
(Rac, Plaid., lîl , 3.)
(I) Sur la possibilité d'éviter cette espèce d'hiatus au moyen d'une élision au dessus de Vs, voir plus haut, p. 76.
I 4 i HIATUS.
Je finis! — Ah — Aoant la naissance du monde.
{Ibid., 111,3.)
Oui a été traité quelquefois comme un mot commençant par une consonne :
Pourquoi? — Oui. — Je ne sai.
(Molière, Ec. des mar., I, 2.)
Oui, oui, votre mérite, à qui chacun se rend.
{Ibid., 11,6.)
Cela s'entend. — Oui, oui,jevov^ quitte la place.
( Ihid.)
Oui, oui, tu le savais.
(A. de Musset, Poés. Nouv., 92.)
11 a, par suite, subi le môme traitement dans sa rencontre avec ces différentes interjections :
J'irais trouver mon juge. — Ohf oui, monsieur, firai.
(Racine, Plaid., l, 7.)
Hé/ oui. — Vous me voyez , ma sœur, chargé par lui.
(Molière, Fem. Sav., U, .3.)