V. plus haut, p
Enfin, il faut encore remarquer que la comédie et d'autres genres dont le langage se rapproche du langage ordinaire ont emprunté à ce dernier des locutions toutes faites dans lesquelles se trouve un hiatus :
Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne.
(Racine, Plaid., lU, 3.)
Je suais sang et eau.
{Ibid., 111 . 3.)
Le juge prétendait qu'à tort et à travers
On ne saurait manquer, condamnant un pervers,
(La Font,, Fahl.,l\,Z.)
Çà et là ses regards en liberté couraient.
(Id., Le cas de conscience.)
On voyait çà et là des bœufs maigres errer,
(S. Prudh., II, 71.)
La rigueur actuelle de la règle de Thiatus iie s'est introduite que par une lente progression. Sans doute, les poètes du xvi® siècle évitent déjà volontiers Thiatus quand le premier mot est un polysyllabe, comme le dit Ronsard dans son petit Art poétique (1565) (1) : Tu éviteras^ autant que la contrainte de ton vers le PERMETTRA, les rencontrcs des voyelles et diphthongues qui ne se mangent point; car telles concurrences de voyelles sans être élidées font les vers merveilleusement rudes en nostre langue^ bien que les Grecs sont coustumiers de ce faire comme par élégance. Exemple : Vostre beauté a envoyé amour. Ce vers icy te servira de patron pour te garder de ne tomber en telle aspreté, qui escraze plustost Vaureille que ne luy donne plaisir.
Gela ne l'empêche pas lui et ses amis de tolérer de nombreux hiatus dans leurs ouvrages, surtout ceux des monosyllabes atones tu^ qui, y, et^ ou^ etc., avec les mots commençant par une voyelle; ils semblent même avoir trouvé moins choquant Thiatus à la césure :
Estre un Narcisse, et elle une fontaine,
(Ronsard, Choix de B. de Fouq., 4.)
Fleuves et fleurs et bois tu enchantois,
{Ibid. 5.)
fleurs et herbes rousoyaiites,
Qui or pignant les siens jaunement Ions,
{Ibid. 5.) (1) Œuvres, VIT, p. 327.
ToBLER, f'ersffication. \Q
avoit à son tetin Son fils pendu \ en qui le vray image Du grant Hector estoit peint au visage.
{ïbid, 172.)
Autres y chargés de grands bovclers, balaient Un branle armé, | autres de voix aiguës.
(Ibid. 173.)
Il lui souffla I un horreur dans les yeux.
{Ibid. 177.)
Plus rigoureux était Malherbe qui , dans ses remarques sur les poésies de Desportes, blâme même
Fait son nid aux jeunes boscages.
et
A cheval et à pied en bataille rangée
et
Pieds nudSf estomac nud, ignorant qu'il estoit.
parce que le d ne se prononçait pas. La pratique chez lui correspond à la théorie. Lalanne (1) ne trouve dans tous les poèmes de Malherbe que sept hiatus , dont Tun peut être dû à une faute d'impression, trois se rencontrent dans ses premières poésies et trois dans une pièce qui , à d'autres points de vue, est si peu digne de Malherbe, qu'on la regarde soit comme n'étant pas de lui , soit comme étant une œuvre inachevée. Aux yeux de Régnier, un tel scrupule était excessif. Dans sa 9® satire, où il défend les anciens poètes , Ronsard , Desportes , du Bellay, Belleau, contre les critiques exagérées de ta nouvelle école , il dit :
(1) V. son édition, V, p. 87. '
Cependant leur scavoir ne s'estend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement (?) , Prendre garde qu'un « qui » rie heurte une diphthongue.
Néanmoins , les hiatus qu'on trouve chez lui ne sont ni nombreux ni choquants :
où est ore ta bride.
ÇSat., 9.)
Et ainsi que mon corps, mon esprit est errant.
(Elég,, 1.)
Ha, Dieu! que fusses-tu \ ou plus chaste ou moins belle,
{Ihid.)
Que froidement reçu \ on V écoute à grand' peine.
{Sat., 2.)
Puis donc que je suis là \ et qu'il est près d'une heure.
{Sat., 10) (t).
On en est resté, toutefois, aux règles de Malherbe; seulement les consonnes muettes à la fin des mots après
(]) Cette modeste licence du vieux maître suflit déjà à combler de joie A. de Musset :
Aurait-il là-dessus versé comme un vin vieux Ses hardis hiatus, flot jailli du Parnasse, Où Despréaux mêla sa tisane à la glace?
(Poés. Nouv., 197.)
Son folle que tu es, Pr. Poés., 327, à propos duquel il s'emporte ironiquement dans la stance suivante, n'est pas une bien grande licence non plus. Dans Molière, on trouve quelques passages où les mots formant hiatus sont prononcés l'un par un personnage, l'autre par un autre :
Avec qui? — Avec... là
(Ec. des Femmes, II, 5.)
Et... — Où donc allez-vous?
(Ec. des Maris, I, 2.)
La césure atténue la faute quand il dit :
les doctes Tablettes Du conseiller Matthieu, \ ouvrage de valeur.
{Sgan. , 35.)
Ce n'est que dans des éditions postérieures qu'on a introduit l'ouvrage est de valeur.
des voyelles sont regardées comme annulant Thiatus (1). Les critiques mêmes faites à propos de cette règle par d'Alembert et Voltaire (dans leur correspondance du il et 19 mars 1770) et par Marmontel [Encyclopédie, art. Hiatus et Vers), tout en convainquant chacun, n*ont amené aucun changement dans la pratique, et nous verrons si les théories fort sensées de Becq de Fouquières doivent avoir plus d'effet.
(1) Les poètes modernes, comme le montre E. Weber, 526, les font parfois ligurer dans des mots d*où les a bannies rorthographe usuelle, pour qu'au moins les yeux ne s'aperçoivent pas de la violation de la règle :
C'eM hideux! Satan nud et ses ailes roussies.
La rime (t) de deux mots est rhomophonie de leurs voyelles accentuées et de tout ce qui les suit.
Si la voyelle accentuée est la dernière du mot , la rime est dite masculine; si elle est suivie d'une voyelle atone, laquelle ne peut être en français qu'un ç, elle est dite féminine.
U assonance est une homophonie qui ne comprend que les voyelles accentuées et les voyelles atones qui peuvent les suivre, homophonie que n'accompagne pas celle des consonnes qui suivent les voyelles accentuées : elle aussi peut être soit masculine, soit féminine.
Quand la voyelle qui détermine la rime n'est point suivie de consonnes, la rime et Tassonance sont une seule et même chose : foi : moi, dieu : lieu, craie : haie, joue : moue sont aussi bien assonances que rimes (2).
(1) La prose lie quelquefois des membres de phrase qui se suivent en faisant rimer leurs terminaisons. Une prose rimëe qui ne peut guère s'expliquer uniquement par le parallélisme du style hébreu , se trouve dans le L. des Rois, p 6 {Cant. Annx); des exemples de sermons dans ce genre sont donnés par Boucherie, le Dial. Poitevin, p. 293, sq., et par Lecoy delà Marche, la Chaire frç., p. 188, 263. Le môme procédé se retrouve dans beaucoup de proverbes. W. Meyer a signalé, p. 66 et 115, des textes latins où il est employé.
(2) Sur les premières manifestations de la poésie latine rimée , v. W. Meyer,J,46, 47, 65. Les catégories établies par meyer de rimes à une , deux , trois syllabes et d'assonances à une, deux, trois syllabes seraient difficilement acceptables pour le français; elles paraissent même ne pas avoir trop de valeur pour le latin ; car, si l'on ne tient pas compte des relations d'accents, il est impossible d'obtenir, môme pour ce dernier, une caractéristique suffisante de la rime.
150 RIICE.
La poésie littéraire moderne n'emploie que la rime. L'ancienne poésie admettait parfois Tassonance même dans des poèmes rimes : jambes^ cambres^ B. Condé 8,220(1).
L'homophonie peut aussi s'étendre en rétrogradant de la voyelle accentuée à des consonnes qui la précèdent immédiatement, et même au delà. Cependant cela n'est pas en général nécessaire pour rendre la rime correcte ou suffisante.
L'homophonie qui comprend aussi les consonnes précédant la voyelle tonique de la syllabe accentuée donne la rime riche comme fer : enfer; brûlant : coulant ; canard: renard; habitue : évertue; vice : service ; maline : orpheline; même des rimes comme troubler : aveugler : consoler, c'est-à-dire des rimes où la syllabe accentuée commence par une muette suivie d'une liquide, mais où l'identité ne s'étend qu'à la liquide, sont encore regardées comme des rimes riches.
Les rimes où Thomophonie des terminaisons des mots commence avec la voyelle qui précède la tonique ont été appelées léonines et aussi superflues, doubles comme ai)on' der : inonder; jouissance : licence; offensée : pensée (2). Toutefois, la première dénomination a eu au moyen âge une autre signification encore.
Etablissons d'abord que lorsqu'il y a homophonie réelle, la différence d'orthographe ne compte pas; la rime doit exister pour l'oreille et non pour les yeux : enlace : embrasse; air : mer; fait: effet; commerçant : in^iccent :
(1) V. des exemples tirés de différents ouvrages dans Andresen, Ueher den Einfluss von Metrum, Assonanz und Eeim auf die Sprache, Bonn., 1874, p. \7 sq.; du Roman de Thèbes dans Gonstans, la Légende d'OEdipe, p. XV; de Gonon de Bélliune dans la Romania, IX, 143; du Conte de Poitiers dans Zts. f. rom.y PliiL, VI, 194 , et d'autres ouvrages, ibid.,2{2; de Gerbert de Montreuil dans Birch-Hirschfeld, Sage vom Graalr p. 112, lequel se trompe en voyant là un fait particulier au picard ; V. aussi Fœrster, Einleitung zu Ricli. Rel, p. XI, et sur les rimes inexactes du Guillaume de Paterne, Mussafia. Ztschr. f. rom. Phil, 111,248.
(1) V. Freym.ond, Zts, f. rom., Phil,, VI, 6-18,
éblouissant; tombai : enjambé; recueillerai: sacré; guerre : vulgaire ; sourcils : noircis ; dis-je : tige ; dominicain : mesquin; nom : non; mille: facile; cause: chose, etc. (1).
Cette règle, que d'ailleurs Malherbe, d'après ce que dit son ami Racan n'a pas admise par le fait qu'il a blâmé grand : prend; innocence : puissance; apparent : conquérant (2), est sujette à une restriction considérable en ce qui concerne les consonnes finales. On peut résumer à peu près suffisamment les diflférentes règles des théoriciens éri disant que ce n'est pas par la prononciation des mots qui se fait entendre réellement dans le débit des vers que l'on peut surtout juger de la correction de la rime , mais par celle qui aurait lieu dans le cas de la liaison. Ainsi 5, x, z muets à la fin de l'un des mots troublent une rime d'ailleurs correcte, si l'autre mot n'a pas une consonne finale qui, dans le cas de la liaison , aurait le même son ( il n'est pas nécessaire que ce soit la même dans l'orthographe) : il tonne ne rime pas avec tu donnes (mais avec ce dernier rime des tonnes); il dort,, corps (; tu dors, forts); aveu., tu veux (; aveux); bonté., chantez (; bontés); de même
(1) f Père doit rimer avec terre, parce qu'on les prononce tous deux de même. C'est aux oreilles et non pas aux yeux qu'il faut rimer;.., un usage contraire ne serait qu'une pédanterie ridicule et déraisonnable. Tt Voltaire, à propos d'Alzire, III, 5.
(2) V. l'Ed. de Becq de Fouquières, p. XXIX. Il est assez difficile de déterminer jusqu'à quel point sont justes les observations que nous a laissées Racan sur les critiques de son maître et sur le principe qui le guidait. Il est incontestable que Malherbe a fait rimer, dans ses propres vers, des mots qui ne peuvent rimer que si an nasal et en nasal ont le môme son. Si pour lui il y avait entre ces sons une différence qui troublait la rime, le critique pointilleux s'est accordé à lui môme une indulgence qu'il révisait aux autres. SI , au contraire (et c'est là ce qui est le plus vraisemblable), il a voulu demander une richesse de rime à des terminaisons aussi usuelles que -ant et -ance, on l'a en ce cas très mal compris, et la postérité a été induite en erreur par le témoignage absolument faux de Racan. V. Bellanger. Et. sur la rime, p. 142, et en outre Johannesson, die Bestrebungen Malherbe' s auf dem Gebiete der poetischen Technik in Frankreich, Halle, 1881, p. 75,
les troisièmes personnes du pluriel en çnt ne riment point avec des mots en ç qui , eux , rimeraient très bien avec les troisièmes personnes du singulier correspondantes en ç : chantent',, tante {: chante); toussent,, rotasse {: Umsse^ pouce). On en peut dire autant des autres consonnes finales muettes, soit qu'elles servent à la flexion, soit qu'elles appartiennent au radical : *, rf, c, g', />, 6, /*, etc.> tandis que c à la fin de Tun et ^ à la fin de l'autre , ^ à la fin de l'un et d k IdL fin de l'autre ne troublent point la rime : Milan., talent (; grand); toi., toit (; froid, doigt); tyran., rang, sang[: franc); plomb., long (: tronc). On peut en dire encore autant de IV muette à la fin des mots : nager,, âgé (; nagé); héritier., moitié (; amitié). Il suflSt d'ajouter une s pour rendre correcte la rime qui autrement serait incorrecte : an., flanc [ans : flancs); mer., souffert [mers : soufferts); gant., temps (; gants); or., corps ( ; alors). Mais l'addition d'une s ne rend pas correcte une rime entre é eir : baisers : épuisés, A. de Musset, Poés. iV., 69 ; foyers : passeriez , S. Prudhomme, III , 6; alliez: écoliers, Coppée, Olivier, 6; faisiez : cerisiers, ibid,, 8; approuviez : oliviers, la Veillée 4, ne sont pas des rimes rigoureusement satisfaisantes.
11 faut avouer que cette règle de la rime, en ce qui concerne les tenuinaisoris muettes des mots, a quelque chose de bien arbitraire dans l'état actuel de la prononciation. Ce qui l'explique, c'est que les exigences de la rime correcte ont été établies à une époque où les consonnes finales n'étaient pas encore devenues muettes. 11 est établi par de nombreux témoignages de grammairiens, qu'au XVI® siècle, beaucoup de consonnes finales, devenues muettes plus tard, étaient encore prononcées quand, après le mot, se produisait une pause quelque courte qu'elle fiit (1). Lorsque, dans la suite, ces consonnes furent devenues muettes, on n'osa pas transformer la règle
(I) V. p. ex. Bellanger, p. 169.
de la rime en rapport avec ce changement opéré dans la prononciation.
Toutefois , déjà au xvii* siècle , quelques poètes se sont montrés moins rigoureux, surtout La Fontaine, encor : fort, Fabl. I 6, I 7; encor : accord, VI 6; Jupiter : désert, II 8 ; fer : sert, VII 16 ; artisan : opposant, I ^\ ; faon : content, VIII 27; talon : long , II 12; bouchon : je t*en répond, Molière, E'c, des mar,, II 3. Quand La Fontaine fait rimer pied : estropié, III 14, et Molière, nœud: jeu, Dépit, I 4 (l'un et l'autre d'ailleurs, ils n'écrivent pas le d final), ils usent d'un procédé moins blâmable, car ces mots avaient perdu leur d de fort bonne heure et ne l'avaient repris que pour l'orthographe. A coup siir, ces rimes sont moins contestables , même d'après les lois actuellement en vigueur, que pied : assied; nœud : peut, rimes de V. Hugo citées par Weber, 527, auxquelles on peut ajouter nuit : nid d'A. de Musset, Poés. Nouv., 61, 63.
Dans la poésie moderne , les règles tirées par les théoriciens des poésies du xvii® siècle sont maintes fois violées, la plupart du temps dans la comédie où les rimes, n'ayant affaire qu'aux oreilles, sont sujettes à un jugement moins rigoureux que les rimes d'autres ouvrages qui ne veulent point choquer les yeux du lecteur par quelque chose d'insolite : soi : soit, Augier, Ciguë, 1, 1 ; peu : veut, I, 4 ; lui : fruit, Avent., I, 1 ; effroi : froid. Manuel, P, pop., 74; toi : toit, Pag, int., 97; or : accord, Ponsard, l'Honneur, IV 6 ; hiver : vert , Augier, Avent. ,1,2; encor : dort , Manuel, P, Pop. , 1 78 ; tapi : tapis, A. de Musset , Pr. Poés. , 114; tov/rné : nez, Augier, Avent., II, 1; ruiné : mon né{z), Cig., I 3; surtout de fort bonne heure pour 1'^ flexionnelle après ç : Quoyf des astres la compaigne, Tu dédaigne{s) Mon prier, Ronsard (dans Becq de Fouq., 351); sa lumière: ces vaines chimères, Rotrou, Saint- Genest, II 6; que tu guérisses : la jaunisse, Perrault (éd. Lefèvre, 37) ; Quant à mes intérêts, que toi seul en décide : mon zèle me guide, Y olie^iret Adél., II 7; six mille : tran-
quille, Pucelle X (1); un réformé: cheviller, A. de Musset, Pr, P. 211 ; sert : chers, Augier, Cig., I 4; remord{s) : mort, rime de Delille et de Voltaire, citée par Quicherat 89, que Ton retrouve dans A. de Musset, Poés. iVouv. 65, et dans Crépet , IV 151 . Le cas où Ton paraît répugner le moins à négliger les consonnes finales muettes est celui où elles sont précédées de voyelles nasales ; témoin : point, commun : emprunt, lien : vient, tien : tient, pardon : donc ou grand : franc, flanc : insolent, sang : finissant, blanc : Roland, méchant : champ sont des rimes qu'on rencontre fort souvent dans les poètes modernes.
D'ailleurs les théoriciens n'ont pas été toujours du môme avis; Ronsard, Art. poét., Œuvres, VII 328 (dans un passage où l'on ne s'y attend guère, son petit traité manquant absolument de disposition méthodique), dit qu'on ne doit pas ôtre effrayé de faire rimer or avec accor/, fort, ort ou char avec joar^, renart, art et d'obtenir pour ces mots la possibilité de rimes autres que celles qui reviennent constamment or[=ores), trésor, Nestor, Hector, et, pour art, César. En môme temps cependant, il recommande, avec une étrange timidité, d'omettre dans de pareils cas le t et de le remplacer par une apostrophe. C'est là môme ce que Marmontel enseigne au xviii* siècle, et que Quicherat, 384, déclare ôtre conforme à la raison, sans dire pour cela que cette licence ait été jusqu'ici acceptée.
D'autre part , l'identité des voyelles accentuées et de ce qui les suit ne suffit pas pour rendre la rime correcte, quand elle se contente de satisfaire les yeux par l'ortho-
(l) L'a- finale est assez souvent négligée à la rime déjà môme en ancien français : U fust a pais u fust a gierre: de plusiors terre, Mousket, 2477*; cités : d'antiquités, 4213 , où la seconde s n'a pas de raison d'être, pas plus que dans levés: par vérités, 4549; autresi: preus et hardi, 6231; le diable : mençognes et fable, 5343; atacie : banieres lacie, 29215, et de môme fort souvent : sa valor. Ne ja n'ameré tricheor Qui ont le siegle misamal, Joufr., 66; dous lions.,, rampanz : d'argant, 2524,
RIMK. 153
graphe, et que les sons qui parviennent aux oreilles ne sont pas identiques. L'orthographe française n'est, on le sait, nullement phonétique : elle emploie souvent les mêmes lettres pour des sons différents, néglige dans beaucoup de cas de marquer la quantité des voyelles, etc. Ce ne serait donc pas une rime que ville,, fille; chasse,, passe (l), et une rime riche que visible,, sensible; arroser., penser. Ainsi ce sont des rimes aujourd'hui suffisantes seulement pour les yeux, et pour cela môme insuffisantes que celles des mots en -er et celles des mots en ^ier quand IV est sonore dans l'un des mots et muette dans l'autre; elles sont môme doublement insuffisantes, car chaque fois que Vr devient muette, Ve qui précède est fermé, et chaque fois que Vr reste sonore Ye est ouvert. Par suite, on ne peut pas faire vïmav cacher,, cher^ étouffer,, fer, aimer,, amer ou mer, habiter,, Jupiter, river,, ver ou hiver; greffier,, fier; prier,, hier.
Ces rimes étaient, en ancien français, les unes parfaitement correctes et les autres incorrectes, sans que cependant ïr y fût pour rien , puisque sans doute à cette époque, elle se prononçait aussi régulièrement à la fin que dans l'intérieur d'un mot, et au xvi® siècle encore elles ont certainement été des rimes pour l'oreille. Néanmoins elles furent transportées du xvi* siècle au xvii® siècle, bien que de l'un à l'autre la prononciation se fût modifiée. Au XVI® siècle, on prononçait encore toujours ïr finale. Th. de Bèze (1584) dit p. 37 : haec litera, sive inchoet sive finiat syllabam, nativo suo sono profertur, et p. 76, à propos de (7 et de r ; hae literae nunquam quiescunt. Les premières critiques adressées à ces rimes ne visent donc qu'un accouplement blâmable de deux e différents et ne signalent point du tout le fait que Vr fut prononcée dans l'un des mots et restât muette dans l'autre. Ainsi, Ménage dit dans
(I) Incorrecte est donc la rime que l'on trouve chez V. Hugo., Q. Vents, II 103 : j'aimai, je semai : mai où un e fermé répond à un e ouvert ; v, Rev.pol et litt., XXVIII, 89 (1881),
156 RIBCE.
une note de son édition de Malherbe (Paris , 1666), à propos de la rime vanter : Jupiter : Notre poète emploie ailleurs ces rimes vicietiseSi que nous appelons normandes, parce que les Normands^ qui prononcent er ouvert comme er fermé, les ont introduites dans notre poésie. Il y a, en effet, dans Malherbe , plusieurs rimes de cette espèce, chair : pécher ^ consumer : mer^ enfer .-philosopher, etc. (1). Il reste cependant à savoir si Ménage, dans sa remarque, a trouvé également incorrectes toutes ces rimes que Thistoire de la langue nous empêche de ranger dans la môme catégorie. Un assez grand nombre de rimes analogues se trouve dans Corneille, son air : donner, clair : aveugler ^ Vair : dissimuler, etc. (2) ; dans Molière, très cher : chercher, Fdch,, I 205. Au xvii* siècle, il se produisit une autre réforme encore dans la prononciation : une partie des mots en -er et -ier, surtout les infinitifs de la première conjugaison, rendirent muette leur r, tandis que d'autres mots lui conservèrent sa sonorité; c'est ce que nous atteste V Essai d!une parfaite grammaire frç. de Chiflet (1659), et le Père Mourgues [Traité de la poés. frç, 1685) s'appuie là dessus poui* désapprouver les rimes normandes.
La sélection des mots dans lesquels r finale était muette ne s'est pas faite cependant dès le principe telle qu elle existe maintenant. Le xvii' siècle a rendu r muette dans beaucoup plus de mots, par exemple dans les infinitifs en -eV, dans les mots en --eur (d'où provient la confusion avec les mots en ^eux et aujourd'hui encore la prononciation de monsieur), sans que d'ailleurs la prononciation nouvelle (qui plus tard fit place, en grande partie, à l'ancienne) ait amené des irrégularités dans la rime. Voltaire, dans ses Remarques sur Corneille, a fait souvent observer que celte rime nor-
(I, V. réd. de Lalanne, V, p. 85.
(2) V. l'cd. de Marty-Laveaux , XI, p. 94.
mande, comme on l'appelle, ne pouvait convenir qu'au temps de Corneille, parce qu'elle répondait à la prononciation de ce temps (il se trompe vraisemblablement quand il pense qu'on avait prononcé -air dans les deux mots; du moins le témoignage de Ménage nous porte à croire qu'on avait prononcé ér)\ et cependant, chose étrange, il se permet d'user de cette rime dans ses propres ouvrages : léger : air, Pucelle, II; fers : légers^ Zaïre^ II 2 ; arracher : cher, ibid., V 10. V. Hugo accouple encore mer et écumer, fiers et premiers (1).
On devait éviter pour la môme raison, c'est-à-dire comme étant suffisantes seulement pour les yeux, les rimes où , après la voyelle accentuée identique dans les deux mots rimant ensemble, l'orthographe seule présente la même consonne, tandis que la prononciation la fait entendre dans l'un et ne là fait pas entendre dans l'autre. Tel est le cas pour dififérentes consonnes : s dans les noms propres étrangers et aussi dans des mots d'une origine française incontestable, comme ours, tous, lis, fils, hélas; t dans sept, net, etc. On s'est cependant montré assez coulant pour leur emploi , afin de ne pas trop augmenter le nombre des mots pour lesquels il n'y a point ou il y a très peu de rimes (2). Les poètes du xvii* siècle font rimer mars: étendards. Corneille, Rodog., II 2; ours : amours, La Fontaine, F., XII 1; logis : fils, ibid., VII 16; nous : tous, X 4; regret : net, Molière, Ec. desmar., I 2; satisfait : net, Misanthr., II 1; Agnès: après, Ec. des F.; ours : toujours, Perrault, p. 13; Burrhu^ : vertus, Racine, Britann., II 2; Pyrrhus: confus, Androm., I 1 ; et ces rimes sont d'ailleurs peutêtre justifiées par la prononciation de l'époque. Des rimes analogues se retrouvent à une époque postérieure : réunis :
(l) V. Becq. de Fouq., Traité, 33, E. Weber, 529, Thurot, I, 55-62 a réuni tout ce qui a été dit par les grammairiens sur la terminaison er.
C2) F. de Gramont donne, p. 43, une liste de mots pour lesquels il n'y a pas de rime : vaincre, perdre, sauf, peuple, humble, poil.
1 58 RÎME.
empire des lis, Voltaire, AdéL, II 1; et que les mêmes coups Dans Vhorreur du tombeau nous réunissent tous, ibid.^ IV 5, et de même aujourd'hui on fait rimer Pathmos : mots, V. Hugo, Lég. des Siècles, III 3; Béltis : plus, ibid., VI 1 (1); finit .-granit, Q, Vents, II {&\pas: hélas, ibid., 84; suis : fds, Augier, Paul Forestier, IV 5; partis : fils, Aventur., I 1 ; crucifia : fils, Diane, I 1. Nous devons mentionner aussi monsieur, mot pour lequel, d'après la règle actuelle, il n'y a pas de rime, mais qui a été employé quelquefois en rime avec -eur : monsieur : flatteur, La Fontaine, f. I 2 ; ; sœur, Molière, Etourdi, V 5; peur, Dép. am., I 4; ; cœur, ibid,, I 5 (cependant arnssi monsiea : feu, Ec. des F,, I 2); ; crieur, Racine, Plaid,, II 10; ; rieur, V. Hugo, Q, Vents, Zabeth, se. 4; ; cœur, Augier, Avent., I 4. D'ailleurs La Fontaine ayant fait rimer dans le Diable de Papefiguière, le pluriel messieurs avec trompeurs, rime à laquelle correspond dans V. Hugo plusieurs : messieurs, Zabeth, se. 4 , il devient par suite probable que l'r était encore généralement sonore aux deux nombres; si l'r avait été muette dans messieurs, La Fontaine aurait plutôt fait rimer ce mot avec des mots en -eus, -eux,
La langue française rend la rime très facile, plus facile peut-être qu'aucune autre des langues qui lui sont congénères. Elle à en commun avec elles le grand nombre de terminaisons flexionuelles et de suffixes accentués servant à former des mots. Elle a en plus la chute des voyelles atones après la voyelle tonique, ou leur affaiblissement en ç, la coïncidence, du moins en français moderne, de sons différents à l'origine [s, z; ain, ein, in; an, en à la fin des mots), et la coïncidence, dès le principe , de média et
(1) Sur la principale scène française, on ne se laisse pas déterminer, du moins de nos jours, à s'éloigner, par égard pour la rime, de la prononciation qiii l'annule réellement. C'est ce qui a été mis hors de doute par Plotz, Syst. Damt. d. Ausspr,, p. 95. Lesaint, Traité complet de la prononc, p. ?.90, demande que , par égard pour la rime , on fiisse devenir muette Vs qui est sonore dans le langage ordinaire.
tenuis à la fin des mots (1). Le meilleur moyen de s'en faire une idée est de donner aux mots rimes d'un poème français les formes qu'ils ont dans les autres langues romanes. Mais comme l'homophonie, dans un très grand nombre de cas, se réduirait à fort peu de chose, si l'on s'en tenait strictement à la règle de la rime, on a vu de fort bonne heure un avantage dans la richesse de la rime. Si la rime riche semble n'avoir presque jamais été recherchée dans les littératures des autres langues romanes , elle l'est souvent dans la littérature de l'ancien français (2), et elle est absolument exigée pour des cas déterminés dans la littérature moderne. C'est ce qui arrive pour les mots terminés en é{s), ée{s), er(s); ié{s), iée{s), ier{s)^ à propos desquels il est à remarquer que, actuellement, quand la voyelle accentuée de l'un des mots de la rime est précédée d'une muette suivie d'une liquide le mot correspondant dans la rime doit avoir seulement la môme liquide et non pas aussi la même muette (3). Ce sont donc des rimes correctes que : volé : appelé; Prouvée: achevée; danger: songer; pitié : moitié; employée : payée; métier : héri--
(1) Par contre, il est vrai, le français conserve 1'^ finale, il a, dans sa première période , pour quelques noms . deux cas distincts par la forme et , à la même époque , il sent la différence entre o fermé et o ouvert, entrée fermé et e ouvert comme assez importante pour empêcher la rime : par suite , il est privé de quelques rimes qu'il aurait possédées avec un autre état de choses.
(2) V. à ce propos le précieux travail de Freymond, Ueber den reichen Reim bei altfranzôsischen Dichterrij dans le 6* vol. de la Zts, f. rom. PhiL
. (3) Il est difficile d'admettre qu'on puisse faire rimer -gner et ^ner, comme le dit Quicherat , p. 28. 11 devait le prouver par plus d'exemples que cet unique confiner : régner, Racine, Bérén., IV, 4. On trouve chez le môme poète régner, rimant avec gêner. Théb., V, 3, avec importuner, Bajaz., V, 4 (citations de Suchier), mais beaucoup plus souvent avec baigner, épargner, gagner, éloigner, comme aussi le substantif ré^rne avec craigne, Tlièb., II, 3. Ou Racine a admis pour régner, à côté de la prononciation moderne, une prononciation plus ancienne, d'après laquelle le radical avait une n simple après Ve (v. Darm. et Hatzf., 1,220, Becq de Fouq. sur Malherbe, G, v. 6), ou il s'est dispensé de. rimer richement dans les passages cités, comme La Fontaine qui , dans le Faucon, fait rimer gagner avec confiner. Les dictionnaires de rimes distinguent les verbes en -gner des verbes en ^ner pur.
Uer; troubler : consoler, et des rimes incorrectes que délibérer : exécuter, La Font., F., II, 2; coucher : Berlinguier, la Gageure; pleurer : réconforter, le Calendrier (La Fontaine est en général peu scrupuleux dans ses rimes (1); défectueuse est aussi la rime excusés: assez, Lég. des SiécL, IV 5, 4. Si Ve des terminaisons que nous venons de citer est précédé d'une voyelle formant une syllabe à part, il n'est pas nécessaire qu'elle soit la môme dans les deux mots rimes (excepté pour le disyllabe ié); les rimes Ao^ : avoué, Boileau, Sal, 10, ou enroué: Danaé, Augier, Ciguë, l 5, sont donc irréprochables. Les mots en i et les mots en u doivent eux aussi rimer richement; parmi les premiers, il faut excepter ceux qui ont une voyelle devant leur i {obéi : trahi). De même riment richement la plupart des mots en a, en ir, on, ent , ant, eur, eux. On se dispense volontiers de la rime riche pour ces terminaisons, quand Tun des mots de la rime est un monosyllabe [vu : rendu; cri : ennemi; fleur : auteur sont des rimes irréprochables).
Très souvent , il est vrai, on s'est contenté d'un semblant ou d'un à peu près de rime riche : saisons : laissons^ V. Hugo, Q. Vents, II 4; vaisseau: oiseau; ibid., 64; jasant : innocent, ibid., 159; choisi : merci, Lég. d. Siècl.y V, 1, 3. Weber, 529, en cite d'autres exemples, parmi lesquels il s'en trouve où une l pure ou une n pure sont assimilées à une Z ou à une n mouillées devant la voyelle qui forme la rime (2).
Il va sans dire que l'élément vocalique de la syllabe Ionique peut être, au lieu d'une voyelle simple, une des rares diphthongues ascendantes que le français possède
(t) Les violations de la règle stricte qu'il se permettait dans le'^genre modeste de la fable sont énumérées dans l'édition classique très soignée de Lubarsch ; B. de Fouquières, p. 28, passe en revue plusieurs cas où Racine a employé des rimes non riches, alors que la richesse de la rime était exigible.
(2) Les poètes n'ont pas laissé que de se moquer avec dépit de Texigence exagérée de la rime riche. La Fontaine imagine un critique Tin-
encore {foi : loi; bien : rien; dieu : lieu; croie : voie; fière ; bière). Cependant il faut expressément remarquer que dans la rime, on peut opposer à ces diphthongues les groupes correspondants disyllabiques composés des mêmes voyelles, naturellement sans que ceux-ci cessent pour cela d'être disyllabiques. On peut donc faire rimer non seulement héritier : rentier, d'une part, et pri\er : li\er, d'autre part, mais encore héritier : pri\er. Cela s'explique, sans doute , par le fait que les groupes disyllabiques sont prononcés de telle sorte que le premier élément a une double valeur dans la prononciation, d'abord comme voyelle indépendante de la première syllabe, ensuite comme protonique de la seconde voyelle :
L'empire vainement demande un héritier.
Que tardez^vous, seigneur, à la répudi\er.
(Racine, Britann, II , 2.)
Si tandis que je donne aux veilles, aux alarmes Des jours toujours à plaindre et toujours envi\és, Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds,
(/Wd.,ll,3.)
Et que j'entende dire aux peuples Indi\ens Que j'ai forgé moi-même et leurs fers et les miens.
(Alex.,!, 1.)
terrompant après la rime priant : amant, F. II, 1 ; A. de Musset dit de son Mardoche :
Les Muses visitaient sa demeure cachée Et quoiqu'il fit rimer idée avec fachâb, On le lisait,
(v. à ce propos Weber, 530). Une se montre pas moins railleur dans ses P. Poës.» 2ii :
Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime Une lettre de plus qu*il n'en fallait jadis ! Bravo ! c'est un bon clou de plus à la pensée, La vieille liberté par Voltaire laissée Etait bonne autrefois pour les petits esprits.
TOBLBR, rersiflcation. 11
Et n'a point d'ennemis qui lui soient odi\etur Plv^s que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.
{Mithrid.,\l,Z,)
Il est vrai , fai sujet d'en être réjou\i.
Vous ne m'aimez donc pas à ce compte ? — Vous ? — Oui.
(Molière, Ec. des F., V, 4.)
lieux : préci\eux, Perrault (éd. Lefèvre) 18; radi\eux : adieux, V. Hugo, Q. Vents, II 65;
Et mes lèvres, mes yeux, mon cœur, tout disait : Oui! Ah! mon passé n'est plus et s'est évanou\i,
(Goppée, Olivier, 8.)
Il n'est pas étonnant non plus que, par suite du caractère tout à fait ascendant de ces diphthongues conservées en français moderne et par suite du caractère presque consonnantique de leur premier élément, elles soient opposées dans la rime à la voyelle simple qui répond à leur second élément, donc ié,, : é.,, ieu : eu, ui : i, fière: frère, Racine, Alex., I 1; ivresse : pièce, Voltaire, Pucelle, XVI; lumineux : deux, la Bégueule; avis : puis, Molière, Ec. d. F., III, 4; nuire : désire, Tart., V4; livre : suivre, Racine, Alex,, I 1, Androm., 112; suite : Scythe, Alex., II 1 ; lui : endormi, A. de Musset, P. Nouv., 86; autrui : oubli, ibid., 71 ; esprit : cuit, ibid., 163 ; nuit : nid, ibid., 61 , 63; suis : fils, Augier, Paul Forestier, IV 5; fouets : mu\ets, Ponsard, Lucrèce, V 4; lui : évanou\i, Coppée, Olivier, 9; même oui : lui, Augier, la Jeunesse, II 1.
Ce procédé est fréquent déjà en ancien français. Seulement le nombre des diphthongues ascendantes y étant plus considérable , le nombre d'oppositions de cette nature est lui aussi plus considérable ; en voir des exemples dans le Vrai Aniel, p. 23 et 24. Aux cas que Ton connaît en français moderne il faut ajouter ceux où figure ue^ purpens : cuens; orgueil : pareil; par suite aussi quier :
RIMB. 163
cuer^ J. Condé, I 328, 814; en outre, ceux où à la diphthongue au est opposée la triphthongue iau [chevaus : isniaus)y à la tripthongue uei la tripthongue iei [nueit : delieit) ; quant à ié et é^ ils ne riment presque jamais en ancien français (1).
La rime n'est point troublée par le fait que la syllabe atone dans la rime féminine est constituée par un mot spécial qui, de sa nature, ne peut être qu'atone et enclitique : dis-je : oblige^ Tartufe^ III 6; Femm. Sav., I 1; Boileau, Epitre, III; Racine, Plaid. ^ III 3; collège: sais-je^ A. de Musset, Dupont et Durand; dis-je : prodige ^ Louison, II 6 ; dirai-je : abrège , ibid, , II 5 ; quen^ tends-je : ange, V. Hugo, Contempl., VI 26; neige : rCai-je, Coppée, Olivier, 8 ; est-ce : caisse, rime citée par les dictionnaires de rimes, et dont on pourrait, sans doute, trouver des exemples dans les poètes. La poésie moderne n'admet plus pour ce cas d'autres mots que les pronoms je et ce. L'ancien français procédait d'une façon plus libre. Non seulement il laissait je et ce après le verbe auquel ils servent de sujet former la syllabe atone dans la rime féminine, loge : lo ge[laudo ego), Guillaume d'Angl,^ 111; lo ge : orloge, Barb. et Méon, II iSl] ferai ge : vasselaige, Rich., 4272, et, en s'éloignant considérablement de la prononciation du pronom , die (c'est-à-dire di je) : hardie, B. Condé, 50, 153; dige : mie, Ren., 16565; metraie {métrai je) : ratraie, Montaiglon, Fabl. III 63 ; o ie {oui je) : joie, Barb. et Meon, III 396, 104, o ie : veoie, Eracl., 534 (2);
Mestre, dist il, por dieu, que vaut che?
Je voi moût bien &on vous chevaiùche.
(Barb. et Meon, III 1 1 1, 466.)
(1) Sur le môme procédé en provençal, voir la note de Bartsch dans le Provenzalischen Lesebuch, 35, 23, et Jahrb. VII 202 , en vieil espagnol, Hartmann, Ueber das altspanische. Dreik'ônigsspiel, 1879, p. 35.
(2) Ge môme pronom accentué après le verbe et écrit généralement en ce cas gie est employé aussi comme rime masculine avec herbergié,
164 RIMB.
et encore qui est-ce: liesse, Marot (1824), II 301; non seulement il traitait je de la même façon s'il était séparé de son verbe par la fin du vers, de manière à produire un enjambement considérable (procédé raffiné, assez rare du reste, v. plus haut, p. 25) :
Saluons luit ensemble nostre dame et s^ymage; Sa douceur^ sa franchise le cuer espris si m'a^ ge Ne me puis plus tenir.
(6. de Ck)incy, 738, 58.)
il allait môme jusqu'à compter comme syllabes atones dans la rime féminine le après le verbe, me et te gui, dans Tancienne langue , pouvaient être placés aussi apiès le verbe , et ce et que quand ils étaient précédés d'une préposition :
Et si parlez a cest hermite.
Assez trova qui li dist : fui te.
(Méoii,II,436.)
Pour cou dist drois : folov/r^ ratroi te (: emploite), B. de Condé, 261, 489; ren te : rente, ibid., 127, 238. Il en était de même pour le te picard, sujet du verbe équivalant à tu (v. ci-dessus p. 64) : tràisis te, fesis te : triste ^ Berte, 2222; ies te : bieste, B. de Condé, 170, 541 ;
Il vint a une soie garce, Car son pèlerinage par ce Tolir li vaut li anemis.
(G. deGoincy,291,l6).
Ch, Lyon., 260; avec congié, V. Raguid,, 5160, comme rime léonine cuit gié:jugié, Ch, Lyon., 1771; doing gie : congié, ibid., 2613; ferai gié: assegié, Ren,, 15905; corn gié : congië, R. de Houd,, dans Tr, Belg. II, ibO, 94. La rime suivante est une rime insolite :
Biaux Carados, est du donc ce?
Or a primes te connois ge.
(JPercevai, 14866.)
... ge nel me pensai onques Dame^ sauve la vostre grâce ; Mes la peors si m'esmuet a ce Que..,
(Poire, 2641.)
S'on dit que natv/re lui face Par force quil soit enclin a ce, Les gens ne le doivent pas croire.
(J. Bruy. dans la Menag., II, 13 a.)
Et leur porter grant révérence Car on puet moult acquester en ce.
Ohid., 27 a.)
Et Varcevesqu^s de Ruem Fouke Fu ocis adont , ne sai pour que.
(Mousket, 13C68.)
Semblable procédé même pour les, par exemple, eles (ailes) : refuseles (refusez les), Trouv. Belges, II 165.
On rencontre encore au xvi® siècle un assez grand nombre de rimes de ce genre :
Si ce ne fiùst ta grand bonté qui à ce Donna bon ordre , avant que t'en priasse.
(Cl. Marot, Bp. au Roy du temps de son exil à Ferrare.)
Que seray tien, non point seulement pour ce Que, long temps a, tu fu^ première source.
{Ep. à M'* de Soubise.)
Mesmes Envie a la fin s* accorde à ce Et refraignit à ce chant son audace.
(Chant royal de la Conception.)
Cria tout hault : hers , par grâce pesché le , Car sa barbe est presque toute embov^see Ou pour le moins tenez luy une eschelle.
(Rabelais. I, 2.)
roi François j tant qu'il te plaira , persle, Mais si lepers^ tu perdras une perle.
(Iferot cité par Littré, art. le,)
Il faut expressément noter ici l'étrange procédé de G. de de Coincy (déjà signalé par Diez, Altrom. Sprachdenkm, p. 111) qui oppose un de ces mots atones avec la syllabe qui le précède à un mot à terminaison féminine, ce qui rend plus court d'une syllabe le vers terminé par ce monosyllabe que celui avec lequel il rime, c'est à dire en fait un vers masculin : la rime est en réalité suspendue :
Que por moi mis celui en plege^ Qui pooir a du tout, et ge Seur son pooir du tout le met.
Bien vit dedenz sa conscience^ Se mort le souprenoit en ce^ Que dampnez seroit et periz,
A la garite , à la garite Fui tost, fui tost et guaris te.
(non guaris <of malgré l'accent).
La même chose arrive quand G. de Coincy se permet des enjambements par trop considérables :
Tu nos as dit grant multitude De granz péchiez , mes se tu de Cestui moult tost ne te délivres.
(Id. dans Méon, II, 85, 2670.)
Ce procédé se rencontre dans d'autres poètes :
S'il ont el creator créance ;
Endroit de moi je croi en ce,
(Rustebuef, II, 160.)
Si est toz mes conforz en ce :
Demi fet a , qui bien commence.
{Poire, 327.)
Si fera ele^ ge suiplege.
Mesure respondi ': mes ge.
(il était superflu d'intercaler ici Et devant Mesure) ;
ïï estât , de richesse ou de force.
Car f ose bien dire pour ce,
(Fauvel, 1433.)
Du beau chemin de diligence, Car chascun puet veoir en ce.
(J. Bruyère, II, 18 a.)
Les trois sereurs , nature et grâce Et fortune , estrivent a ce.
{Vieille, 126.)
(dans une note où la question n'est qu'effleurée, Bartsch, Rom, und Past,^ p. 375, ne distingue pas suffisamment les deux espèces de procédé.)
Un mot ne doit pas être accouplé à lui-même dans la rime. Naturellement ne sont pas soumis à cette loi les mots qui ne se ressemblent que par l'orthographe et ont une origine et une signification difiîérentes , c'est-à-dire les homonymes : été {statum, sestatem), voie {via^ videat), livre {librum^ libérât)^ porte {portam^ portât), nue {nudam, nubem)^ conte, comte (computum, comitem), etc. Un mot est encore toléré en rime avec lui-même, bien qu'il ne s'agisse pas ici d'une réelle homonymie, quand, à chaque place, il a une signification si diff'érente que, dans la pensée de celui qui parle, il semble y avoir dualité de mots : pas^ point ou môme panse et pense ^ compte et conte. Ainsi, par exemple :
Les accommodements ne font rien en ce point; De si mortels affronts ne se réparent point,
(Corneille, Cid, II, 3.)