PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Ce n'est pas t envie, c'est le temj)s qui m'a manque [durant les mois de cours et d'examens de L'été) de faire quelque chose de nouveau de mon petit livre, lorsque sa ^réimpression est devenue nécessaire. Peut-être retrouvera-t-il, tel qu'il estj l'accueil bienveillant qu'on lui a déjà fait. Il est resté le même dans ses traits principaux , et j'espère que y dans les passages assez nombreux où j'ai introduit des changements et des modifications, ce ne sera pas à son dommage. J'ai conservé néanmoins ce que l'on a désiré [et pourquoi?) me voir éliminer comme étant « dogmatique » ou « doctrinaire ».
Berlin , juillet 1883.
Le vers est (dans la poésie française) un membre du discours poétique qui, soumis dans chaque cas à un nombre déterminé de syllabes , est avec d'autres membres analogues dans un rapport de nombre par les syllabes (qui sont soit en nombre égal , soit en nombre varié suivant des lois déterminées), et ordinairement avec un ou plusieurs membres analogues dans un rapport de forme par la rime (anciennement aussi par Tassonance); et si son contenu comme sa formé Tempêchent d'être absolument indépendant de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent , du moins son étroite construction syntaxique fait plus ou moins valoir distinctement son individualité dans l'ensemble.
Certains vers possèdent une structure intérieure qui consiste en ce que, à une place fixe, il se trouve d'ordinaire une syllabe accentuée immédiatement suivie d'une césure.
Depuis un certain temps , c'est un principe reconnu pour la poésie littéraire que la rencontre d'une voyelle finale accentuée et d'une voyelle initiale du mot suivant dans l'intérieur d'un vers est à éviter.
Gela étant établi , il faut d'abord retenir que , dans les vers français , on doit tenir compte seulement du nombre et, dans certains cas, de l'accentuation des syllabes, mais
ToBLSB, Versification. 1
nullement de leur quantité; embrasse (à) et entasse (â), chasse {à) et châsse {à) sont d'égale valeur pour la mesure du vers , bien que des poètes qui tiennent à être fort rigoureux et fort exacts dans l'emploi de la rime ne fassent pas facilement rimer ces mots (1) ; bette (poirée) et bête ne tiendront pas plus de place Tun que l'autre dans un vers. Bien plus revient et convient^ remette et transmette^ détronât-il etrecevra-t'il, etc., sont d'égale valeur. La longueur de la voyelle et non moins la longueur de temps qu'exige la prononciation de la syllabe dans son entier sont donc absolument indifférentes , du moins pour la mesure du vers ; ajoutons néanmoins que TefiFet que produit le vers par son allure comme ensemble est différent suivant qu'il renferme plus de syllabes lourdes, riches en consonnes et fermées, ou plus de syllabes légères , ouvertes et riches en e muets (2). Il y a donc une différence fondamentale entre la versification française et la versification latine de la poésie littéraire du tempsd' Auguste. Cette dernière ayant pour base la quantité des syllabes , le nombre des syllabes y varie suivant la quantité ( dans les vers dactyliques , par exemple , où le spondée peut prendre la place du dactyle), et l'accentuation des mots telle qu'elle a lieu dans le langage ordinaire est indifférente pour la structure du vers :
Tv/m dûo Trindcrii iûvenes j Hélymusque Panopésque.
(Aen, V, 300.)
Principio cdelum ac terras campôsque Uquéntes.
{ïbid., VI, 724.)
(1) Cependant on trouve dans Molière lâche : tache , Ec. des Maris , m, 5; êtes : amourettes, Ec. d. femmes, III, 4; dans Boileau rôle : Barthôle, Sat. I; dans Racine, taches : lâches, Alex., I, 1; parmi les contemporains, dans Manuel, douce: mousse ^Poèmes pap., XÎI; agite ■ gîte, id., XV. Cf. Ploetz , Systemntische Darstellung der fr. Aussprache, p. 17.
(2) V. dans Quicherat, Traité de versification, Paris, 1850, p. 520, le passage qu'il a cité de Mablin, Mémoires sur les difficultés qui s'opposent à l'introduction des rhythmes des anciens dans la poésie française, Paris, 1815.
Or, Texposé qui précède nous montre les vers français comme étant plus proches parents de certains autres vers latins qui, en nombre restreint , sans doute, mais remontant à l'époque classique, nous ont été transmis et signalés comme populaires parmi les soldats romains du temps de César :
Cdesar Gdllias subégit, Nicomédes Cdesarem.
Ecce Cdesar nûnc triûmphat qui subégit Gdllias , Nicomédes non triûmphat qui subégit Cdesarem.
ou
Urbani, servdteuœôres^ Môechum cdlvu/maddûcimus. ou
De germdnis non de Gdllis duo triûmphant cônsules,
vers dont le rhythme est absojument indépendant de la quantité des syllabes ; voyez ceux-ci et d'autres analogues , un peu moins anciens, cités par Du Méril, Poésies popul. lat. antér, au douz: siècle^ Paris, 1843 , 106 , sq. et, à ce propos , G. Paris , Lettre à M. Léon Gautier sur la versifie, lat. rhythm., Paris, 1866 , p. 24.
La versification française ne se rapproche pas moins de beaucoup d'hymnes chrétiennes qui, de bonne heure, elles aussi , négligeant la quantité , prennent pour base le nombre et l'accentuation des syllabes. V. l'Hymne Abece^ darius^ composée par Saint-Augustin en 393, dans Du Méril, loc. cit., 120 (cf. à ce propos Ebert, Gesch. d. christl.lat. ii^. , Leipzig, 1874, 1,242) :
Omnes qui gavdétis pdce, modo vérumjudicdte, Abunddntia peccatôrum sôlet frdtres contv/rbdre , Prôpter hôc dôminus nôster, vôluit nos prœmonére,
et ainsi de suite.
Les vers latins composés à une époque postérieure du moyen-âge et basés sur l'accentuation des mots se rap-
prochent des vers français , d'abord en ce que la quantité des syllabes n'y compte pour rien ou n'y compte qu'en tant que déterminant l'accentuation :
fèror égo véluti stne ndutd nàvis , ût për vtàs devis vàga fértur avis, non mé ténënt vincula^ non mé ténet cldvis ; quaero mihi similes et àdjûngôr prdvîs.
où des syllabes marquées du signe u sont, malgré leur nature brève , placées à l'arsis comme accentuées , et où des syllabes marquées du signe - sont , bien que longues par nature ou par position, placées à la tHésis comme inaccentuées. Ils s'en rapprochent encore en ce que le nombre des syllabes est toujours le même pour chaque espèce de vers. Mais la versification française n'a jamais connu un principe semblable au principe fondamental de cette espèce de vers latins qui exigeait que des syllabes toniques alternassent invariablement avec des syllabes atones , c'est-à-dire qu'entre deux syllabes toniques il y eût au plus et au moins une syllabe atone, ce qui n'était possible que si Ton attribuait plus d'une syllabe tonique aux mots de plus de deux syllabes : dans les paroxytons , en dehors de la pénultième, la quatrième avant-dernière devait porter l'accent [imperdtor, impératôrem ) ; dans les proparoxytons, en dehors de l'antépénultième, la cinquième avant-dernière et la dernière devaient porter l'accent , {muliéribûs, mûlierém) (l). Toutefois ces vers latins se rapprochent encore des vers français en ce que l'accent peut
(t) V. W. Meyer, der ludus de Antichristo et Berner kung en ûber die lateinischen Rhythmen des i2Jarhunderts, Sitzungsberichte der philosophischen f philologischen und historischen Klasse der Kôniglichen Akademie zu Mûnchen, 1882, Hefl, 1.
varier de place d'un vers à Tautre pour des iambes accentués, à condition que deux syllabes toniques ne se rencontrent jamais. Ainsi le vers Jérusalem mirabilis est regardé comme équivalent au vers ûrbs bedtior dliis{l). Au XVI® siècle, où les arts dont l'instrument est le langage tâchaient de rivaliser avec Fart antique sous tant d'autres rapports, beaucoup de poètes conseillèrent et essayèrent de donner la quantité pour base aux vers français, de les calquer sur les vers grecs et romains. La réalisation d'un pareil système peut en soi-même ne pas paraître impossible. La langue possède comme syllabes, dont la nature brève est incontestable , toutes celles dont la voyelle est un § muet (qui ne sonne pas), et aussi des syllabes incontestablement longues (on pourrait, dans un certain sens, distinguer les longues par nature et les longues par position). Mais la difficulté est surtout dans la présence d'un grand nombre de syllabes dont la quantité est indécise ou moyenne. On peut regarder âme comme un trochée, jetât comme un iambe, Dieu je se{rai) comme un dactyle , recevoir comme un anapeste; mais dans quelle catégorie ranger chasse ^ chassa^ dônnà^ couronne? Cependant, pour de tels cas, tel ou tel usage aurait pu s'établir par des règles expressément créées, ou bien on aurait pu laisser aux poètes , pour remploi de ces syllabes, une certaine liberté (analogue à celle que les poètes allemands prennent encore aujourd'hui quand ils se servent des mètres antiques) , bien qu'user d'une telle liberté eût été déjà s'éloigner considérablement de la manière antique. Quoi qu'il en soit, l'essai n'a pas réussi. Cependant, s'il a échoué, ce n'est pas , sans doute , parce qu'il avait été tenté sans la prudence nécessaire et sans tenir compte de la nature du langage (2), mais plutôt
(1) Voir W. Meyer, p. 58.
(2) Les hexamètres de Baif :
Dans Rome ! Live pre \ mier du Gré \ jois les | nombres a | porta ; Andronique | eut sur \ nom , qui la \ lourde ma \ nière ré \ formai, dans Bellanger, Etudes sur la, rime française, Paris, 1877, p. 48; les
b INTRODUCTION.
parce que , dès l'origine de la poésie française , on avait absolument négligé la quantité ; le peuple n'avait point pris l'habitude de la regarder comme un élément essentiel du vers et , d'autre part , il avait coutume de considérer les syllabes toniques de la prose , au moins à la fin des vers , comme étant la véritable terminaison du vers et non pas seulement comme étant des syllabes brèves suivant des syllabes longues : aporta, chansons, cadençoit, dans les hexamètres de Baïf, ne pouvaient être regardés comme des mots possédant une dernière syllabe équivalente à une syllabe atone latine d'une quantité indifférente ; les piez ne pouvait être traité comme équivalent à un trochée ou à un spondée de la fin d'un hexamètre latin, comme le voulait le vers suivant :
Un temps \ fut que la \ Grèce n'a \ vait les \ nombres et
[ I les piez,
(Dans Bellanger, loc. cit.)
Une imitation des mètres antiques eût été bien praticable et susceptible de succès en dehors même des régions savantes si l'on avait pris la liberté de mettre des syllabes toniques du langage à la place des syllabes longues et se trouvant à l'arsis des vers latins, et des syllabes atones (quoique peut-être longues) à la place des syllabes brèves et se trouvant à la thésis des vers latins, comme Ta fait Baïf dans les vers suivants, d'un mouvement anapestique :
Tonici a minore de Passerat (suivant le témoignage de Pasquier), u u - - d'après Horace, Càrm., III, 12 :
Ce petit dieu | cholere, archer, \ léger oiseau,
A la par fin \ ne me lerra | que le tombeau,
Si du grand feu \ que je nourri \ ne s'amortit | la vive ardeur,
— Un esté froid, \ un hyver chault \ me gelle et fond,
dans Poés. choisies de Jean- Antoine de Baïf, éd. Becq. de Fouquières, Paris, 1874, p. 373; si l'éditeur trouve de l'harmonie dans ces derniers vers, c'est qu'il les lit sans tenir compte de la quantité, comme des vers de quatre syllabes, avec un accent sur la quatrième.
Ecoutons le ramage durossignolet...
Chatouillés et piqués de désir mutuel,,.
Se présentent à faire chapeaux et bouquets,,.
Du cïel amoureux qui sur elle se fond.
( Poés. choisies, p. 365.)
Seulement de tels vers (comme les vers allemands imités de l'antique) eussent été toujours fort différents des vers latins où se trouve un éternel conflit entre l'accent du mot et Faccent du vers.
Sur les essais de Baïf et sur F Académie qui , suivant son désir et avec Fapprobation de personnages distingués, fut placée en 1571 sous sa direction et sous celle du musicien Thibaut de Courville, pour Fétude simultanée de la poésie d'après le mode antique, de la musique correspondante et de la danse, v. Sainte-Beuve, Tabl. d. l. poés. frç, au xvi®5., édition revue, Paris, 1843, p. 97, sq. , l'introduction de Becq de Fouquières, Bellanger, 33-79, qui mentionne aussi les essais analogues de Turgot, le ministre bien connu de Louis XVI ; voir encore Nagel , die metrischen Verse JeanrAntoine de Baïf s, Leipzig, 1878; enfin K. Edvard MûUer, Ueber accentuierend-metrische Verse in der franzôsischen Sprache des xvi-xix Jahrh,^ Bonn., 1882. Parmi les tentatives modernes mentionnées dans ces ouvrages, les plus remarquables sont celles d'un Belgemort en 1874, van Hasselt, qui ne copie pas à proprement parler les mètres antiques , mais qui , soit dans les vers de forme ordinaire, soit dans les vers de nouvelle création , met d'ordinaire un assez grand nombre d'accents à des places déterminées , quelquefois avec un heureux mélange de mouvements iambiques et de mouvements anapestiques. Il est vrai de dire que le retour constant de Faccent à une place uniforme dans de longues séries de vers cause à des lecteurs français une impression monotone et fatigante.
Il ne suffit pas non plus au vers français de réunir en un tout un nombre déterminé d'arsis , qu'il y ait entre
elles des Ihésis d'un nombre de syllabes variable, ou qu'il n'y en ait pas , comme c'est l'usage dans les anciens vers épiques allemands , et en certains cas , dans les vers modernes. Lorsque G. Paris a émis l'opinion , qu'il a certainement abandonnée aujourd'hui, que le plus ancien poème de la langue française , la Chanson d'EuIalie , se compose de strophes de deux vers, qui concordent entre eux par le nombre des arsis et par la place de la césure entre les arsis , tandis que les ihésis n'y comptent pour rien et que parfois il n'y en a pas [Etude su^ le rôle de V accent lat., 1862, p. 128), il s'est sans doute moins éloigné de la vérité que Simrock, qui, dans chaque vers, voulait trouver quatre arsis ; mais il n'en a pas moins admis un principe qui ne trouve son application nulle part dans la poésie romane, et qui, par conséquent, est à rejeter pour ce cas (1).
La définition donnée précédemment , d'après laquelle le vers est dans chaque cas soumis à un nombre déterminé de syllabes, ne doit point faire perdre de vue les deux observations suivantes :
1. La métrique française traite la dernière syllabe tonique du vers comme étant la dernière qui compte dans le vers et , dans les cas où elle est suivie d'une syllabe atone (elle ne peut l'être que d'une seule, tandis qu'en italien et en espagnol, elle peut l'être de plusieurs), cette
(1) Paris :
Buona \ pulcélla \ —fût | Eulâlia Bel âvret \ corps \ — bellezour \ anima,..
La domnizélle \ celle kôse \ — non \ contredist Volt lo seule \ laszier \ — si ruovet \ Krist.
Simrock :
Buéna pùlcéllà fût Eùlâlià
Bel àvrét càrps béllezoùr anima...
La dômnïzéllè, celle kàse non contredist
Volt lo seule làszièr si rouvet Krist.
La question a été traitée avec plus d'exactitude par F. Wolf , Diez , • P. Meyer, Suchier, Teu Brink , Bartsch.
syllabe atone ne compte pas , sans qu'on puisse pour cela mettre purement et simplement un vers terminé par une syllabe tonique , c'est-à-dire masculin , à la place d'un vers féminin et vice versa. Les vers masculins et les vers féminins sont plutôt regardés comme des espèces différentes d'un seul et même vers. La manière de compter des Français est donc différente de celle des Italiens et des Espagnols qui , dénommant les vers d'après le nombre de leurs syllabes, rangent les vers terminés par une syllabe tonique et les vers terminés par une seule syllabe atone sous le môme nom que les vers terminés par deux syllabes atones , pourvu que la dernière syllabe tonique soit précédée du nombre exigé de syllabes; mais ce nom, pris dans son acception étroite , ne répond à l'état réel des syllabes que pour les vers terminés par une seule syllabe atone.
Au doux aspect de vos charmes puissants, . .
Suivez les pas de celle qui vous venge,,.
Héme casado con una muger... Tû pensards que guardaré tu puerta, . .
De términos tan raros y magnificos. . .
Les deux premiers vers sont des décasyllabes français ; le troisième et le quatrième, qui cependant correspondent parfaitement aux deux premiers , non moins que le dernier, sont des hendécasyllabes espagnols.
Dans l'ancien temps , il y a aussi pour les vers épiques la règle d'après laquelle une syllabe atone précédant immédiatement la césure ne compte pas non plus , ainsi
Son brant d'acier \ nouvel et esmolu Ses bones armes \ et son pesant escu.,.
Li cuens Amis \ s'en entra en sa voie Li cuens Amiles I de noient ne desvoie.
sont des décasyllabes épiques tous également corrects, "bien que le second et le troisième , en dépit d'une certaine
10 IXTRODLXTION.
différence dans la construction, présentent tous deux le nombre de onze syllabes , et que le dernier en renferme jusqu'à douze.
2. Il ne faut pas oublier que les poètes sont libres d'employer une seule espèce de vers pour toute une pièce , ou plusieurs espèces de vers pour certaines parties d'une pièce dans laquelle s'entremêlent différentes espèces de vers. Mais la poésie non strophique exige en général l'emploi constant d'un même mètre pour la pièce tout entière , ou, du moins , pour certaines parties qui ont dans l'ensemble une certaine individualité. Les exemples ne manquent pas du passage d'un mètre adopté d'abord à un autre. Ph. de Tbaon a composé son ouvrage didactique le Bestiaire^ jusqu'au vers 1418 (doubles lignes, tandis que l'éditeur a placé cote à côte deux vers rimant ensemble) en vers de six syllabes, et la fin, v. 1419-1571 , en vers de huit syllabes; mais il dit expressément à l'endroit où il change de mètre :
Or voil (jo) mun mètre muer Pur ma raisun melz ordener.
Wace , dans sa chronique rimée qu'on appelle le Roman de Rou , après avoir renoncé aux couples de vers de huit syllabes qu'il avait d'abord employés (éd. d'Andresen, I, p. 11-36), entre dans son sujet par des laisses alexandrines d'abord plus amples (I, p. 207-218), puis il s'est mis à le développer en vers plus courts ( les vers abrigerum, I, p. 36-198); mais alors il est revenu aux couples de vers de huit syllabes , non sans se servir d'une partie des vers du premier début auxquels il avait renoncé (II). Tel est l'état de choses que G. Paris, Romcmia, IX, 598, sq., a établi comme vraisemblable. Dans une Petite Philosophie , écrite en Angleterre, sur laquelle Meyer donne des renseignements dans la Romania^ VIII, 337, les vers, d'abord rimes deux à deux et de huit syllabes , deviennent vers la fin monorimes et en dernier heu monorimes et décasyl-
labes. Le poète anglo- normand du Saint Auban (1) a employé dans la majeure partie de son poème des alexandrins ; mais il a intercalé un sermon du saint en vers de quatorze syllabes (césure après la huitième), 589-619; seulement les uns comme les autres sont fort imparfaits (2). Christine de Pisan commence le Chemin de lonc estude (après la dédicace) en vers de sept syllabes auxquels se mêlent bientôt des vers de huit syllabes , et , à partir du vers 252, ces derniers sont les seuls employés. Quelques autres exemples sont cités par Fœrster dans son introduction à!Aiol. Dans Aiol, le fait que des décasyllabes (césure après la sixième syllabe) sont employés à la suite de dodécasyllabes ou se confondent quelquefois avec eux est Teffet de ce que le poème est Fouvrage de deux poètes (d'aprèsleséditeurs). D'assez longues suites de dodécasyllabes à côté de décasyllabes, se trouvent de même dans la Chanson de Roland, rédaction de Paris (Fr. Michel, laisses 432-439), dans Foucon de Candie où, quand le mètre change , il est dit une fois expressément ;
Ici mue la rime du Ber Povre Vëu.
dans V Entrée en Espagne du poète inconnu de Padoue. On trouve souvent des alexandrins isolés dans des laisses composées de décasyllabes ; pour ceux du Roland d'Oxford , V. Hill, Ueber dasMetrumin der Ch, d, RoL, Strassburg,
(1) Vie de saint Auban publiée par Atkinson , London , 1876. Sur cet ouvrage : H. Suchier : Ûber die Matthaus Paris zugeschriebene Vie de saint Auban, Halle , 1876.
(2) Gela est vrai, en général (non pas au même degré de tous les poèmes anglo-normands), des ouvrages de poésie française écrits en Angleterre ; les plus imparfaits même laissent deviner à peu près Tespèce de vers français qui leur a servi de modèle ; mais on doit reconnaître aussi que les meilleurs eux-mêmes n'ont pas pu arriver à une imitation parfaite. L'hypothèse, émise par Suchier, que ces poèmes ont eu diverses licences ( omission de la première syllabe de l'hémistiche , placement de la césure entre des mots liés étroitement, etc), n'éclaire guère la question. Cf. aussi les Recherches de Hermann Rose sur la Chronique rimée de J. Fantosme , dans les Romanische studien , et là dessus Vising. Literaturblatt Fûrgerm. u. rom. PhiloL, 1882, col. 352.
1874, p. 5; pour ceux du Gerart de Viane , la. noie de Bekker au vers 707 ; pour ceux d'Amis et Amiles, Hofmann au V. 247. Il n'est pas bien établi, à priori, que Ton ait toujours eu le droit de se défaire , par des suppressions, du surplus des syllabes. Des cas d'une espèce toute dififérente, et qui ne constituent pas à proprement parler une exception , sont ceux où des poètes de romans , qui se servent ordinairement du vers de huit syllabes, intercalent des chansons, des morceaux lyriques, comme étant chantés pour tel ou tel motif au moment où se passaient les événements qu'ils racontent ; où les couples de rimes dans des ouvrages contemplatifs , épîtres , etc. , sont interrompues par des morceaux lyriques (1); où les poètes dramatiques insèrent entre les dialogues des monologues ou des chœurs sous une forme strophique (2). Mais il y a aussi une poésie
(1) C'est le cas dans Guillaume de Dole, dans le Roman de la violette, dans Cleomades , dans le Chastelain de Coucy, dans Renart le Novel , dans le Lai d'Aristote, et d'autre part dans la Prison d'Amour de Beaudoin de Condé , dans le Roman de la Poire, dans la Court de Paradis, dans Iq Paradis d'Amours de Froissart, VEspinete amoureuse , dans le Voir Dit de GuiUaume de Machault , et autres ouvrages semblables. Un Salut d'Amour {ixibmsX, N. Recueil, 11,235), est composé d'une façon analogue : on y trouve des laisses alexandrines d'une longueur inégale, dont chacune est suivie d'un ou même de deux vers, empruntés à une chanson connue où ils servaient de refrain , lesquels sont tantôt d'un mètre tantôt d'un autre et , par leur fin , déterminent la rime de la laisse (Tirade) monorine qui précède. Mentionnons encore \a.Complainte douteuse (Jubinal, N. Recueil, II, 242): dans cette pièce en vers de huit syllabes rimant deux à deux, figurent cinq strophes d'une parfaite canzone , qui sont séparées par d'assez longues tirades en vers rimant deux à deux comme nous venons de l'indiquer ; la transition des vers de huit syllabes aux strophes est toujours marquée par un vers de quatre syllabes rimant avec le premier vers de la strophe.
(2) Ce procédé est déjà en vigueur dans les miracles et dans les mystères du moyen-âge ; chacun le connaît par le Cid de Corneille , où le monologue (acte 1, se. 6) consiste en six strophes analogues où s'entremêlent des vers de six, huit, dix et douze syllabes; les combinaisons sont plus simples dans les quatre strophes analogues qui composent le monologue de l'Infante, V, 2. De même, dans Polyeucte, IV, 2, un monologue de cinq strophes analogues interrompt la continuité des couples d'alexandrins; dans Horace, Julie termine la pièce par trois Strophes de quatre vers. Rotrou a placé au début du dernier acte de Saint'Genest un monologue en quatre strophes de dix vers. Antigone,
non strophique qui a pour principe d'employer plus d'une espèce de vers : c'est , d'après ce principe j que certaines chansons de geste font suivre une laisse en décasyllabes ou en dodécasyllabes d'un vers féminin de six syllabes (qui , en outre , ne rime avec aucun autre) :
Bertrans Ventent , si geta un souspir,
De pitié pleure , il ne s* en puet tenir;
Molt grant dolor demaine.
{Aliscans, 7.)
Plus loiausgens ne fu , tant com H solaus raie , Ne de plus grant vaillance.
{Beuve de Commarchis , 52)
sont des vers terminant des laisses. Pour une liste de poèmes renfermant des vers de cette sorte et, parmi ces poèmes , de ceux qui n'ont de tels vers que dans certains manuscrits, v. Gautier, les Ep, fr^^\ F, 368. Un système analogue est suivi dans les parties lyriques A'Aucassin et Nicolete (ensembles d'une longueur inégale, constitués par des vers de sept syllabes assonant et terminés chacun par un vers de quatre syllabes , toujours féminin et ne rimant avec aucun autre). Il est encore suivi dans le Fragment d'un poème dévote édité par G. Paris dans le Jahrbuch, VI, 365, et récemment par Stengel, Aibsgaben und Abhandlungen, I, 65 : deux décasyllabes masculins ou féminins rimant ensemble y sont suivis d'un vers de quatre syllabes, masculin ou féminin, ne rimant avec aucun autre. Il faut ranger dans la même catégorie une particularité
dans la Thébaide de Racine, débite un monologue en trois strophes analogues. Pour la musique des chœurs d'Esther et d'Athalie, Racine a fait des vers libres, c'est-à-dire des suites de vers d'une espèce différente , ne constituant pas de véritables strophes ; il a intercalé quatre petites strophes entreles vers libres d'E^^/ier, III, 3, et deux petites entre les vers libres d^Athalie, 11,9. Avant ces poètes, Jodelle, Garnier, Hardy avaient déjà employé des chœurs dans leurs tragédies; dans les temps modernes , Ponsard en a introduit dans son Ulysse. Des exemples de ce mélange dans l'ancien théâtre sont cités par A. Ebert, Entwicklungsgeschichte der franz. Tragodie, p. 112.
qur Ton rencontre dans les Miracles de N, Dame {publiés par G. Paris et U. Robert jusqu'au cinquième volume, 1876-1880, et antérieurement enpartie dans le Théâtre frç. au m. d.) : le dialogue y est généralement en vers de huit syllabes rimant deux à deux ; mais chaque tirade se termine par un vers de quatre syllabes (masculin ou féminin) qui reçoit sa rime du premier vers de huit syllabes de la tirade suivante :
Tien ^ je tepripour saint Marcel Que tu la portes sanz detri La ou tu sces , et si li dy QuHl rrCen rescrise.
— Dame^ je feray sanz faintise
Vostre commant.
— Or vas y a Jhesu te commant.
(II, 204, sq.)
Ces deux espèces de vers se suivent, sans qu'il y ait changement de personnage, parfois dans le Miracle de Théophile de Rustebuef : deux (et même trois) vers de huit syllabes rimant entre eux sont suivis d'un vers de quatre syllabes rimant, non avec les précédents , mais avec deux et même trois vers , ou bien avec un seul vers de huit syllabes, lesquels sont suivis eux-mêmes d'un vers de quatre syllabes qui introduit une nouvelle rime , et ainsi de suite. C'est d'ailleurs l'ordinaire pour Rustebuef de construire beaucoup de pièces tout à fait d'après ce plan , la plupart du temps avec beaucoup de régularité en ce qui concerne le nombre des vers de huit syllabes , placés toujours au nombre de deux entre les vers de quatre syllabes (Œuvr, V 5, 13, 24, 30; II, 1). Beaucoup d'autres poèmes (v. à ce propos G. Paris, Introduction au Mystère de la Passion de A. Gréban,p. XII) montrent une combinaison analogue pour ces deux espèces de vers, v. Jubinal, iV. Rec, II , p. 83, 162, 178, 258. Une autre combinaison de rimes avec les mêmes espèces de vers se trouve dans le Débat
entre l'Hiver et TEté, ibid., II, 40 , où le poète fait parler THiver en vers de huit syllabes rimant deux à deux , TElé en tercets de vers de huit et de quatre syllabes dont les rimes sont dans Tordre suivant : Sa 8a ib 8a 8a ib 8c 8c id 8c 8c 4rf. Le même ordre se retrouve au xvi" siècle chez Th. Lecoq, dans un monologue de la tragédie de Caifn ( Darmesteter et Hatzfeldt, p. 321). Cependant cet arrangement ne constitue déjà rien moins qu'une véritable strophe.
Dans la poésie strophique, il arrive sans doute fort souvent que le mètre une fois adopté soit employé du commencement à la fin de la strophe (et on a le choix dans ce cas entre beaucoup d'espèces de mètres); Quicherat emploie pour cela le nom de stances isomètres (p. 218). Mais non moins souvent aussi , une môme strophe emploie deux ou plusieurs mètres différents , que cette strophe forme un tout indivisible ou divisible. Pour les strophes à vers d'égale longueur et pour les strophes à vers d'inégale longueur, la règle générale est que les vers se correspondant par leur place dans la strophe doivent se correspondre aussi par le nombre des syllabes , et qu'aussi la rime lie dans une strophe comme dans les autres les vers qui occupent une place identique. Et ce n'est pas seulement l'identité de mètre pour des places identiques dans les strophes qui est requise , mais encore l'identité de genre (rime masc. ou fém.) en même temps que l'identité de mètre. C'est d'après ce principe que procède, peut-être sans exception, la poésie lyrique strophique moderne en France, et on peut en dire à peu près autant de l'ancienne.
Des strophes ne se correspondant pas par le mètre se trouvent, par exemple, dans le n® 439 du grand manuscrit de chansons de Berne; l'identité du refrain prouve que les strophes y forment bien un tout, et cependant , il n'y a que les strophes l et 2 qui soient dans une parfaite correspondance , tandis que , dans les strophes qui suivent , des vers féminins de six syllabes remplacent les vers féminins de
sept syllabes qu'il y avait dans les deux premières. Quant au changement dans Tordre des rimes masculines et féminines à des places identiques dans les strophes , il ne se rencontre lui aussi qu'exceptionnellement; v. comme exemple le n® 468 du même manuscrit, où la deuxième strophe a des rimes masculines , la première des rimes féminines, et vice versa; la troisième correspond parfaitement à la première ; la quatrième à la seconde ; la cinquième ne présente que des rimes masculines. (V. aussi n" 176 et 521.) Une exception d'une autre nature nous est oflFerte par la chanson de Jaques de Cison (Maetzner, IX) : toutes les strophes se correspondent par le mètre , et aussi deux à deux par une rime semblable pour les 7 premiers vers : 1 a M Ib 7au76;76 7au7&;au lieu que 7 a u terminent la strophe, la ligne suivante a, il est vrai, 7 u, mais avec une nouvelle rime déterminée par la fin de la neuvième ligne (coupée en deux par Maetzner) beaucoup plus longue, mais d'une longueur inégale dans les différentes strophes, et qui est soit de la prose, soit un emprunt à un autre poème. V. à ce sujet Maetzner, p. 159 ; V. encore le n® XLI, et à ce propos, p. 276. Il y a aussi une poésie strophique non lyrique et qui n'est pas soumise à cette règle. Les strophes à quatre vers de huit syllabes assonant deux à deux , employées dans la Passion de Clermont écrite en ancien roman , présentent quelquefois une terminaison féminine, tantôt dans la première couple , tantôt dans la seconde; il s'y trouve aussi des strophes composées uniquement de vers féminins ; il en résulte que toutes les strophes ne peuvent pas avoir la même cadence ni le même rhythme (ce qui n'arrive pas pour les strophes à six vers masculins du Saint Legier). Les strophes à cinq vers de VAleads n'ayant qu'une seule assonance, ne peuvent avoir que des vers d'un seul genre ; mais toutes les strophes n'ont pas le môme genre. Il en est tout à fait de même pour celles de VEpître farcie de Saint Etienne y Jahrb., IV, 313, et celles du Saint Thomas de Garnier, et il en est à
peu près de même pour quelques vieilles romances (Bartsch, Rom, und Past,^ I 3, I 5, I 6), ou pour les strophes à quatre vers monorimes de Rustebuef. (Œuvres , I 136, 143, 175). On rencontre aussi dans des strophes d'une combinaison de rimes plus compliquée un genre différent à des places correspondantes dans chaque strophe ; ainsi , dans le Reclus de Maliens , la strophe si souvent employée à douze lignes aah , aab , bba , bba (vers de huit syllabes) a tantôt son a , tantôt son b , tantôt a Qlb féminins : il en est de même dans la strophe analogue employée par Rustebuef, I 35, I 55, I 100, I 158, I 245, ou dans la strophe de huit lignes abababab du même , I 87, I 124, I 151, 1 208, I 212 et II 9 ; dans cette dernière pièce , deux strophes qui se suivent ont leurs rimes se correspondant par la place qu'elles occupent dans Tune et l'autre, mais non par le genre. Au xiv® siècle, il ne manque pas d'exemples de changement de genre ; ainsi , dans la Guerre de Metz, publiée par Bonnardot , 1875 (strophes de sept vers ababbab de huit syllabes). Pour le XV® siècle, nous avons le Petit Testament {ababbcbc)etle Grand Testament de Villon ; ses petits poèmes lyriques appelés Ballades ne laissent pas eux-mêmes de violer quelquefois la règle; par exemple, celui qui commence ainsi :
Fortune fuzpar clercz jadis nommée.
Quant à celui qui commence par ce vers :
Combien quefay leu en ung dit
et qui présente dans les trois dernières strophes un autre genre de rimes que dans les trois premières , rappelonsnous qu'il a été désigné sous le titre de double ballade. Dans les ballades de Roger de Collerye (xvi® siècle), on ne trouve plus trace de cette licence, tandis qu'elle existe encore dans les strophes de ses poèmes moraux. Dans les temps modernes, on n'emploie guère les strophes que dans
ToBLRR, T'erslfiration. 2
la poésie lyrique et, pour cette raison, on suit strictement la règle de l'identité du genre pour les vers occupant une place identique. Dans un Hymne du Sauveur^ de Jean Passerat(Darmest. et Hatzf., p. 273), la première strophe a, il est vrai, la forme la la Ib^lb^ 10c 10c, et la deuxième a a et c féminins , tandis que b est masculin ; mais la troisième est parfaitement analogue à la première, ainsi que la cinquième , tandis que la quatrième et la sixième correspondent à la deuxième ; la règle est donc parfaitement appliquée si Ton réunit les strophes deux à deux pour en faire un seul corps (1).
On peut en dire autant de beaucoup de poésies strophiques modernes. Cependant, même dans l'intérieur de chaque strophe , le choix du mètre à employer à telle ou telle place peut ne pas dépendre d'avance de la volonté du poète par la raison que , la strophe se formant d'éléments analogues en totalité ou en partie , le mètre adopté à une certaine place détermine celui qu'on doit employer à une autre. On peut s'en rendre compte par les strophes de la poésie lyrique moderne qui , lorsqu'elles sont divisibles , ont presque toujours deux parties. Cette poésie , en effet , emploie dans le genre sérieux rarement plus de deux
(l) Un procédé analogue se trouve dans Maetzner, AUfranz. Lieder XXV ; la chanson tout entière ne connaît que 2 rimes ir et ai; les trois derniers vers forment un refrain ; les strophes impaires ont la forme la Ib Ib la; la Ib Ibla \b ïb, les paires la forme Ib la la Ib; Ib la la Ib 4 a 4 ^. La différence se trouve donc dans la rime seulement et non dans le mètre : dans les impaires
Que ja ne me requerrai D'amours servir Pour mal soufrir,
et dans les paires,
Queja pour nul mal soufrir Ne requerrai De li servir.
Il vaut mieux laisser un vers de huit syllabes, avec une rime à l'hémistiche , former la fin de la strophe ; il n'en résulte pas cependant une di^cordnnce moins grande.
espèces de vers. Pourtant dans les chansons elle déploie une plus grande abondance (la Grande Orgie de Béranger a , si Ton ne tient pas compte du refrain , la forme 4 a 3 a 6a 6&u; 4c 3c 6c 66u)(l).
C'est dans les vers libres seulement que le choix du mètre pour chaque endroit de la pièce semble être abandonné tout à fait au poète. Néanmoins, même dans ces vers, il se soumet à certaines conditions : par exemple, il ne fait pas suivre d'ordinaire des vers très longs de vers très courts , et ne rapproche pas des vers qui ne différent que par une syllabe de plus ou de moins (2). Il peut se faire, même dans ce cas , que quelques groupes de vers se comportent d'une façon correspondante (3). On trouve des exemples de vers libres dans différents endroits. On doit ranger dans cette catégorie les chœurs HEsther et d'Athalie de Racine. Corneille avait déjà, en 1666, composé son Agésilds , en mêlant librement des alexandrins à des vers de huit syllabes. Quinault a fait usage dans ses libretti, dont LuUy écrivait la musique, de vers libres que Voltaire a loués avec juste raison dans ses remarques sur Corneille (à propos d^Agésilas et de il/crf^e), et dans l'article Art dramatiqvs du Dict, philos. De Molière, il faut citer V Amphitryon (en dehors des
(1) La mélodie (n» 37, de la Musique des chansons de Béranger, airs notés anciens et modernes, 9* édit., revue par Fréd. Bérat, Paris, chez Perrotin , 1865) ramène toujours les mômes notes pour les deux groupes composés chacun de 4 vers.
(2) D'un heureux effet est dans La Fontaine, F. V, 10, la combinaison d'un vers de douze syllabes et d'un vers de deux syllabes ; grâce au repos qui les sépare et qui est requis par le sens, la fin du premier vers se fait sentir suffisamment. De même, personne ne sera choqué par le rapprochement des vers de huit syllabes et des vers de sept syllabes {ih,y VI, 9) : ils sont séparés bien nettement les uns des autres par des repos et plusieurs vers analogues se suivent de manière à former un groupe.
(3) On appelle encore vers libres des vers qui forment un tout et qui ont tous la môme mesure, mais qui ne suivent pas une règle bien déterminée dans l'arrangement des rimes. "V. par exemple, la pièce i?^ra Beato Angelico de Sully-Prudhomme.
intermèdes musicaux insérés dans quelques-unes de ses pièces). On s'est servi avec beaucoup de succès des vers libres dans les contes et les fables; ainsi l'ont fait La Fontaine et son contemporain, un peu plus jeune, Ch. Perrault; plus tard, Florian, Andrieux , Viennet, etc., ou dans les épitres, comme Tout fait Voltaire et autres.
On peut établir comme règle générale que la rime met le vere en rapport avec un ou plusieurs autres (1) (au lieu de la rime , on se servait S, une époque antérieure de Tassonance; dans une poésie qui néglige la forme , on la trouve plus tard et même encore aujourd'hui). On rencontre cependant des vers ne rimant avec aucun autre. Nous connaissons déjà ces vers courts qui , dans les chansons de geste et dans le poème dévot , sont intercalés entre les laisses. Bien plus , on a essayé d'écrire des poèmes entiers sans rimes, en vers blancs, comme les appellent les Français. Les premiers essais remontent à l'époque où l'on se mit à imiter avec ardeur les anciens qui ne connaissaient pas eux non plus l'obligation de la rime , et où s'exerça l'influence des Italiens qui , depuis le commencement du xvi® siècle , possèdent un grand nombre et une grande variété d'espèces de poèmes excelleuits en versi scioUi (yitalia liberata dai Goti de Trissino n'a pas eu un très grand succès et , pour l'épopée , cet essai n'a guère été renouvelé; mais les Api de Bucellai et la Coltivazione d'AUemanni ont assise à cette forme son existence définitive dans la poésie didactique; de même, Ariosto et Trissino pour la comédie et la tragédie , Sannazaro pour la poésie lyrique contemplative , etc.). En Espagne aussi , sous l'influence de l'Italie , on a produit sporadiquement, depuis le xvi® siècle, des poèmes non
(1) Un tel rapport peut encore exister, non plus entre les vers d'une strophe unique , mais entre les vers d'une strophe et ceux des strophes suivantes : c'est le cas, par exemple, pour toutes les rimes du n* 354 du grand manuscrit de chansons de Berne; chaque strophe considérée à part se compose de vers ne rimant point entre eux.
rimes (le Léandre de Boscan , 1543 , semble être le premier essai de ce genre). Parmi les poètes français, ceux qui ont composé des vers sur le modèle des vers antiques ont d'abord renoncé en général à la rime. Il y a eu , en outre, une tentative de Ronsard inspirée par l'imitation de la poésie italienne et qui n'a rien à faire avec la quantité. Biaise de Vigénère , dans l'intention fort louable de suivre de plus près la pensée du texte original, a, en 1558 , traduit les Psaumes en prose mesurée ou vers libres^ comme il les appelle. Au commencement du xvii* siècle , l'académicien Méziriac, dans le commentaire de sa traduction des épîtres d'Ovide, a traduit beaucoup de passages des poètes anciens en vers blancs. Au xviii® siècle, on s'est occupé aussi , du moins en théorie , des vers blancs , qu'on trouvait en usage dans la littérature anglaise qui commençait alors à être connue. Voltaire , dans la préface de l'édition de 1730 de son Œdipe , a entamé une discussion avec Antoine Houdart de la Motte (1672-1731) qui s'était montré l'adversaire non seulement de la rime , mais aussi du vers en général. A cette occasion, il reconnaît que les vers non rimes conviennent aux poésies italienne et anglaise ; mais il est d'avis qu'elles peuvent se passer de rime, uniquement parce que leur langue poétique jouit de certaines licences , surtout de celle de l'inversion , qui manque à la poésie française ; dans cette dernière , la rime seule , d'après lui, permet de distinguer la poésie de la prose (!). Luimême, dans la sixième des lettres qu'il écrivit en 1719 à propos de la représentation à' Œdipe (1718) et qui, dans les éditions, sont en tète de cette tragédie , a avoué que la rime , quand on lui demande une exactitude trop grande , comme le font quelques théoriciens , entrave et enchaîne les poètes : on ne dit presque jamais ce qu^ on voulait dire; on ne peut se servir du mot propre; on est obligé de cher-cher une pensée pou/r la rime , parce qu'on ne peut trouver de rime pour exprimer ce qu'on pense. Mais ici il eu conclut seulement qu'il es^ cl^rsâsonnable 4'^^ig^r trQp
souvent la richesse de la rime et de vouloir contenter les yeux en même temps que Toreille. L'article Rime du Dict phil. n'ajoute rien aux observations précédentes. La dédicace deMérope à Scipione MaflTei n'apporte de même aucun nouvel argument. Dans sa traduction de la première partie du César de Shakespeare , Voltaire a traduit les vers de l'original en vers non rimes (non pas en décasyllabes, mais en alexandrins) et la prose en prose; à ce propos il dit (Avertiss. du traducteur) : les vers blancs ne coûtent que la peine de les dicter; cela n'est pas plus difficile à faire qu'une lettre. Si on s'avise de faire des tragédies en vers blancs et de les jouer sur notre théâtre , la tragédie est perdue. Dès que vous ôtez la difficulté, voios ôtez le mérite. Au ch. 82 de Y Essai sur les mœurs, Voltaire traduit un court passage du poète persan Sadi, en vers blancs. JuUien, Cours sup. de gr., Paris, 1849, II 22, prend avec raison la défense des vers blancs et en recommande l'emploi, du moins pour les traductions d'ouvrages qui seraient dé6gurés par une décomposition en couples de rimes. De même, Marc Monnier, dans la Biblioth. univers, de Genève, 1874 (à propos de l'ouvrage de Bouché- Leclei'cq sur Leopardi). Des vers blancs, qui sont en même temps des vers libres , ont été employés , en grand nombre et dans des suites ininterrompues de pages , par Marmontel , dans son roman Les Incas (1777) , pour donner plus d'élévation à l'exposition de son sujet. De temps en temps, néanmoins, la prose intervient à son tour. Le fait est d'autant plus étrange qu'il aurait, parait-il, dans sa Poétique (1763), blâmé Molière d'avoir laissé se glisser quelques vers (1) dans une de ses comédies en prose , faute dont les rhéteurs de l'an-
(1) D*autres critiques sont d'avis que c'est avec intention que Molière a mêlé à la prose , en grand nombre dans le Sicilien » en assez grande quantité aussi dans V Avare, des vers non rimes d'un mètre varié : il aurait voulu ainsi élever le ton de la comédie sans lui donner pourtant toute la noblesse du langage poétique. V. dans l'édition de Despois et Mesnard, VI, 213 , sq; G. Gueroult, dans la Rev. poL et litt. du 10 juin 1882 , pense que cette espèce de vers non rimes est la forme la plus
tiquité , Çicéron , Quintilien et autres , avaient déjà songé à prémunir soigneusement les écrivains. Parmi les partisans les plus zélés des vers blancs^ dans les temps modernes, il faut ranger d'abord le mystique Fabre d'Olivet (1768- 1825), qui conseillait l'emploi devers non rimes variant de genre de Tun à Tautre {vers eumolpiques , comme il les appelle d'après le fondateur des mystères d'Eleusis), du moins pour le genre de poésie le plus élevé , la poésie théosophique, et pour tous les genres où les pensées sérieuses l'emportent sur le sentiment et la rêverie (l). Nommons aussi le comte de Saint-Leu (Louis Bonaparte) qui, avec plusieurs ouvrages non rimes de sa composition , nous a laissé aussi une transcription deV Avare de Molière en vers non rimes (2). Ce dernier ainsi que Bellanger nous renseignent abondamment sur la manière dont les différents auteurs ont envisagé la rime au point de vue de sa valeur comme élément artistique.
Nous arrivons enfin à l'indépendance syntaxique du vers ainsi qu'à la négligence à l'égard de cet élément, dite enjambement (de enjamber ; enjamber deux marches à la fois; enjamber un grade ^ une classe; un vers enjambe sur un autre). Remarquons tout d'abord qu'il est certainement dans la nature du discours que , lorsqu'il est divisé en parties mesurées, ces différentes parties soient en quelque sorte séparables l'une de l'autre par leur contenu, que le contexte ne produise pas des coupures plus considérables que celles que cause la fin du vers; autrement l'enchaînement voulu du discours risquerait d'être présenté d'une manière insuffisante et de devenir tout à fait mécon-
convenable pour le dialogue, dans l'opéra comique, certainement, et peut-être aussi dans la comédie qui, dans certains endroits, s'élèverait à tout l'éclat de l'expression avec la rime, et dans d'autres se contenterait de l'expression non rimée et du mètre varié , d'où il lui serait permis de monter toujours et sans peine à ce degré plus élevé.
(1) Les vers dorés de Pythagore traduits en vers eumolpiques français ^ Paris, 1813.
(2) Essai sur la versification , 1. 1, Rome, 1825; t. II, Florence, 1826.
naissable. De plus, la rime, qui, lorsqu'elle est employée , permet de reconnaître la fin du vers, est à peine entendue et demeure inaperçue quand on passe trop rapidement au vers suivant par suite du contexte intérieur du discours et quand on ne peut pas appuyer sur elle , comme il serait naturel et désirable pour un autre motif, à savoir l'importance du mot qui la porte. C'est d'après ce principe que procèdent partout la poésie populaire et la poésie littéraire la plus ancienne.
D'autre part , il est non moins naturel que , dans des poèmes assez longs écrits en mètres courts (vers de huit syllabes ou même plus courts), on ne puisse pas, sans la plus grande monotonie, faire suivre bien distinctes les unes des autres des parties du discours si petites. Dans ce cas , on a toujours permis aux poètes de placer la fin du vers au milieu de parties du discours qui ont entre elles un étroit rapport, bien qu'on n'ait jamais pu trouver naturel le procédé employé dans les vers suivants :
NH a nul d'ans deus qui n'ait un Boston cornu de cornelier.
iCh. Lyon , 5506)
OU
ou
La seinte virge Leocade
En souspirant li dist : o , qu^a de
Douceur^ douce pucele , en toi,
(Barb. etM., 1,274, 136)
Dou roi qui ce plait basti, en Bon repos soit hui mise Vame (occasionné par le mot avec lequel il rime Sebastien)
{Ibid,, I, 328, 1768)
Saint Joachin et tu, sainte Anne^ Priez vo fille qu'en cest anne Ja mais enchaïr ne me lait En ort pechié.
(Ibid,, I, 343 , 2232)
Et je me sui assis dalés
Li maintenant pour ascouter,
(Raoul de Houd., Tr. Belg. II, 222, 648)
Enviers le plus loial en droite Foi ami.
(B. Gond., 124, 119)
Quant ving la, or oiiés cor m'i Avint; las fui^ si m,' endormi,
(/6id., 230, 759)
S'a trouvé un lièvre demy
Les V estoc d'un arbre endormi/.
(J. Gond., I, 332, 941)
Dans ce dernier exemple , des mots qui ont un étroit rapport entre eux sont séparés , non seulement par la fin du vers , mais encore par une partie du discours qui vient s'interposer.
Le procédé suivant est encore moins naturel :
N'onc preteris presens n*i fu , Et si vous redi que li futurs ni avra ja mes présence.
(Rose, 20956)
Mais la matière pas de liège Ne fu de quoy elle estoit faite , Ains de blanc y voire parfaitement belle fu.
{Chemin de L est., 2272)
Souvent déjà, chez les anciens poètes, une autre cause amène une interruption de Tenchaînement régulier du discours dans les vers de huit syllabes , pouvant coïncider avec Tenjambement, à savoir Tinsertion de courts dialogues dans des phrases de peu de syllabes :
Quiex hom ies tut — tex com tu voiz^ Si ne sui autres nulefoiz.
— Que fez tu ci? — gem'i estais Et gart les testes de cest bois.
{Ch. Lyon, 329) V. la remarque de Holland à ce propos.
En voici un autre exemple ;
(c Quides tu vers Deu ren covrir?
Ço ne poz tu faire vers met. »
(( Vers vus? si puis, » « nenal par fei. »
c( Ne puis? pur quei? » « car jol sai ben. »
(( Ço ne sout unkes crestïen, »
« Jo sui crestïens et sil sai. »
« Ne Vos creire. » « jol musterai. »
« Vus comment le pôez saveir ? »
« Ço guarde tu, » « nel puis veeir, »
« Purqicant jol sai, » « e vus cornent? »
« // m^est tut dit, » « n'en quid neent. » (( Nel quides tu ?» « jo nun par fei, »
c( Tant est maiur folie, » « en quei? »
(( Pur ço ke te covent gehir, »
« Ço ne serrad tresK al mûrir, »
« Danc ert trop tart, » « jo ne puis meis, »
« Si poz. » « cument? » « fai tei confes, »
(5a^n^G^7e,3ll4)
L^insertion de tels dialogues a toujours été regardée comme un ornement du récit.
De même , dans les décasyllabes , on permet l'enjambement quand les quatre premières syllabes qui précèdent la césure sont dans un rapport étroit avec le vers précédent :
Las , il partit; il porta sa valeur Dans Orléans. Peut-être il est encore Dans ces remparts où V appela V honneur,
(Voltaire, Pue,, VII.)
On me saisit ; prisonnière on m'entraîne Dans des cachots^ où le pain de douleur Etait ma seule et triste nourriture,
(Ibid., VII.)
Cet enjambement est rare dans les décasyllabes de l'ancien français, du moins dans les épopées, bien que parfois le sens lie étroitement la fin du vers qui précède et le commencement du vers qui suit, plus étroitement que le commencement et I9, fin du second vers :
Ne sai le leu ne ne sai la contrede
Ou t'alge querre ; tote en sui esguarede.
{Alex., 27 c)
Quier mei , bels fredre , e enque e parchamin * Et une penne ^ co pri, toe mercit.
{Ibid., 57 a)
Ceaus qui ce font^ diex les fait osteler En paradis et lez lui courouner.
(Enf. Og., 524)
Pires sont les exemples suivants :
Seignour, fait-il^ fait nous a grant bonté Mahons nos diex, quant nous a amené Charlon et ceaus qui sont de son régné,
(Ibid., 598)
Sarrazin mainent joie coumunaument Pour crestïen^ qui erent telement Venu sor aus , s'en gracient souvent Mahom lev/r dieu de cuer moult lïement,
(Ibid., 636)
Toutefois, ces vers ne font point partie d'une épopée populaire, mais de la version d'un sujet du cycle épique
faite par un poète de romans. Les poètes du xvi* siècle fournissent beaucoup d'exemples de Tenjambement dans les décasyllabes.
Dans les alexandrins, on tolère moins l'enjambement, et la raison en est siKtout qu'un second et un premier hémistiche font eux-mêmes un alexandrin et que la succession de plusieurs hémistiches liés entre eux par un empiétement de la phrase pourrait tromper roreille qui entendrait des alexandrins non rimes. Mais si la fin de la phrase se trouvait au milieu d'un hémistiche , ou le repos amené par la césure ne se ferait pas bien sentir à côté du repos amené par la fin de la phrase , ou le vers se morcellerait en fragments dont la connexion ne serait plus suffisamment reconnaissable. Cependant, en ce qui concerne Tenjambement, même pour les alexandrins, le procédé des poètes et l'opinion des théoriciens ne sont pas toujours restés invariables. Dans l'épopée populaire, il semblerait que l'enjambement n'a pas existé ; on le rencontre plutôt chez les poètes savants :
Cornent evesques puisse a clerc tolir ne vei Le sacrement qu'il ad del celestïen rei,
(Saint-Thom., 49)
Une autre feiz sunja , quant dut aveir enfant , Les duze granz esteiles del cel en sun devant Kàirent, ici a sinefiance grant.
(Ihid., 182)
Apres ço k'out enfant^ ad la dame sungiô K*el bierz giseit li enfes desçoverz. grant pitié En ad la dame ou. la nurice ad preié K'ele covre V enfant...
{Ihid., 186)
Remède de tuz mais Jhesus Criz nus dona Obédience, en set buen essample en mustra.
{Ibid,, 3276)
De même dans Rou, II, 192 (v. la note d'Andresen à ce propos), et aussi dans les remaniements des épopées anciennes ;
Mais je ne sai par quoi ne conment n'en quel guise Soit mais de moi a lui nule nouvele aprise.
Je me conmant a dieu , qui le mortel jûise Reçut pour pecheours. si com je Vaim et prise , Destourt mon cors de honte , que ne soie malmise,
{Berte, 816)
En fuiant li ont fait les ronces mainte escroc De sa robe, et la dame entour li la renoe.
ilbid., 844)
De chief et de viaire fu près que descouverte La rôine , s'en a grant froidure souferte.
( Ibid., 883)
Mais tant estoit mauvaise que dieu nés obëir Ne vouloit, n'au moustier nealerne venir.
Uhid., 1548)
Les poètes du xvi® siècle introduisent très souvent Tenjambement ;
N'est-ce pas un grand bien , qu^ndon fait un voyage^ De rencontrer quelqu^un qui d'un pareil courage Veut nous accompagner et comme nous passer Les chemins, tant soient-ils fascheux à traverser?
(Ronsard, Poés. chois. (p,p. Becq. de Fouquières, 1873) 21)
Ici la bergerette en tournant son fuseau
Desgoise (gazouille) ses amours; et là le pastoureau
Respond à sa chanson. Ici toute chose aime.
{Ibid., 28)
Je vins en Avignon ^ où la puissante armée Du roy François estoit fièrement animée Contre Charles d'Autriche; et là je pus donné Page au duc d'Orléans; après je fus mené^ Suivant le roy d^Escosse , en Vescossoise terre.
Je ne.fu pas si tost hors de V enfance tendre La parole formant, ou il fut soigneur de prendre Des maistres les meilleurs , pour des lors m' enseigner Le grec et le latin.
(Baïf , p. 3)
En Van que V empereur Charle fit son entrée Receu dedans Paris , Vannée desastree Que Budé trespassa, mon père qui alors Aloit ambassadeur pour vostre ayeul dehors Du royaume en Almagne et menoit au voyage Charle Etiene et Ronsard.
{Ibid., 3)
Les poètes anciens et (pour les décasyllabes , à dire vrai ) les poètes italiens du xvi® siècle pouvaient les uns et les autres leur servir de modèle pour ce procédé. V. les poèmes de Gio délia Casa qui poussent très loin cette liberté, et Foscolo sur le sonnet de ce poète sonno.... Opère ,^:X 419.
sonnof o délia quêta umida ombrosa Notte placido figliof o de' mortali Egri conforto, oblio dolce de' mali Si gravi oruV è la vita aspra e noiosa.
(I) Dans sa jeunesse, il n'aurait pas encore eu de telles audaces :
J'ay esté d'opinion en ma jeunesse que les vers qui enjambent l'un
sur Vautre n'estoient pas bons en nostre poésie; toutes foy s j'ay cognu
depuis le contraire par la lecture des autheurs grecs et romains comme
Lavinia venit Litora.
(Préface sur la Franciade, éd. de Blanchemain, lïl, 26.)
Soccorri al core ornai ^ che langue e posa Non ave, e queste membra s tanche e frali Solleva; a me ten vient, o sonno, e Vali Tue brune sovrame distendi e posa...
D'après Boileau , Art poét., I 138, ce serait le mérite de Malherbe d'avoir mis fin à un tel abus :
Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur levers n'osa plus enjamber.
Les auteurs célèbres du xvii® et du xviii* siècle s'en abstiennent presque entièrement ou se permettent de faire commencer une partie de la phrase avec la césure, mais à la condition qu'elle occupe à elle seule la deuxième partie du vers, et en plus tout le vers suivant, comme :
Je répond/rai , madame , avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
(Racine , Britannicus 1 , 2)
On peut se dispenser de parler ici des enjambements qui se rencontrent dans les comédies (par exemple dans les Plaideurs de Racine), et dont le but est de produire avec des vers Teffet de la prose. Ce n'est que l'école romantique du xix* siècle qui a revendiqué le droit de faire empiéter les vers les uns sur les autres , et elle a été , dans cette voie, au moins aussi loin que Ronsard. Il n'y a là aucune négligence (cette école est bien loin , en général, de se donner des facilités pour la forme), mais il y a tendance à introduire de la variété et du mouvement dans la marche monotone du langage poétique, et à produire des effets particuliers par des repos inattendus :
L alexandrin saisit la césure et la mord ; Comme le sanglier dans V herbe et dans la sauge, Au beau milieu du vers V enjambement patauge.
dit V. Hugo de son alexandrin, ContempL, I 26. On voit chez lui une foule d'exemples d'un effet grandiose :
f entends ce qu'entendit Rabelais; je vois rire Et pleurer; et f entends ce qu Orphée entendit.
(/6id.,T,27.)
Cousu d'or comme v/npaony frais etjoyev^ comme une Aile de papillon,
(A. do Musset , les Marrons du feu, se. II.)
Et la verve en mon sein à flots silencieux S'amassait , quand soudain , frappant du pied les deux . V éclair^ comme un coursier à la pâle crinière, Passa; la foudre en char retentissait derrière,
(Sainte-Beuve, Poés. conipl, 198.)
C'est là même la raison pour laquelle l'enjambement ne doit être jamais qu'une exception. Si on doit le trouver rarement , ce n'est pas à dire pour cela qu'il constitue une faute. Car, s'il constituait une faute , on ne devrait jamais l'autoriser. Il est seulement un moyen artistique dont l'effet est tel, qu'employé à sa vraie place, il dérange la marche régulière et facilement sujette à devenir monotone du langage poétique, rend ainsi l'attention du lecteur plus grande et lui fait paraître plus agréable le retour à une allure plus tranquille.
La valeur des mots, considérés en eux-mêmes , par rapport au nombre de syllabes qu'ils fournissent au vers , n'est pas toujours reconnaissable à première vue par l'orthographe; cette valeui* s'est modifiée dans beaucoup de cas avec le cours du temps, a varié à certaines époques sous certaines conditions ; même de nos jours , il subsiste sur quelques points une incertitude dans l'usage poétique.
1. L'e muet {§) (abstraction faite du cas où il s'élide devant une voyelle initiale et du cas, dont nous parlerons plus loin , où il suit une voyelle sonore) a , pour la détermination du nombre des syllabes , une valeur égale à celle des autres voyelles, c'est-à-dire est toujours la voyelle d'une syllabe à part , même dans les cas où la prose le ferait à peine sentir :
C'est une histoire simple , où l'on ne trouve pas De grands événements et des malheurs de drame , Une douleur qui chante et fait un grand fracas. Quelques fils bien communs en composent la trame.
Il en était toujours ainsi dans la poésie littéraire et anciennement dans la poésie populaire. Cependant , déjà au XVI® siècle , on trouve dans les chants militaires beau-
TOBLES, rersification. 3
coup de vers qui n'ont le nombre correct de syllabes que si Ton ne compte pas Vç entre deux consonnes :
VartilVrie du roy Françoys A troys lieues fut assiégée. (I5-?1) — Regardèr(e)nt à sa casaque , Avisèr{e)nt troys fleurs de lis.
Regardèr[e)nt à son espee , Françoys ils virent escrit.
Ils le prirent et l{e) menèrent Droit au château de Madrid.
Et le mir[e)nt dans une chambre Qii'on ne voiroit jour ne nuit, Que parune p{e)tite f{e)nêtre Qu^estoit au chevet du lit.
(Chanson sur la captivité de François P'' àPavie, 15'25)(1)
Il en est de même dans les chansons populaires que l'on a recueillies de nos jours sur les lèvres du peuple et qui , il est vrai, sont peut-être souvent anciennes ; dans une Chanson de noces (2) :
Acceptez ce gâteau Que noVmain vous présente...
U bouquet que fvous offrons, Que f vous prions de prendre...
Il y a même d'autres voyelles atones qui sont susceptibles de disparaître :
Vous vs et' enchargë d'un mari,
Et d'un mari , c'est un' grand' charg\
Au soire, quand i s* y rendra,
I v'dra trouver son pot bouilli.
I v'dra trouver sa soup' trempé' etc. (3)
(1) Dans Leroux de Lincy, Recueil de chants hist. fr.y Paris, 1841-42.
(2) Bujeaud, Chants et chans. pop. desprov. de l'Ouest, Niort, 1866, II, 7. (3^ Ibid.,U, 33.
Ce procédé a été suivi par certains poètes lettrés, qui généralement ne s'avisent pas de supprimer des syllabes, quand ils voulaient donner à leurs chansons un tour tout à fait populaire. C'est ce qu'a fait le célèbre chansonnier Marc- Antoine Desaugiers (1772-1827), dans une chanson qui a pour refrain :
F7à c'que &est que Vcarnaval.
et dans cette autre :
V son dT argent , quand f n'en ai guère M' rend plus pauvre que jamais^ Et m' fait maudif ma misère , Moi qui n'en f sais qu' rire; mais Quand j'entends mon verre Faire Dès Vmatin ïïlintintin KUntintin , fdis v'ià Vson que je préfère^ etc.
C'est ce qu'a fait un autre chansonnier plus célèbre , Béranger, dans la Garde nationale. Nouvel Ordre du jour, la Bouquetière , Paillasse , Complainte d'une de ces demoiselles , A Antoine Arnaut; dans toutes ces chansons, il fait parler des personnes de la plus basse condition.
Il y a en ancien français un procédé que l'on pourrait être tenté de rapprocher de celui dont nous venons de parler, mais qui n'est pas tout à fait de même nature. Quelques mots formés d'une consonne suivie d'un e muet peuvent, s'ils sont précédés immédiatement de monosyllabes terminés par une voyelle , perdre leur ç (même aussi dans la prose, cf. Ps. Oxf., L. Rois et autres), en se combinant avec le monosyllabe précédent, de manière à ne former qu'une syllabe ; ainsi 7ne, te , se et surtout (pendant une période plus longue) le pronom avec si^ ne, qui^ que^
ya, jo, tu^ là, môme issi (1); l'article le (et aussi les) s'est combiné de la même façon avec les prépositions de , à , même en, pour ne former qu'une syllabe; combinaisons qui, pour la plupart, sont en usage encore aujourd'hui, et qui, bien différentes en cela des combinaisons faites avec des pronoms, ont presque toujours été la seule manière d'exprimer l'article à la suite de ces prépositions (2).
La raison de ce procédé est que deux mots manquant d'une sonorité qui leur soit propre appartiennent en qualité de proclitiques à un mot suivant et que , par suite de la combinaison intime de tous les trois , la voyelle la moins capable de résistance , un ç, ne provenant pas d'un a latin et précédant immédiatement le mot doué de sonorité, tombe de la môme façon qu'il tombe dans l'intérieur d'un
(1) V. à ce sujet la dissertation de Gengnagel, die Kûrzung der Pronomina hinter vokalischem Auslaut , UsAIq , 1882, et à ce propos la Romania, XI, 464. Il semble bien à propos de citer ici le faire el (c'està-dire fairel) qu'on trouve dans le Roman de Troie :
Cestui vengier, se fere el puis.
Cil s'aesa qui fere el pot.
Gie le ferai, se fere el puis.
et dans Estienne de Foug. :
A cels en donge que il veit Qui mestier ont, et faire el deit.
Du moins , on ne rencontre pas ailleurs un neutre el comme régime atone; v. Settegast, Benoit de Sainte- More , Breslau, 1876, p. 45.
(2) L'étrange exception dessi qu'a le matin, Ogier, 2089, 2096; dusqu'à l€ matin, S. Brand., éd. Jubinal, p. 97 ; a le matin, Percerai, 18296 (probablement aussi 16935, où le matin se trouve imprimé), je la reconnais maintenant volontiers , sans pouvoir l'expliquer, avec Foerster qui en fournit quelques autres exemples {Ztschr. fur rom. Phxh, III, 243). Mais doit-on admettre aussi des formes telles que a le branc de l'espee, R. Alix., 61, 23? Cf. d'ailleurs De les lances, Joufr., 4507; enz en le cuer. Poire, 558 ; ens en le pis, Ch. Cygne, 55 ; a les armes (et de môme pour d'autres féminins) /0M/*r., 2420, 296a, etc.; d'autre part , con/rei ren/, F. Candie, 34; contreljor, ihid., 45; contrel conte Fedri, H. Cap., 93.
mot devant la tonique, d'après la règle (1). La différence entre ce procédé et celui du français moderne dont nous avons parlé consiste en ce que la poésie moderne fait tomber Vç sous des conditions tout à fait différentes et dans d'autres mots; elle supprime même ot^, oi, etc.
(1) Voir Darmesteter, Romania, V. 140.
L*e muet . provenant d un a dans Tarticle comme dans le pronom féminins, en picard, est assez souvent sujet au môme traitement que celui de l'article et du pronom masculins : c'est ce que nous montrent, outre les exemples cités dans les GôttingischeGelehrte Anzeigen, 1874, p. 1035, les suivants :
Du grand paor a tôt le vis troblé,
\Ogier, 8838.)
Lors fu ostés et des fers et del buie.
(Jhid,, 10368.)
Quant vint au nuit,.,
{Auberon, 1243.)
Trestous chil qui voloient au coert venir disner,
{Baud. Seb., XIV, 1453.)
N'istera dou prison...
(/6id., XVI, 1171.)
Dessi jusques au nuit...
(Ibid., XXII, 100, et XXIV, 672.)
Et quant che vint au nuit,..
{Ibid., XXV, 987.)
qui soit ou roiauté.
(Ibid., p. 419.)
a poi car il ne crie
Du fain car il avoit,
{Ibid., XI, 47.)
D'autre part :
La pais fust bone, qu'il p'éust porchacier.
(Ogier, 8873.)
Jel secorusse (la pucele).
{Ibid., 1 1900.)
net pm^ent maniier {la rôine).
(Berte, 590.)
Me déserte vieng guerre, plus croire net vollon.
(Hug. Cap., 72. V. la note do Téditeur, page 103, v. 16.;
nel serviriés noient {la pucele).
{Baud.Seb.,XXiV,90.)-
Sa lance fu a terre, sel tint par l'autre les.
{Ibid., XXV, 672.)
Il y a aussi cependant en ancien français des mots qui tantôt renferment, tantôt ne renferment pas un ç entre deux consonnes , et par suite ont une syllabe tantôt en plus , tantôt en moins. Nous n'avons pas à citer ici, étant étrangers à notre sujet , d'abord les cas où e entre ueir n'est qu'un signe graphique destiné à marquer la valeur consonnantique de la lettre u^ comme dans la Ch, RoL auerez ^ auerai et autres, que les éditeurs remplacent mainteîiant par avrez; cheuerol dans le i. Rois, etc.; bien qu'il y ait des monuments écrits dans un dialecte où le futur de avoir^ savoir, mouvoir est trisyllabe. Nous pouvons encore exclure dès maintenant le groupe des mots où la tonique semble être suivie de deux atones avec ç : dneme^ dngele, jôvene, ôrdene apôstele ^ idele, etc. (1). Ces mots, comme le prouve un nombre infini de vers , n'ont jamais eu qu'une syllabe atone après la tonique, quelle que pût être la prononciation. Laissons de côté aussi le cas où quelques mots latins subsistent encore sous deux formes françaises indépendantes Tune de l'autre , dont l'une possède une syllabe atone de plus que l'autre , et dans laquelle on trouve même quelquefois une autre voyelle qu'^ : aspreté : aspérité; consirrer : considérer; tempraison : temperacion ; chierté : charité; châtaigne : chievetaine ; car ici la forme la plus courte n'est pas dérivée de la forme la plus longue ; il y a eu seulement polymorphie : un mot est entré deux fois , par des voies différentes , dans le trésor de la langue française. Mais il existe à côté une série de doublets réels avec ou sans ç entre leurs consonnes : peli^ çon : pliçon; guerredon : guerdon; verai : vrai; corre^ cier : corder; embaussemer : embaumer; balestel : bastel (d'où dérive le fr. mod. bateUeur) ; berouete : brouete ; cha^ retil : chartil; chareton : char ton ; espeluchier : espluchier; larrecin : larcin. Ici on n'a pas affaire à des formes dont la plus courte se trouve uniquement dans les vers , mais à
(1) V. G. Paris. Et, sur le rôle de Vacc. lat., 1862, p. 24-27.
des formes coexistantes , l'une plus ancienne , l'autre plus récente, cette dernière subsistant en général seule dans les temps modernes , mais ayant vécu dans Tancien français à côté de la première qui était la forme la plus employée. Ce sont les précurseurs d'un groupe considérable de mots dont la forme la plus courte ne se rencontre que dans le français moderne : boug.ran, b.luter^ cliaud,ron^ der.nier, soup.çon, ser.ment, surp.lis sont actuellement les seules formes employées ; laid.ron, bour.let, car. four, etc., ont à côté d'elles les formes anciennes. Dans certains c^as aussi , une forme de l'ancien français avec ç est , par rapport à une forme plus courte , la forme la moins ancienne. C'est ce qui arrive pour les tutursprenderai, avérai, saverai, morderai, qui sont également attestés par le vers comme existant à côté des formes plus courtes et qui ont pu être formés par analogie sur les futurs des verbes en er\ il en est de même de chamberiere à côté de chambrière , charterier à côté de chartrier , torterele à côté de tortrele. 2. La chose est moins simple pour Yç qui suit ou qui précède une voyelle sonore. En ancien français , il y a beaucoup de mots où une voyelle sonore est suivie d'un ç muet. Gela peut avoir lieu non seulement à la fia, mais même dans l'intérieur d'un mot , et peu importe ici que la contiguïté des deux voyelles ait existé déjà en latin, ou , ce qui est le cas le plus général , ne se soit produite qu'en français par suite de la chute d'une consonne.
Exemples :
a) ^ suit la voyelle accentuée : agrée, agrées, agréent; prie, pries , prient; loe, roe ; tue; plaie; preie = proie; fuie; ruée (= fr. mod. roue); enfuee; changiee; lieue; iaue ; queue ; de même devant les terminaisons e,es , eut , toutes les fois que le radical du verbe se termine par une voyelle ou par une diphthongue ; dans les féminins de tous les adjectifs et participes terminés par une voyelle sonore; dans les imparfaits en oie, oies, oient.
b) ç précède la syllabe accentuée : dans le futur et le conditionnel de tous les verbes de la première conjugaison dont le radical se termine par une voyelle: jouerai ^ crïeroie^ etc.; dans les substantifs verbaux en ment dérivés de ces verbes et de quelques autres : lôefnent^ mercïement, ocïement, detraiement ; dans les adverbes en mé^n^ dérivés d'adjectifs terminés par une voyelle sonore : veraiement , jolïement, dëûement; dans un grand nombre de substantifs en erie dérivés (la plupart indirectement) de verbes à radical terminé par une voyelle : tuerie y crïerie, braerie de braire; en outre, dans un nombre considérable d'autres mots et de groupes de mots : lïemier^ m'ienxiit , praierie^ rouelette, lôerain, moiteerie.
En ancien français, cet ç forme toujours une syllabe aussi bien qu'un e qui , précédé d'une consonne , formerait l'élément vocalique d'une syllabe à part , et cette syllabe peut se trouver à toute place du vers où une autre syllabe atone serait possible.
a) Les mesle\e$ et les estorz.
{Ch. Lyon, 2232)
Que compagni\e qu'il ëust.
Estoi\ent tuit antalenté.
Ne vos conoistroi\e des mois.
Joi\e d'amors qui vient a tart.
Et la plai\e d'amors enpire.
Et destempre sui\e de miel.
Et je m'anemi\e la daim.
N'onques ne pue\ent estanchier.
b) Et demainent grant cri\erie.
( G. Guiart, II, 6537.)
Par lor proieres et par lor lo\ement,
{Mittheil. aus altfr. Handschrf., 244, 6.)
Ciat tu\etout au sigle ala.
(Ren. le Nov,, 5309.)
Mais Salemons dit rai\ement,
{G. de Coinsy, 185, 232.)
Ja mar tH fi\eroies mais,
{Ch. Lyon, 740.)
Et si vos a/n merci\eront.
(Ibid., 1863.)
En peu de tans Voubli\era.
(Flore et Bl, ^{2.)
Li envoilerés Blanceflour.
(Ibid., 334.)
Ces deux espèces de cas n'ont pas subi le même traitement dans le français moderne , déjà en ce qui concerne l'orthographe. Pour le premier, on s'est presque toujours borné à T orthographe avec e, si ce n'est dans oieei oies de l'imparfait et du conditionnel qui ont été remplacés d'abord par oy et ois y puis par ais et ais; dans soie et soies qu'on a remplacés parfois et dans eaueqn^on a remplacé par eau. Pour le second cas , constatons la plus grande inconséquence. Dans les adverbes en ment dérivés d'adjectifs terminés par une voyelle sonore, la chute de Ve est constante. Dans les futurs et les conditionnels de la première conjugaison dont le radical se termine par une voyelle , on l'a généralement gardé (à l'exception peut-être seulement de enverrai); les poètes l'y suppriment d'ordinaire à cause de sa non valeur pour le vers , et , en compensation , ils surmontent la voyelle précédente d'un accent circonflexe. Pour les substantifs en ment formés des verbes de cette catégorie, il n'y a point de règle: la plupart présentent encore Ve et, parmi ceux-ci , beaucoup ont l'autre forme sans e et marquent la longueur de la voyelle précédente par un circonflexe : atermoiement ^ balbutiement, dévoie^
ment ^ échouement ^ enjouement ^ enrouement^ fourvoiement^ licenciement^ nettoiement^ ralliement , ondoiement n'ont que cette forme; aboiement^ crucifiement, dénouement , dévouement , dénuement , engouement , maniement , paiement , remerciement , remuement , reniement , renouement, tournoiement^ tutoiement ont une seconde forme en oi, tl, f , af ; certains n'ont que la forme sans e : agrément , désagrément^ châtiment , éternument , 6rmment; quelques-uns enfin ont aye : bégayement , payement. Môme inconséquence pour les substantifs en erie : crierie^ féerie, tuerie , soierie (dans lesquels le langage familier fait entendre encore Ve) à côté de écurie (pour écuierie)^ plaidoirie^ prairie f mairie, métairie ^ voirie, et autres; appui-main à côté de essuie-main , licou à côté de prie' dieu. Dans les mots dont la dérivation ne se reconnaît plus, Ve est en général tombé.
Différent est encore le traitement de ces mots lorsqu'ils ont gardé Ye dans le vers :
a) Quand la voyelle précédant Ye muet est la voyelle accentuée du mot, Ye a encore une certaine valeur en ce sens que de tels mots font du vers qu'ils terminent un vers féminin. Mais ils sont absolument à rejeter de l'intérieur du vers , à moins que cet e ne se trouve à la fin du mot et que le mot suivant ne commence par une voyelle, auquel cas cet e est toujours élidé. Il n'y a donc pas à parler ici de la contiguïté d'une voyelle sonore et d'un e muet qui suit. Des formes comme tu joues , les épées , les rues^ ils tuent^ dont Ye protégé par une consonne ne peut s'élider; des groupes comme épée sanglante , prie Dieu ne doivent pas, d'après cette règle, figurer dans l'intérieur du vers. Mais il y a correction absolue dans les vers suivants :
Des vaisseaux dans Ostie armés en diligence.
(Rac, J?er., 1, 3.)
Sans parents , sans amis , désolée et craintive.
(Rac, Mithr., I, 2.)
Ma vie et mon amour tous deux courent hasard,
ilbid., 1, 5.)
et hyménée : journée ; prévenue : due; jalovMe : éclaircie; voie : joie; rallient : s'écrient ; suent : concluent donnent à la fin du vers , qui (abstraction faite du cas de Télision ) est la seule place qui leur convienne, des rimes féminines. Il faut en excepter seulement les troisièmes personnes du pluriel des imparfaits et des conditionnels en aient et les deux formes du conjonctif aient et soient. Ve de ces formes ne compte point dans le vers; elles peuvent se trouver n'importe où dans le vers et la règle est, du moins pour les imparfaits, qu'elles fassent masculin le vers qu'elles terminent :
des ravissements Qui passAiE^T les transports des plus heureux amants,
(Corn., Hor., I, 2.)
les deux armées,..
Se menaçaient des yeux et marchant fièrement N'attendaient pour donner que le commandement.
{Ibid,, l, 3.)
Et tous vos conjurés deviendraient ses amis,
{Cinna, III, 1.)
QuHls pensent comme moi^ mais qu'ils soient plus heureux.
(Volt., Mahom., IV, 4.)
Que vos félicités, s'Use peut, soient parfaites,
{Zaïre, I, 1.)
Afin que Vun à Vautre ils soient le bien suprême,
(Sully Prudh. III, 230.)
Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir.
{Ibid., 119.)
Ce corps anglais rencontra sur la br-une
Vingt chevaliers qui pour Charles tenaient,
Et qui de nuit en ces quartiers rôdaient ,
Pour découvrir si Von avait nouvelle.,,
(Volt., Pue, XO
il parut Que les deux bois dont les forces mouvantes Font ébranler les solives tremblantes Du pont levis , par les airs s'élevaient Et s élevant le pont levis haussaient.
(Ibid., XII.)
Les deux derniers exemples , par suite de la règle du français moderne qui exige pour des couples de vers qui se suivent des genres diflférents , prouvent que la terminaison aient est masculine. L'extension d'un tel usage à d'autres mots est une licence que Ton rencontre assez souvent dans poésie moderne :
Ensecond lieu nos mœurs qui se croient plu^ sévères,
(A. de Muss., Poés. Nouv., 195.)
Tu seras seul aussi^ mes laquais ne voient rien.
(Louison, I, 2.)
Se voient poussés à bout par sa guerre aux Rutules.
(Ponsard, Lucrèce, II, 2.)
Leurs yeux mêmes croient leurs mensonges.
(Sully Prudh., 1,20.)
Les mondes fuient pareils à des graines vannées.