‹ Le vers français, ancien et moderneChapitre 5 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

Leurs camarades les croient riches.

(Ibid., 114.)

D'autre part, V. Hugo emploie {ContempL, IV, 5), voient '.soient comme rime féminine. De même, la 2® personne aies se trouve comme monosyllalie dans l'intérieur du vers :

Avant que tu ti'aies mis la main à ta massue.

vers de V. Hugo cité par Gramont.

Pas un quavec des pleurs tu n aies balbutié.

vers d'A. de Musset, cité par Weber, Zts. f, nfz. Spr., H, 525.

b) Quand la voyelle sonore précédant Ye muet n'est pas la voyelle accentuée du mot, Yç ne compte jamais dans la poésie moderne :

Cest là que f expierai un crime involontaire,

(Volt.; Alz., V, 4.)

Il y a cependant quelque incertitude concernant -a/e-. Dans paiement^ paierai^ Torthographe avec aye^ en raison d'une prononciation particulière, a pu résister. On trouve môme çà et là au xvii® siècle ^'ayemen^ et gayeté.

L'usage moderne, qui est si éloigné de celui de l'ancien français , ne s'est établi que peu à peu. Il commence à se manifester déjà au xiv® siècle et même plus tôt. On voit que Yç qui suit une voyelle sonore cesse de former une syllabe :

Qua un autre de li seront baillies les des.

{Gatifr.; 63.) iaue^ monosyllabe :

Abati Viaue mesons et caves.

(Barb. et Méon, II, 235, 276) (I).

De même, on trouve de bonne heure -oîe des imparfaits remplacé par -oiou regardé comme monosyllabe quand on lui conserve son orthographe ancienne ; oi se rencontre déjà dans les DiaL Greg. (manuscrit du commencement du xiii® siècle) : seoi^ 5 ,8',ge volroi, 7,11; ^o^* liortoi , 15, 1 ; tu avois, 105, i2] je crenmoiy ge redotoi , /oô, 325 , 20 ; et des poèmes qui ne sont pas d'une date beaucoup plus récente font par conséquent entrer ces formes dans la mesure du vers d'une façon conforme à l'orthographe :

Mais s'il estre pooit , ge voldroi plus privé.

{Poème mor., Rec. de Meyor, 20, 163.)

(l) Voir aussi Fœrster, Lyoner Ysopet, p. XXX, 22, et les cas cités par lui, p. VT, que j'ai interprétés autrement dans la Zts. f. rom. Phil., VI. 42t.

DameldieuSj sire père y com hiii main estoi riches.

{Elie, 957.)

Sire , che dist li 1ère , por coi le veroi gié?

{Ibid., 1908.)

Certesor voit il bien que gaires ne ramai (; recoi tranquille).

{Par Duch., 50.)

Dont ne poroi dire la disme.

{D, Cond.» 7, 196; v. Scheler à ce propos.)

Et se je pour tant vou^ amoi ( : moi)^ On m'en devroit tenir à folle,

{J. Condé, 1,316,406.)

Que se je demouroie huit jours , Ne perderoie mien enscïent.

(Du Vallet, Jahrb., 13, 299, 162; v, là dessus Fœrster.)

Mieus me voroie combatre à lui qu'a cez mesc/ians,

{H. Cap., 70.)

S'aroi gebien meslier en ung aultre régné.

{Ibid., 182.)

en quel manere Te vorroi de çou encoper ?

{Cour. Ren., 911.)

vorroi : foi [ibid.^ 1614); voloi croire {ibid,, 1951); astoi {Trouv. Belg,^ I, 235, 308); même :

Il me semble que tu n'oiEs goûte.

(Jeh. Bruy., 32. b.)

Avant quHl doie response rendre.

Si nous avons trouvé eaue employé comme monosyllabe déjà au xiii® siècle, nous le trouvons par contre employé comme disyllabe encore au xv® siècle :

Veau\e benoiste efface tout.

{Ane. Th. frç., I, 157.) Pour d'autres exemples, v. Quicherat, p. 431.

A côté du monosyllabe - oy du xiv® siècle , on trouve jusque dans le xvi® le disyllabe- oie : Marot fait rimer je Irouuoye : la voye [Temple de Cupido)^ mais en général il emploie - ois dans l'intérieur du vers. Ronsard même qui , dans Tilfer^g'^ de Vartpoet. frç, imprimé pour la première fois en 1565 (1), exige d'abord pour la f® personne du singulier la terminaison - oy et ne tolère - ois que devant une voyelle ou en rime avec lois y etc., ajoute ; Tu ne rejetteras point les vieux verbes Picards^ comme vou-

DROYE /?0Z^ VOUDROY, AIMEROYE , DIROIE, FEROIE (1).

-oient [-aient) de l'imparfait, monosyllabe, n'est pas, lui non plus , tout à fait inconnu à l'ancien français. Une terminaison monosyllabique de la 3® personne du pluriel se rencontre même dans d'autres formes : menont^ Job, 353, 13, repairont. ibid,, 357, 27, et aussi memoM^, Reinsch, Kindheitsevangelien , 22 , 40 , ne sont pas, sans doute, des formes dérivées de menoientj repairoient par contraction ; ce sont probablement des formes du parfait d'une création particulière (analogique) (2); mais, par contre , des formes qui sont sûrement des 3®* personnes pluriel d'imparfaits figurent dans les vers suivants :

Assés estiE^T de bel alour. . .

D'eles /fe^iENT lor volenté,

(Barb. et Meon, III, Cl, 15 et 17.)

Qui grant talent aviE^T d'abatre.

ilbid., C2, 49.)

... cil chanz si granit es toit Que celé nuit nuit faisoENT el ciel.

(Reinsch, Kindh. , 23 , 7C.)

La terminaison conserve l'orthographe usuelle , mais est prononcée comme un monosyllabe :

(1) Œuvres compl. pub. p. Blanchemain, VII, 332.

(2) Le3 opinions des grammairiens à ce sujet se trouvent citées dans Apfelstedt , Lothring. Psaltér, p. LX, Rem.

Des coustumes qu'estaient levées.

(Barb. etMeon, 11,234, 256.)

Et les gens de bien près, qui passaient pour aller,

{H, Cap., 63.)

Tous chis qui le veoient , en estoient esbahis.

abid., 51.)

estaient [ibid,^ 116 et 139); oseraient {Gir, Ross., 9); dans ce dernier poème , le contraire est fort rare.

Sont pareillement monosyllabiques soient {Très, Yen., \^2\) Qi aient :

Combien quils aient de sens le nom.

(Jeh. Bruy., 28 a.)

Ce n'est donc pas au xv® siècle seulement, comme le prétend Quicherat, 434 , qu'on a commencé à donner à ces terminaisons la valeur d'un monosyllabe.

D'autre part, il se présente au xv® siècle en même temps des exemples nombreux de valeur disyllabique , et les conjonctifs aient Qi soient ont conservé cette dernière valeur plus longtemps que les imparfaits (1). Malherbe même a employé une fois soient comme disyllabe ; mais il a corrigé le passage de façon à faire desoient un monosyllabe (2).

Les terminaisons - ^V, - ouç, - uç, etc., ont paru, jusqu'au commencement du xvii® siècle, susceptibles d'être employées comme disyllabes dans l'intérieur du vers, même quand Vç no peut être élidé, ainsi que les terminaisons - ies, - ient :

Après pluYE vient le beau temps.

(Rog. de Coller, 264.)

(1) D'après Bijvanck, Essai crit. sur les œuvres de Villon , Leyde, 1883, p. 80 et 113, — oient est, dans la pensée de Villon , toujours disyllabe ; il n'est devenu monosyllabe dans les œuvres de ce poète que par suite de remaniements opérés dans certains manuscrits et dans certains imprimés.

(2) V. Œuvres de Malherbe, p.p. Lalanne, V. p. 86.

Que quand i'estois à Galal/iEE ioinct.

(Cl. Marot, l--* Egl de Yirg.) à iourriEES petites.

{Ibkl).

Et n'y a nation Qui n'oYE bien le son.

(19- Psaume.)

Voyla pourquoi/ s'appvxE le débile

Sur toy.

(10'' Psaume.)

Afin (/w'ayes renlTEE seure,

(Jodelle, Eug., T, 1.) Qu'on espiE que ion regarde.

(Ibid., I, 1.)

VoYcnt soudain suivre V envie.

[Ibid., I, 2,) Mais,JL* vous pi'iE , que vous semble.

{Ibid., T, 2.;

Les cornes lui SEEnt fort bien.

{Ibid., I, 3.)

Attendant quèfAYE besoin.

{Ibid., II, 1.)

de 71VES fu couvert.

(Ronsard, VIT, 19)

la proYE d'Angleterre.

Et par luy la cité de TroYE fut bruslee.

(Vil, 35.)

par les yeux d'autruy VoYENT restât du peuple et oyent par Voreille D'un flateur mensonger.

Car il suffît icy que tu soyes guidé.

(Du Bellay dans Darm. et Ilatzf., 211.)

mais :

Et combien que tu sois d'envie espoinçonné.

{Ibid., 212.)

ToBLBR, Versification, 4

50 DÉTERMINATIOX •

Malherbe a lui-même une fois supplie avec une terminaison disyllabique :

Plus je te suppjiiE , moimalt de merci,

iPoéa. p.p., Becq deFonq., Paris, 1874, p. 2S8, v. 6.)

Régnier :

S'assiEnt en prélats les premiers à vos tables.

(Sat. II.)

Et les traicts de vos yeux haut et bas eslancez , Belle^ ne voyent pas tous ceux que vous blessez.

(Sat. II.)

Corneille :

Comme toutes les deux jouent leurs personnages

{Suite du Menteur, III, 3.)

Les sœurs c?'ient miracle.

{Médée, 1,1.) Le début du Pompée renferma primitivement :

le droit de Vépée JustifMs. César et condamne Pompée.

Le poète a corrigé lui-même dans des éditions postérieures :

Justifiant César a condamné Pompée.

Rotrou :

Notent le souvenir de leur vieille querelle.

{Sosies, III , 5.)

il n'est temple...

Dont, pour le rencontrer, je n'AVE fait le tour.

{Ihid., IV, I.)

5o5iE soit Sosie, et chacun ait son nom.

{ïbid., V., 2.)

Et malgré les raisons qucfemploYe contre elle,

{Laurepers., II, 2.)

pourquoi/,.,

NoYES-^i^ de tes pleurs ces œillets et ces roses?

{Saint'Genest, III, 4.)

Molière :

La partiE brutale alors veut prendre empire Dessus la sensitive,

(Dép. am., IV, 2.)

Anselme^ mon mignon, criE-t-elle à toute heure,

{Etourdi, 1, 5.)

Ils croYENT que tout cède à leur perruque blonde.

{Ec. des maris, III, 8.)

Le mcme procédé existe encore dans Alf. de Musset; Weber en note deux exemples au passage cité plus haut.

On rencontre encore au xvi® siècle très souvent y^ /)?7, je supply, au présent de l'indicatif :

Au moins je te suppW que tu me reconfortes,

(Ronsard , Poés. chois., 282.)

Ciel ingrat et cruel , je tepri\ respons moy, Respons, je te suppli\ que te fit nostre roy?

(Ibid., 312.)

Je vous suply, dit-il , vivons en compagnons.

(Régnier, Sat. VIII.)

Je suis à ton service

Et prie Dieu quil nous garde en ce bas monde ioy,

(Ibid.)

(dans ce dernier vers, et prie a été plus tard remplacé par priant', c'est pri qu'on doit écrire). Mais le c^s est tout diflférent. Ici Vç provient d'une addition postérieure; la forme ancienne n*apas d^- Quicherat, 405-407, est fort inexact à propos de ces formes et d'autres

qui se trouvent encore en français moderne quelquefois sans ç, Ronsard, dans son Art poét. (1), a donné une règle que lui-même n'a pas toujours appliquée dans les exemples cités plus haut, mais qui a été suivie çà et là par d'autres poètes de son temps et à laquelle répond parfois le procédé de La Fontaine et de Molière : à savoir que , dans l'intérieur du vers , Vç des terminaisons cCj oue, ice, ces, oues, ucs devait tomber. Il voulait donc, par celte règle, traiter ces terminaisons comme oaiAC^ aient, soient et la terminaison -aient, mais seulement dans l'intérieur du vers. Un tel procédé lui avait été suggéré probablement par la métrique italienne qui ne compte les terminaisons correspondantes ia, io, éa, etc., que comme monosyllabes dans l'intérieur du vers, mais en fait néanmoins des terminaisons féminines à la fin du vers. On trouve déjà dans Roger de GoUerye (xv^ s.) :

Coupper leur fault comme a ung ha ire

La QUEUK 2)rès du cul. Cest raison,

(OEuvres p.p. d'Héricault, p. 12.)

PrisKE n'est une lâche fuitte,

Jblff., Ï7I.)

GaslEES ne sont point ne greslecs,

puis dans Baïf :

Toy qui levant la vei^E trop haute Au dessus de toy regardois.

{Poés. chois., 314.)

A veu' d'œil mon teint jaunissoit.

(Régnier, éd. Barthélémy, p. 328.)

Bon, jurer; ce serment vous liE-t-il davantage?

(La Font., Contes, le petit Chien.) (1) OEuvres comp.» VU, 327.

Compagnie d'homme.

{Ibid., l'Âbbesse malade.)

A la QUEUE de nos chiens, moi seul avec Drécar,

(Mol., Fâch., 542.)

D'autres exemples se trouvent dans Quichcrat, p. 408, malheureusement avec quelques-uns qui n'ont rien à faire avec ce cas.

- iç^ - ouç, ' oiç, etc., précédant la tonique, ont été dès la dernière période de l'ancien français employés souvent comme monosyllabes. Ce n'est donc pas, comme le croit Quicherat, p. 417, à partir du milieu du xv® siècle, que ce procédé a pris naissance. Sans doute, on en trouvera diflScilement des exemples chez Ghrestien, dans le Chev, au lyon duquel Rolland a écrit de sa propre autorité dans la 1*"® édition, au vers 5976 : En cui je m' an fi et fierai {Ms. K ferai, B fiance ai, Vat. manque); mais, dans des textes moins corrects du xiv® siècle, on rencontre assez souvent des cas comme les suivants :

Et dit que ne souhlira mie.

(Barb. et Méon, IV, 280, 138.)

Que Dieu n'oubliroie je mie.

(Méon, II, 242, 19.3.)

Et puis devenray nonne et priraij dieu mcrchi.

{IL Cap., 199.)

Mauvais ostel trouvai, ja n'en paierai denier,

{Baud. Seb., XXI, 532.)

le futur de loër déjà dans le Cour. Lois, QS :

S'ensi le fes, g en lorai damedc.

et le conditionnel du même verbe , R. Ccij, 2212 :

Bien le loroijc endroit de mi.

VRAIEMENT est disyllabc dans Jeh. Bruy., 28 a; sereement

trisyllabe dans H, Cap., 157, où l'éditeur écrit par suite serément ;

Ado7it vëissiés grant cririe.

{fi, Ccy, 1760.)

( en tout cas , il aurait fallu écrire ôissiés).

D'autre part, le groupe ^ aie -^ écrit dans ce cas - aye - et prononcé comme il s'écrivait , se trouve encore çà et là au xvii* siècle employé comme disyllabe , et môme au xviii® siècle dans les formes correspondantes de payer :

Faut-il que gayement je die.

(Jodelle, Eug., V, 2.) (1).

On doit peut-être supposer que le traitement de Vç précédé de voyelles simples et celui de Vç précédé de diphthongues dont le deuxième élément est un î, n'ont pas changé d'une façon tout à fait parallèle.

3. Des mots dans lesquels un e sourd ou seulement atone précède une voyelle sonore se présentent en grand nombre dans l'ancien français. Cet e apparaît surtout dans les cas où une consonne se trouvant en latin entre deux voyelles devait tomber, d'après les règles de la phonétique française (car chaque fois que les voyelles de deux syllabes se trouvaient placées en latin l'une à côté de l'autre, elles ont été , déjà en ancien français, contractées en une seule syllabe : jour^ congié^ taillier, moillier, etc.; et quand cette contraction n'a pas été faite en ancien français , elle ne l'a pas été non plus en français moderne : lion, curieux, religion). Nous voyons cet e dans les nombreuses formations en -torem , -tura , ^ticium quand le t était précédé d'un a qui est devenu un e en français ,

(l) Pour d'autres exemples, v. Quicherat, 418; Littré, art. payer ; Despois, à propos du v. 1810 de Dom Garde de Molière.

ve?iëo)\ armëure, levëiz; — dans les participes passés en - utus où le radical était terminé par une consonne qui devait tomber entre deux voyelles , eu, sëu^ peu. vëu, chëu, recëu, crëu (différents sont batu, tenu^ venu); — dans les imparfaits du conjonctif (et dans les formes du parfait à flexion accentuée) en -usse, -isse , dans lesquels également une consonne destinée à tomber, précédait à Torigine la terminaison, ou qui ont fait tomber leur consonne capable de résistance par analogie des autres formes : eusse, pëusse^ vëisse; tu eus, pëus, vëis^i dëisse, fëisse^h côté de desisse, fesisse; — dans un grand nombre d'infinitifs en -oir dans des conditions analogues : veoir, cheoir seoir; — dans beaucoup de mots de diverses autres catégories : cheance, reançon , ainsneesse, eage, seel , veel , chëignon , reont, sëur, mëur.

Dans beaucoup de mots qui seraient à citer ici, on trouve en ancien français, au lieu de Ve atone , une autre voyelle qui est, soit la voyelle originale comme dans busse (où vient de au), roont , chaoir, soit un a qui , en français , a remplacé souvent d'autres voyelles dans la syllabe initiale d'un mot, comme dans aage, raançon.

Quelle a été la nature de cet e? On ne peut se prononcer là-dessus avec certitude. La prononciation de quelques mots du français moderne où l'on a conservé l'ancienne contiguïté des deux voyelles , comme échéance , créancier, bienséant, semble porter à croire qu'il s'agit d'un é, et par suite quelques éditeurs d'anciens textes ont placé sur cet e un accent et non pas seulement un tréma. Le fait que Ve est tombé souvent nous incline plutôt à penser que cet e était sourd.

Le français moderne a traité ces mots d'une façon peu uniforme :

1® Pour une partie, il a conservé la double syllabe originale et , dans ce cas , a surmonté Ve, quand il s'en présentait un, d'un accent, comme si c'était un e fermé. Par exemple les mots cités plus haut, et, en outre, préau.

56 DÉTER M [NATION

fléau ^ séance (fléau a cependant été employé une fois comme monosyllabe par Malherbe :

Allez, fléaux de la France el les pestes du monde.

(Ed. Becq de Fouq., p. 226.)

et aussi par Rotrou :

Ce redoutable fléau des dieux sur les chrétiens.

(Saint'Genest , II, 2.)

suivant en cela l'exemple de Marot le père et de Ronsard; V. Littré). Quand la voyelle atone originale n'a subi aucun affaiblissement, comme dans gruau ^ louer, prier, scier, lueur, créateur, etc., elle reste la voyelle d'une syllabe à part , ainsi que nous le montrerons plus loin.

2** Dans d'autres mots , Ve atone est tombé devant la voyelle suivante (l'orthographe le conserve parfois : eu, EUSSE, gageure, geôle, seoir, asseoie"); ainsi dans les mots cités plus haut en eeur, ëure, etc.

C'est prendre la chose au contre-pied que de parler ici avec Quicherat , 419, d'une diérèse, c'est-à-dire d'une scission en deux syllabes d'un son originairement diphthongué. Une telle diérèse n'est pas, néanmoins, tout à fait inconnue en français. Il y a diérèse quand, par exemple, d'anciens poètes font disyllabique Veu de certains noms propres étrangers : Europe , Nëustrie dans Wace , Tëucer, Menesiëus dans Benoit ; quand reume , comme le prétend E. Weber, est, dans le Besant, 1388, trisyllabe (G. Paris et Bartsch ont trouvé nécessaire d'ajouter La ou Ou); quand encore V. Hugo dit Zé\us (E. Weber, loc. cit., 526); ou quand aujourd'hui on dit pi\eux, y\euse. Mais la chose est tout autre dans les cas dont nous nous occupons. De môme, le feust que l'on trouve quelquefois en ancien français, au lieu de la form3 fusty plus correcte et plus ancienne, n'est pas à ranger dans les cas de diérèse (1).

(I) V. de nombreux exemples de la présence de cette forme et son explication, ainsi que celle de fusist dans Gôtt. Gel. Anz„ 1877. p. 1608.

Ecartons aussi les formes heaume, hïaume^ heiaume, au lieu de la forme plus correcte hiaume^ employées quelquefois comme trisyllabes (1). Ecartons encore per- DRïAU qu'on trouve quelquefois trisyllabe au xvi® siècle, tandis que perdreau est di syllabe en français moderne. [Le perdreau en sa saison, Jodelle Eug., l,\\ Le per^ drïau tapi se desrobe dans V herbe, Belleau dans Darm. et Hatzf., 239); car ici on n'a pas affaire au suffixe ell qui donne en français eau , mais , comme le montre le provençal perdigal, à perdic-alis. Siaume ou seaume se trouve souvent déjà en ancien français, au lieu de saume, la forme correcte; néanmoins ce mot semble n'avoir, été que disyllabe en ancien français. Si, comme il le semble, d'après les passages cités par Quicherat, 418, il a été employé quelquefois au xv® siècle comme trisyllabe , cela a eu lieu peut-être sous Tinfluence analogique de heaume.

Sans doute, en français moderne, un e sourd précédant une voyelle dans l'intérieur des mots ne forme plus jamais syllabe, tandis qu'en ancien français telle est la règle quand cet e remplace une voyelle appartenant en latin à une syllabe à part, ce qui constitue une différence des plus essentielles entre la langue ancienne et la langue moderne. On ne peut point dire pourtant que l'ancien français ne présente aucune trace d'un traitement des mots dont nous parlons analogue à celui qui , à partir du xv® siècle , fut érigé en règle dans la langue. On rencontre déjà dans le L, des Rois des formes comme vesture^ 1 1 i ; poestifs, 125 ; uissurns (à côté de ôicsses), 127, et, dans des poèmes qui ne laissent aucun doute sur le nombre des syllabes , aperçu, déchu, reçu, connu, etc.; v. les exemples (parmi lesquels il s'en trouve du xii® siècle) dans le Vrai Aniel XXVII; les formes qu'on y lit comme reciu (disyll.), repeu (disyll.)

(\)\. H. Cap., p. 256, la note de Fœrster au vers 24 do Richard, Littré Hist. d. l. langue fr., II, 43, et Et. et Glan., 164, qui cite comme preuve de la prononciation trisyllabique le témoignage de Chifflet (1658), et mon explication Ztschr. f. vgl. Spr, N- F-, IH, 423.

58 DÉTEHMINATION

montrent la transition. Néanmoins, les formes où Ve constitue une syllabe restent les formes normales pour l'ancien français.

Il est à propos de remarquer ici que dans des conditions analogues en tous points, sauf en ce que, dans la première des syllabes qui ne sont plus séparées par une consonne, un a ou un s'est maintenu , le français moderne a , dans quelques mots , sacrifié non la première voyelle à la seconde, mais la seconde à la première, ou les a remplacées toutes deux par un son que l'on doit expliquer par leur contraction : paon monosyllabe en français moderne rime avec an ; paon, poon disyllabe en ancien français rime avec /w/50?i. Pareillement fr. mod. faon : an; a. fr. faon, fëun : lion. D'une façon correspondante, on trouve à côté du monosyllabe fr. mod. laon le disyllabe a. fr. Laon, Loon; à côté du fr. mod. flan l'a. fr. flaon (déjà dans Baud. Seb, flan), traître : maître; traître : Sezilie ou traite; ellite : mérite, haine : laine ; haine : poitrine. train : pain; train : fin; tu traînes ; laines; traînes : espines. gaîne; gaine : doctrine, re-gain; guàin. faîne : laine; faine, favine : sauvagine, saindoux; sàim : Caïn, d'où en français moderne esseimer ou essimer (faire maigre); mais en ancien français sa'imer (fondre), reine : peine, laine ; raine, reine : voisine (dans H. Cap. déjà deux fois disyllabe). gêne : reine ; jehine : roïne. heur : fionney/r; ëur, àur : sëur. même : suprême; mëismes : primes ou meesme : aesme; déjà en ancien français mesme , par exemple, Saint-Thom., 3094. Le mot maître dérivé de magistrum, antérieurement maistre, semble avoir toujours été disyllabe. A côté des mots du français moderne CHAÎNE et CHAIRE sc trouvcut saus doute des formes avec une syllabe de plus en ancien français , comme l'exige là nature des primitifs latins [catena, cathedra)', mais ici ai n'est point du tout la contraction de«ï, mais seulement une graphie maladroite substituée à ci et à ^ des anciennes formes chaeine et chaere qui ont perdu leur pre-

mière voyelle , car un a atone, précédant immédiatement une voyelle sonore, est très souvent tombé lui aussi comme ïç, par exemple, dans saône , taon, août (a. fr. Sa\one^ ta\on ou ^o|on, a\ost), où Va subsiste dans l'orthographe, et dans soûl, baîller, gagner, etc., où il a disparu même dans l'orthographe.

4. Vç à la fin des mots précédant un mot commençant par une voyelle n'a , suivant la règle, aucune valeur dans l'intérieur du vers , mais s'élide , comme cela arrive aussi dans la prose :

Ni qu'ell e ait consenti d'aimer et d^étre aimée,

(Britann., II, 3.)

Jugez de quelle horreur cette joi e est suivie.

{Mithr., V. 4.)

Il s'élide môme dans les cas où une forte ponctuation sépare les deux voyelles finale et initiale, ou quand le dialogue s'échange entre divers personnages :

Non , vous dis-je , on devrait châtier sa)is pitié

Ce commerce honteux,..

{Misanthr., ï, 1.)

C'est qu'ils ont V art de feindre ; et moi ^ je ne V ai pas.

(Ibid., I, 2.)

Je m'aveugle. — En as- tu des preuves qui soient sures?

{Ibid., m, 1.)

Achève^ parle. — ciel! que ne puis-je parler.

{Bajaz., II, l.)

Lucrèce! — ma fille! — ma femme! — puissant

Jupiter !

(Ponsard, Lucrèce, V. 3.)

De môme en ancien français :

Sire^ a l'onur de deue la vostre vus hes.

{Saint T/iom.,^m.)

Ma $eur, mengue. — EUu aussi,

[Th.frç., 107.)

Je ne ferai fors courre. — Or va.

:ibid,, 110.:

A la fin dxi vers, 1> conserve sa valeur et rend le vers féminin , même quand le vers suivant commence par une vovelle ^!).

L'orthographe du français moderne se comporte quelque peu irrégulièrement en ce qui concerne Félision de IV; car tantôt elle rejette IV qui est réellement élidé

et; ÏJi comte de Saint-Leii, que nous avons cité plus haut . pense (11,200^ que l'élision de la terminaison féminine du vers n'est pas moins nécessaire que celle de la césure féminine et , du moins , dans une fiartie de ses propres essais poétiques, il a satisfait, autant qu'il le pouvait, à la théorie qu'il avait émise. Ses vers non rimes sont en général masculins ; les vers féminins se terminent en e , quelquefois , il est vrai , en es, et dans ces cas, le vers suivant commence toujours par une voyelle. Nous pouvons remarquer à cette occasion que les poètes lyriques en ancien français se permettent souvent, s'il y a un e à la un d'un vers , de négliger entièrement la première syllabe du vers suivant commençant par une voyelle ou, si l'on veut s'exprimer ainsi, de faire une élision d'un vers à l'autre; par exemple, dans Rom. und Past., 1, 49, 18,

Chevauchai ma sente A mult grant esploil

correspondant [b u + 4) aux vers :

Jouer m'en aloie Tout un sentier.

De môme I, 73,08 :

Oncor donoie En chantant mainejoie

correspondant aux vers :

Plus su i en joie Que je ne soloie.

Ibid , 72 :

Si a grant joie El vergier ou donoie

correspondant aux vers :

Je n'en prendroie Avoir ne monoie

où cette éll.sion n'a pas lieu. (Voir les notes de Bartsch sur ces passages etsurII,6,58;II, 27, 20.)

{d'abord^ fal, s'habille, jusqu'à), tantôt elle le conserve [quatre arbres^ noble aml)\ elle le rejette surtout pour les monosyllabes. Il en est de môme , en général , dans l'orthographe ancienne qui , toutefois, ne connaît pas Tapostrophe, et par conséquent, écrit del homme ou de lomme ( I ). Quelques manuscrits n'écrivent pas non plus à la fin de mots polysyllabiques un ç qui s'élide (on trouve presque régulièrement enlr'iaus dans tous les manuscrits, très souvent (?;i5(?m6ro, naturellement encore sans apostrophe); d'autres rétablissent çà et là Vç des monosyllabes qui s'élidedans la prononciation , comme, par exemple, lems. du /?n(^ de Munich (v. p. XX de l'introduction), qui cependant fournit beaucoup d'exemples d'élision de Vç dans l'orthographe.

a) L'/i muette au commencement d'un mot n'empêche pas, naturellement, Télision. C'est 17i aspirée qui l'empôchc et, pour cette raison, elle est rangée parmi les autres consonnes. Mais comme cette h se fait peu entendre , on conçoit que des poètes modernes n'aient pas été quelquefois arrôtés , môme par 1'/? aspirée , d'élider Yç,

Je meurs au moins sans être naï de vous.

(Volt., Enfant prod., IV, 3.)

et craint avec raison

Quil nait ce coup, malgré son oraison ,

Très mauvais gÎT'E^ normis quen sa valise

Il espéroit.

( La Font., l'Oraison de Saint Julien.)

Quicherat , 57, note 3, cite d'autres exemples.

Les poètes, en procédant ainsi, suivent la tendance qu'a le langage familier à traiter les mots commençant par une h aspirée comme s'ils n'en avaient pas (2).

(1) Sur l'emploi de Vh muette, v. la remarque, fondée sur une obsertion bien exacte, mais insuffisamment formulée, de Boucherie, le DiaL poit., Paris, 1873, p. 227.

(2) V. Maetzner, Gram., 2» éd., 26.

Dans rancien français , on constate la même indécision pour quelques mots :

D\\ches dancsches et d'espees,

{Troie, 7061.)

Adès a lieillE wyinc novele mort portée,

{Gir. Ross., 41.)

Tant com tint TAnste. l'a jus mort craventé.

{Joiird. Bl, 1054.)

la joie en a deservie I'au/c, qui main fin ne prendra.

(Watriq., 175 , 40.)

Plus de piertruis et d'aligotes,

(Baud. Gond., 169 , 492.)

Les siermons et V église anter.

(Ren. Nouv., 5150.)

// me dist que souvent Vantaisse.

{Trouv. Belg.y II, 212, 343) (1).

Parmi les mois avec h aspirée se rangent en français moderne, on le sait, quelques autres mots qu'on n'a jamais écrits avec h : onze, onzième^ oui, ouate. Cependant on trouve chez certains poètes Vonzième et de môme élision quelquefois devant onze :

Plaignons-la. — Aon, c*est moi qu'il faut plaindre. —

Onze, douze.

(Augicr, Gabn'elle, II , 4.) Oui est lui aussi traité des deux fiiçons :

Et pourvu que V honneur soit... que vois-je? est-ce?... oui.

(Mol , Ec. des F.,l, 4.)

(l) L'Ysopel de Lyon ne connaît pas du tout 17i aspirée (v. l'éd. de Fœrster, p. XXXVUI); dans Gir. Ross., elle est pour le moins souvent négligée. D'autre part , on trouve des textes qui souvent ne marquent pas l'aspiration, mais n'en montrent pas moins pour cela la différence entre les cas où l'aspiration a lieu et ceux où elle n'a pas lieu. .

Quoi! de ma fille? — Oui\ Clitandre en est charmé,

{Fem. sav., Il, 3.)

Moi, ma mère? — Oui^ vous. Faites la sotte un peu.

{ïb., m, 6.)

Dans ces trois passages cependant il tiiut peut-être supposer la prononciation disyllabique ou\i, usuelle encore au XVI® siècle ; mais :

// n importe. — Quentends^je? — Oui , cest là le mystère,

{Ec, des F., V, 7.)

Tbi, mon maître? — Oui^ coquin f m' oses- tu méconnaître?

[Amphit , III , 2.)

Tu te dis Sosie? — Oui. Quelque conte frivole.

{Ibid., I, 2.)

Cest vous, seigneur Arnolphe? — Oui, mais vous..,?

— C'est Horace.

{Ec.desF.y\,l.)

De ces deux procédés , le dernier est le seul qui puisse exister dans Tancienne langue; cependant pour elle ôil est toujours disyllabique.

b) Aux mots terminés par un e muet, il faut ajouter, comme sujets à élider leur finale devant une voyelle, l'article féminin la et le pronom féminin de môme forme devant toutes les voyelles, la conjonction si (mais non Tadverbe de même forme) devant il et ils. Il y a aussi ma, ta, sa en ancien français, qui n'étaient pas encore remplacés par mon, ton, son devant une voyelle, mais qui perdent par élision leur a (lequel en picard devient ç comme Y a de la) : m' amie, t*enemie,s*onor, s image, s'umilité, etc. (Le procédé actuel ne se rencontre que fort rarement en ancien français; cependant il est employé un nombre de fois extraordinaire dans la traduction des sermons de saint Bernard, son odour, 568, son espérance, 570, sonixuye, 525, quelquefois dans le R. de la Viol., sporadiquement dans Auheri, Gaydon, R. Mont., dans les Fableaux; mon a faire, mon ombre, ou môme mon honte, ne sont pas à citer ici ,

6 4 DÉTERMINATIOX

car le premier est toujours, les deux autres sont très souvent masculins en ancien fran<;:iis, comme on peut le voir par leur flexion ou par les adjectifs qui s'accordent avec eux). — D3 même, ^^ dans quelques monuments picards (T, ce que Ton comprend facilement quand on voit que ces mots avaient une autre forme en ç : Gaufer^ que ne m'entens te? [: atente). B. Scb. XXIV, 937; trâisis te (; triste)^ Berte, 2222. — Se (lat. si), qui est la forme la plus usitée en ancien français, devant toutes les voyelles et se (lat. sic), forme existant à côté de si , qui commence une proposition complétive et qui , avec le sens de el, amène un nouveau verbe. — Ne (lat. nec), forme usitée de préférence en ancien français, qu'on rencontre parfois dans La Fontaine et dans Molière, et d'où provient le ni moderne. — Le pronom personnel atone de la 3* personne au dat. sing. /i, mais seulement quand il précède Tadverbe atone en, — L'article défini masc. et fém. nom. sing. (non plur.) //dans quelques monuments. c) Pourl'élision de Y(^ devant une voyelle initiale, il y a une très grande différence entre la poésie ancienne et la poésie moderne. En français moderne, l'élision est obligatoire dans tous les cas où elle peut se produire. En ancien français, elle est facultative pour une partie des monosyllabes, ou sans restriction , ou conditionnellement : elle est facultative sans restriction, pour ne [nec)^ ce, que, je, se (lat. si), se (lat. sic), remplacé en général par si dans l'hiatus; // (art.). Pour les pronoms atones me, te, se, le, la, elle est facultative seulement quand ils sont précédés d'un verbe; s'ils le précèdent, l'élision est indispensable dans tous les cas où elle est possible. Pour les articles le,

la et pour de, elle a toujours lieu devant une voyelle; ne (de non) ne peut de môme jamais garder son e devant une voyelle, mais il y a à coté une forme nen qui, dans beaucoup de monuments, est fort usitée devant une vovelle initiale.

(I; V. GôU. Gel. Anz., 1874, p. 1035.

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