CV. Hugo, Q, Vents, J
Blancs tro\ënes et genêts d^or.
(8. Prudh.,111, 180.)
Et moi tranquille Qui chantais le long du chemin Tro\ëne en main.
(Manuel, P. pop,, 163.)
Une exception étrange est hier : Tancien français ne l'emploie que comme monosyllabe, comme on devait s'y attendre d'après la phonétique ; ce n'est qu'au xvi* siècle que commence un usage flottant qui dure encore au XVII* siècle, mais qui aboutit au triomphe de l'emploi comme disyllabe. Corneille a employé hier comme monosyllabe non pas seulement dans le Menteur, comme on pourrait le croire d'après Quicherat 297, mais aussi, d'après le lexique de Marty-Laveaux , dans le Cid , Horace , et jamais autrement; Boileau et Racine ne l'ont employé que comme disyllabe et c'est la règle imposée aujoui-d'hui
aux poètes (1), bien qu'elle ne soit pas toujoure appliquée :
le chemin Que ferait pas à pas, hier^ aujourd'hui , demain U effroyable tortue.
(V.Hugo, Q, Vents, I, 16.)
Or, je me demandais hier dans la solitude,
(A. de Musset, Poés, N., 194.)
Hier même, quand les luths , les chants et les propos
D'un bruit accoutumé réveillaient vos échos,
(Ponsard, Lucrèce, ill, 2.)
Eh bien, comment vous va depuis hier, mon ami.
(Augier, la Jeunesse, IV, 3.)
De sa vue, hier encoi', je faisais mon délice.
{ F. Goppée , Olivier, 14.)
Hier, dans sa cellule enfumée Je Vai revue; elle est en noir.
(Manuel, Poèm. pop., 220.)
Des diphthongues qui, dans une langue étrangère se sont développées de voyelles simples, peuvent être sujettes à diérèse dans les mots étrangers du français ; l'esp. dueha devient trisyllabe en français :
f honore en secret la du\ègne.
(S. Prudh., III, 91.)
(1) Hi\er, toute la nuit, une chienne a hurlé.
(Ponsard, Lucr., IV, 1.)
De revenir après tes duretés d'hi]er.
(Augier, Paul Forestier, IV, 4.)
J'étais au désespoir, depuis hi\er en proie.
(Jeunesse, IV, 3.)
On prend pour de l'amour le désir né d'hi\er.
(S. Prudh., 116.)
Oui, ce fut hi\er soir, quand elle me parla.
(Goppée, Oliv., 8.)
tandis que l'esp. suelto qui, de même qu'il est en it. svelto (distinct du participe de svelleré)^ a donné en français svelte (d'où le mot étranger en espagnol esbelto) a gardé son radical monosyllabique.
4. — Les groupes de voyelles résultant de la réduction en voyelle d'une consonne après une voyelle sont toujours en ancien français des diphthongues ou môme des triphthongues ; en français moderne, ils deviennent quelquefois des sons simples, mais jamais, soit dans l'ancienne poésie, soit dans la moderne, une voyelle résultant d'une consonne ne constitue à elle seule l'élément vocalique d'une syllabe.
Gela regarde surtout les diphthongues descendantes de l'ancien français et les triphthongues dont le dernier élément est un u résultant d'un / devant des consonnes : maus^ vaut, teus, sorcius, fous; biaus , iaus^cieus^ viaus (= fr. mod. tu veux), triphthongues dans lesquelles, l'élément médian étant le principal, la voix s'élève vers le milieu et s'abaisse vers la fin. Le français moderne nous présente ici, en général, des voyelles simples à la place des diphthongues ou des triphthongues , et par suite on ne peut avoir aucun doute sur le nombre des syllabes. Les cas où il n'en est pas ainsi en français moderne sont ceux où les triphthongues de l'ancien français y sont représentées par des diphthongues ascendantes , comme dans cieicXf yeux, yeuse, épieu, mieux, vieux essieu. La triphthongue iau de l'ancien français est devenue un simple o; c'est seulement dans quelques mots où elle était précédée d'une voyelle que son premier élément i a été conservé comme premier élément de la diphthongue ascendante iô : bo\el bo\iau^ = boyaux; tu\el tu\iaus= tuyaux, etc., où cependant Vi est encore dans la syllabe précédente. Les diphthongues descendantes de l'ancien français qui ont été le résultat d'une voyelle et d'un son labial devenu u après cette voyelle sont devenues de même des voyelles simples
OU desdiphthongues ascendantes; les triphthongues correspondantes sont devenues des diphthongues ascendantes : cloUf AnjoUy ruisseau, joue; étrier (antérieurement disyllabe , maintenant trisyllabe , la diphthongue étant précédée de muta cum liquida^ a. fr. estrieu = pr. estreup), suif (a. fr. sieu ou siu de sébum). On doit citer aussi les diphthongues de Tancien français résultant d'une voyelle et d'une gutturale devant des consonnes, dans fait, lait, nuit, fruit, bruit (pr. bruch), toit, droit, estroit, qui sont remplacées en français moderne ou par des voyelles simples ou par des diphthongues ascendantes , cf. suit de siut = sekvt. Quant à des exceptions, il sera difficile d'en trouver; une seule est peut-être le trisyllabe yeuse dans V. Hugo :
Le vent ridesous Vy\euse
Le sombre miroir des eaux,
(ContempL, II, 13.)
Du figuier, du palmier, du cèdre et de ry\euse,
{Lég. d.Sièc, I, 4.)
Il est employé de la même façon par Delille , v. le passage cité par Littré. Quand des poètes modernes emploient comme disyllabe le radical de bruire qui n'était que monosyllabe en ancien français , comme par exemple, Coppée :
La chute du moulin bru\it comme autrefois,
(Olivier, 6.)
OU Sully- Prudhomme :
on enteâid Le dôme vert bru\ire et d'instant en instant Tomber une goutte isolée,
La rue est un fossé de pierre Où bru\it un ruisseau vivant,
un, 207.)
il faut probablement en chercher la cause dans Tétat flottant de sa flexion [bruissait^ bruissement)] il existe aussi, en ancien français, un infinitif du même sens briXir^ mais sans e à la fin ; en outre , le groupe br qui précède a pu favoriser la diérèse. Enfin, rien de surprenant qu'un i (en réalité un j) provenant en italien d'un l après une consonne ait pu devenir dans les mots étrangers du français la voyelle d'une syllabe à part.
Pareil au pi\ano de valse et de quadrille.
(Coppée, Oliv., I.)
C'est méconnaître la nature du vers français que de dire qu'il est composé de plusieurs pieds ou de plusieurs mètres, d'appeler, par exemple, l'alexandrin vers de six pieds ou vers hexamètre, le décasyllabe vers de cinq pieds ou pentamètre. De sembljibles dénominations introduisent dans la théorie du vers français un élément qui doit en être exclu. L'emploi du mot pied serait fondé si^ces prétendus pieds avaient , dans leur contenu , les uns comme les autres, placées de la même façon, leurs syllabes longues et leurs syllabes brèves, ou si tous ces pieds faisaient alterner de la même façon dans leur contenu des syllabes toniques et des syllabes atones. Mais comme ce n'est pas le cas, ainsi que le prouve l'examen de n'importe quel nombre de vers, soit anciens, soit modernes, il vaut mieux s'abstenir de * ces dénominations , car le mot pied , dans Tétat actuel des choses, ne signifierait rien autre que couple de syllabes , et l'on n'a aucun avantage à mesurer les vers d'après des couples de syllabes plutôt que d'après les syllabes ; au contraire , un tel système est certainement moins commode , parce qu'on peut avoir affaire à de§ vers d'un
nombre de syllabes inégal. Il est encore plus impropre de parler d'iambes(l) ou de trochées. Pourquoi le vers
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable
serait-il un vers iambique? Il pourrait plutôt être pris pour un anapeste. Mais , dans Touvrage auquel il appartient, ce vers est purement occasionnel et se trouve à coté de beaucoup d'autres d'une structure toute différente. Et même, quand, dans l'ancien français, les théoriciens se sont servis du terme pied , ils ne l'ont pas employé de cette façon contraire à la réalité, mais comme équivalent au terme syllabe; ainsi, E. Deschamps quand il dit : toute fois que le derrain mot du premier vers de la balade est de trois sillàbes , il {le premier vers) doit estre de onze piez; et il en donne comme exemple :
Je hez mes jours et ma vie dolente.
{Poés. nu)r. et hist., 268.)
L'ancien traducteur de Vetula nous dit dans son introduction ; fentens a procéder de vers de VIII piez ou sillàbes, ou de IX à la fois, rimez en françois (p. 10) ; et sa traduction est faite , en effet , en vers masculins et féminins octosyllabiques.
Toutefois, le nombre des syllabes n'est pas le seul principe qui détermine à quelle espèce un vers appartient , car il y a quelques vers dont la structure intérieure a pour élément constitutif la césure,
La césure est une coupure faite dans l'intérieur des vers à une place différente , si les vers sont d'espèces différentes, à une place toujours la même si les vers sont de la même espèce, c'est-à-dire après un nombre déter-
(1) ïambes Q^i le nom donné à des poèmes polémiques en vers de douze syllabes et de huit syllabes qui alternent, par Gilbert , A. Chénier, A. Barbier, à cause de la parenté de sujet qu'ils ont avec les poèmes iambiques d'Archiloque et d'Horace; leur analogie de forme avec eux n'est que dans l'alternance de vers plus longs et de vers plus courts.
miné de syllabes dont la dernière est accentuée ; elle résulte du repos de la voix amené ou, du moins, rendu possible à cette place par la nature du rapport qui unit entre eux les mots composant le vers (1).
La poésie latine du moyen âge, qui faisait de Taccent des mots et du nombre des syllabes les bases de son rhythme, a, de la même façon , scandé les vers ayant plus de huit syllabes par des repos à des places déterminées (2).
Les parties du vers coupé ainsi par la césure s'appellent, quand elles sont d'égale longueur, hémistiches, c'est-à-dire moitiés de vers : ainsi , dans l'alexandrin où ils se composent l'un et l'autre de six syllabes :
Ma fille, Dieu vous garde \ et vous veuille bénir,
ou dans les décasyllabes qui se présentent (et c'est le plus .petit nombre) avec la césure au milieu :
Vous qui m'aiderez | dans mon agonie,
Ne me dites rien ; Faites que f entende \ un peu d'harmonie,
Et je mourrai bien.
Pour les cas où les deux parties sont de longueur inégale, comme c'est l'ordinaire dans les décasyllabes, il serait bon de se servir d'un autre terme, peut-être de membres de vers :
Mort en seront \ maint chevalier hardi,
{Miith., 3, 5.)
Amis, chedist H ostes^ \ or entendes,
Uiol, 1178.)
(1) Par suite, ce mot césure est employé dans la théorie de la versiiication française avec un tout autre sens que dans celle de la versification grecque et romaine où il sert à désigner la scission ou solution de continuité produite dans l'intérieur du vers par le fait qu'un mot ou un membre de phrase vient à se terminer au milieu d'un pied , scission qui dans des vers de la môme espèce est loin d'affecter le même endroit.
(2) V. W. Meyer, p. 49,
Le repos du discours qui a lieu avec la césure peut être aussi fort que celui qui a lieu avec la fin du vers ; il peut cependant être d'une faiblesse qui ne serait point tolérée à la fin du vers.
L'ancienne poésie qui, en général, donne plus de force à la césure que la poésie moderne la, du moins dans les poèmes épiques , traitée de la même façon que la fin du vers, en ne croyant pas la nature du vers changée si après la syllabe tonique qui doit être suivie de la césure se ti*ouvait une syllabe atone; elle n'en conserve pas moins à la deuxième partie du vers son nombre de syllabes accoutumé :
Boiis fut li sie-'Cles \ al tens ancïenor.
{Alex., 1 a.) En une cambre en en-tre \ de marbre bis.
{AioU 2146.)
Celé ne fut pas sa-ge, \ folement respundiét.
{Voy. Charl, 12.)
11 s'ensuit qu'un vers avec césure peut avoir deux syllabes de plus que son nom ne l'indique, quand il a à la fois et une césure féminine et une terminaison féminine, coïucidence qui ne se rencontre pas toujours ; un vers épique avec césure peut donc se présenter sous quatre formes différentes (v. plus haut, p. 9).
Dans la poésie moderne, la césure féminine n'est qu'apparente ; elle ne tolère une syllabe atone comme épithétique à la tonique après laquelle tombe la césure que si l'atone est terminée par un ç et si le deuxième membre du vers commence par une voyelle, de sorte que, par l'élision de IV, la prolongation apparente du premier membre du vei*s est rendue nulle :
J'admire ton courage^ \ et je plains ta jeunesse.
(Cid, II, 2.)
Approuvez ma faiblesse, \ et souffrez ma douleur. Elle n'est que trop juste \ en un si grand malheur.
{Horace,!, 1.)
Ce procédé du français moderne s'est établi depuis le commencement du xvi* siècle; nous ne disons pas que déjà l'ancienne poésie ne nous offre point un assez grand nombre de vers avec césure féminine, où un ^ à la fin du premier membre du vers est suivi d'une voyelle commençant le second :
Pois libons pedre \ ad escole le mis t.
(Alex., 7 c.)
Avoc ta spose \ al comand deu del ciel.
{Ibid., 11 c.)
et de même çà et là dans tous les poèmes de l'ancien français dont les vers ont une césure; mais la règle qui n'admet la césure féminine qu'avec la restriction susdite a été, comme il semble, formulée pour la première fois et appliquée d'abord seulement pour le vers de dix syllabes par Jean le Maire de Belges, savant et poète, né en 1473. Du moins, Cl. Marot, dans la préface écrite en 1532 de V Adolescence clémentine^ recueil des ouvrages de sa jeunesse, déclare que la traduction de la 1**® églogue de Virgile, qu'on trouve en tête du recueil , était l'œuvre de sa première jeunesse, et qu'on pourrait le reconnaître à diverses choses , en particulier aux couppes féminines, que je n'observois encore alors, dont Jehan Lemaire de Belges {en les m'aprenant) me reprint (1). En effet, on y trouve encore :
Accompaignees \ d^aigneaulx etbrebiettes., Melibee, \ je vey ce jeune enfant..
Et des ruines \ fort je m'estonneray..
Melibee, \ plante arbres a la ligne.
(1) Œuvres, éd. Guiffey, II, 15.
Etienne Pasquier, dans ses Recherches de la France, parues à partir de 1560, s'est prononcé lui aussi décidément en faveur de l'innovation. Môme avant lui , et aussi bien pour le dodécasyllabe que pour le décasyllabe, Sibilet {Art. poét. frç., 1548-55) s'en était montré partisan. En 1875, P. Meyer, dans la préface de son édition du roman d'aventures en alexandrins, le Brun de la Montagne, a signalé cet ouvrage du xiv" siècle comme étant un ouvrage où, cent ans avant Jean le Maire, la césure féminine aurait été traitée comme aujourd'hui ; siu* les 3925 vers de l'ouvrage , un seul , selon lui , le vers 82
Ou les fées repair eut, \ sachiez certainement
ne serait pas conforme aux règles qui régissent actuellement la césure. Mussafia(l) a montré que Meyer n'a pas bien regardé ; autrement il aurait trouvé seize vers où l'élision de 1'^ est impossible, mais, en même temps, Mussafia a fait remarquer qu'il est clair que le poète avait tendance à appliquer le procédé que Meyer lui fait appliquer régulièrement : d'abord, cette élision ne se produisant pas sans difficulté, le poète donne dans une très faible proportion une terminaison féminine au premier hémistiche (sur 100 vers^ 8 en moyenne ont une césure féminine et 92 une césure masculine); puis, des 314 vers dont le premier hémistiche est terminé par une césure féminine, il n'y en a que 16 en réalité que le poète a été dans l'impossibilité ou a négligé de composer de façon à produire une élision. Cet état de choses ne peut être attribué au hasard; il doit résulter d'une tendance bien précise. Mussafia établit même comme vraisemblable que cette tendance a amené soit le poète lui-même, soit un remanieur à s'écarter à certains endroits de l'expression naturelle et
(t) Ztsehr. f. rom. Pkil, 1 , 98.
correcte. Quelque anciennes que puissent être ces tentatives, ce n'est qu'au xvi® siècle qu'elles ont triomphé.
L'ancienne poésie nous offre beaucoup d'exemples d'une véritable césure féminine, quand la quatrième ou la sixième syllabe est accentuée, et cela non seulement dans les chansons de geste, mais même dans la poésie lyrique, où l'on devait s'attendre à ce que la nécessité de chanter sur les mêmes notes des vers occupant des places identiques dans les différentes strophes ou des places identiques dans les parties correspondantes de la strophe, s'opposât à Taddition d'une syllabe qui, bien qu'atone, devait être toujours prononcée; v. les nombreux exemples que, dans son article fort intéressant. Etude sur le vers décasyllabe, Jahrb., XI, 79, Rochat a recueillis (ne concernant que les décasyllabes; mais ces derniers sont , parmi les vers à césure, presque les seuls qui soient à considérer pour la poésie lyrique). Dans ces vers, il s'en trouve cependant un très grand nombre où la césure qui nous occupe peut être écartée par un léger changement du texte, imprimé en général d'après un seul manuscrit, changement qui, pour certains, est à recommander pour d'autres raisons. A coté de ces derniers, il en est cependant beaucoup qu'on devra accepter comme corrects , ainsi :
Sor toutes autres \ roïne de biauté,
(Ms. de chans. de Berne, "VU, 3.)
IS'est pas merveille, \ se me truis effraé.
Ains kema dame \ m'ëust en sa puissance,
(xxui, 2.;
Une autre structure du décasyllabe qui n'est pas moins fréquente dans la poésie lyrique et n'est pas étrangère non plus à la poésie épique est celle qui , des quatre syllabes du premier membre du vers, fait la troisième accentuée et la quatrième atone :
Et a Lengres \ seroie malbaillis.
{Mittheil. ausaltfr. Handschr., 17, 24.)
Et dist Hiiedes : \ or oi plait de folage,
Dans quelques autres vers analogues du même poème, il faut peut-ôtre supposer une corruption du texte :
Et as autres | la voi si de bon aire.
{MadtznQT, Altfr. Lieder, III, 11.)
Ma promesse \ m'est tournée a faillir.
Espérance \ s'en est de moi alee.
(Ibid., IV, 9, 10.)
Dov^edame, \ pour cuiplaing et souspir.
{Ibid., IV, 25.)
Conques tou/rtre \ quipert son compaignon.. .
{Ibid., VII , 3.)
G. Paris, Roman. ^ VII, 334 , a fait remarquer que le poète de VAuberon avait d'abord employé la césure féminine de cette dernière sorte, mais s'était permis, dans le cours de son poème, de faire de plus en plus usage de l'autre (avec la quatrième syllabe accentuée.)
On- peut appeler la césure masculine après la quatrième accentuée la césure ordinaire ; la césure féminine avec la quatrième accentuée, la césure épique^ parce qu'elle n'est qu'une exception dans la poésie lyrique, et la césure féminine avec la troisième accentuée, la césure lyrique^ parce qu'elle ne se trouve que çà et là dans la poésie épique, ou que sa présence ne peut être expliquée que par la négligence. Evidemment , la poésie lyrique tend en général à garder constamment le nombre de dix syllabes, procédé qui correspond à l'invariabilité de la mélodie. La césure ordinaire et la césure lyrique suffisent à ces tendances.
La question est de savoir si l'on n'a pas peut-être aussi
écrit des vers ayant une césure féminine avec la quatrième accentuée et étant raccourcis d'une syllabe dans leur deuxième membre, vers qui présenteraient, eux aussi, dix syllabss en tout. On rencontre, il est vrai , des vers répondant à ce type dans la poésie lyrique (dans la poésie épique, ils sont peu acceptables et, dans le Boëce provençal , ils ne proviennent sans doute que d'une corruption du texte) (1) :
Qu'encor ne die \ je ma desirance.
(Maetzner, Altfr, Lieder, XXII, 26.) (où je est marqué d*un accent emphatique) ;
Selonc manière \ de loial ami.
{Ibid., XLIV, 18.)
Qui de s* amie \ respite sa joie,
(Ms. de Berne, XXIII , 6.)
Ou* elle te face \ bien savent chanteir.
{Ibid., XXIX, 5.)
Et lor donroie \ dou mien largement.
{Ibid., GLXXXIX, 4.)
Mais on fera mieux de voir dans ces vers, qui ne se présentent que rarement au milieu de vers de formation régulière, des vers n'ayant point du tout de césure et ne remplissant les conditions du décasyllabe régulier que par l'accentuation de la quatrième syllabe (et naturellement de la dixième).
Il y a pourtant aussi d'autres vers décasyllabiques, se présentant isolément comme ces derniers, qui s'écartent encore plus du type fondamental; eux aussi, ces vers lyriques se présentant isolément, qui semblent avoir la césure après la sixième syllabe accentuée, on fera mieux de les regarder comme des vers sans césure, parce qu'il est
(1) Pour la poésie lyrique, v. Rochat, loc. cit., p. 89. On doit cependant écarter une partie considérable des exemples cités (par exemple , ceux de \ Alexis).
ToBLBB, rersifleation. 8
coutraire à la nature de la poésie strophique de joindre des vers de structure dififérente autrement que d'après un type déterminé ; pour des exemples, voir Rochat , p. 81 ; en voici d'autres :
Moult deveroit \ a ma dame desplaire.
Se ceste amors m'ocist^ \ bien l'en covaigne.
(Ms. de Berne, GCXXII, 2 )
Quant plus me fait de mal , | et plus m'agrée.
(/6id., GGXXVIIT, 4.)
Easi me rnoinne amors^ \ ne sai cornent.
(Ibid., GGXXIX, 2.)
Par la soubtilleté \ qu'elle comprent.
(Froiss., Poës., I, 53, 10.)
De tels vers semblent certainement identiques avec Tespèce plus rare du décasyllabe épique ayant la césure après la sixième accentuée, qui a été employée dans une partie de la chanson de geste d'Aiol et Mirabel, puis dans la parodie ordurière de la chanson épique Audigier (Barb. et Méon, IV, 217), dans une romance :
Lou samedi au soir \ faut la semaine
{Rom. et Past., I, 5, de même que dans le fragment, I, 16), et passagèrement dans le Jeu de Saint- Nicolas, de Jehan Bodel {Th. frç. aumoyen âge, p. 199). Mais ici cette espèce de vers est constamment employée d'après un principe déterminé; à côté de la césure masculine se montre la césure féminine qui rend le vers plus long d'une syllabe, absolument comme dans le décasyllabe épique avec césure après la quatrième :
Et li preudom fu sages \ et por pensés.
[Aiol 1255.)
E?i la bouche la baise, \ qu'ele ot baveuse,
{Audigier^ 67.)
Sains Nicolas por cache \ ta délivrance.
{Th. frç., 199.)
tandis que plus haut il ne s'agit que de vers isolés, et la prétendue césure serait toujours masculine (1).
Indépendamment de cela , on est obligé de reconnaître que les décasyllabes sans césure sont des phénomènes isolés :
Mes homes ameroie loialment ,
Mes bons chevaliers près de moi tenroie,..
Bons compains lors seroie loiaulment.
(M3. de Berne, GLXXXIX, 4.)
Il me semble en imagination.
(Froissart , Poés,, I, 54 , 23.)
Quant je Vaia Vorloge comparée.
(Ihid., 54, 36.)
G. Paris signale leur grand nombre dans l'Àuberon, Roman., VII 334; on les accepte donc aussi dans les cas déjà traités. On ne peut, en outre, méconnaître que les vers, où l'on ne doit pas accepter une césure après la quatrième (accentuée ou non accentuée ) forment une infime minorité, et qu'il y a tendance à faire tonique au moins la quatrième, de sorte que ces vers sans césure sont assimilables aux endecasillabi italiens fort employés et tolérés depuis un temps très reculé, lesquels avaient la quatrième ou la sixième accentuée. Voltaire, peut-être le seul parmi
(1) Les éditeurs ne sont pas d'accord au sujet des décasyllabes bien nombreux de VAiol où, avec une césure féminine après la sixième, le deuxième membre serait privé d'une syllabe :
Ens es parens Makaire s'est mellés»
et où souvent on ne doit pas accepter une césure après la quatrième :
Et dames et pucheles et garchon.