‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 11 sur 63 · F. COPPÉE · texte numérisé non relu

F. COPPÉE

Il leur parle, comme aux chefs grecs parlait Nestor... Se feuillette comme un dictionnaire entier... On souscrira pour lui décerner une tombe... Et déboutonnons nos gilets tout à notre aise...

J. RlCHEPIN.

Serait-ce point quelque jugement sans merci?... Le temps passe. Dans la pourpre de l'Occident... Qu'on ne lui doit en toute équité qu'une corde.

LeCONTE de LiSLE.

Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie.

Baudelaire.

Il est permis de douter qu'en lisant ces alinéas, Sainte-Beuve eût continué à prétendre que le malheur n'était pas grand de rapprocher par instant la poésie de la prose ; peut-être eût-il trouvé qu'on l'en rapprochait trop.

A le bien prendre pourtant, tous ces vers ont une ou plusieurs

(^) " Le poète, dit M. Legouvé en commentant la poétique de M. de Banville comme il avait commenté celle de M. Ténint, le poète est maître absolu de tout l'intérieur du vers; il y dispose les mots à son gré; les onze premiers pieds de l'alexandrin lui appartiennent; il n'est esclave que du dernier. Ce n'est pas l'avènement de l'enjambement et la suppression de la césure ; c'est l'enjambement partout et la césure partout. Le vers se coupe tantôt au second pied, tantôt au troisième, tantôt au quatrième, tantôt au cinquième, tantôt me ne, comme autrefois, au sixième. Est-os donc la destruccion de l'harmonie? Non, c'en est la transformation, Autrefois, l'harmonie naissait de l'uniformité du rythme et du périodique retour des mêmes coupes; aujourd'hui elle doit naître de leur diversité. Le maniement de cette diversité étant chose tout arbitraire, les lois de l'harmonie ne sont plus écrites dans un code, elles n'existent que dans la tête du poète. 11 est son propre législateur, et, par conséquent, cette législation varie avec lui ; autant de poètes, autant de poétiques. C'est le self government appliqué à la poésie, w

césures. Ils ne s'écartent de la théorie de M. Ténint que par le manque de son plein à Phémistiche.

Mais du moment où la césure, mobile non seulement par droit de conquête, mais par droit de naissance, était considérée comme génératrice et régulatrice unique du rytlime, il était absolument tyran nique d'exiger soit une seconde césure au milieu du vers, soit un son plein qui eut l'air d'en tenir la place et qui ne servît qu'à sauver les apparences; il était injustifiable de créer une mesure fictive pour l'œil à côté de la césure réelle pour l'oreille. L'alexandrin se composait en fait d'une ligne quelconque de douze syllabes; rien de plus, rien de moins. Car il eût fallu jouer de malheur ou s'y prendre bien malicieusement pour qu'il ne se trouvât pas, dans cette procession de douze syllabes, un ou deux mots de valeur sur lesquels il fût possible de s'arrêter pour y placer une césure. Le système de M. Ténint contenait donc en germe celui de M. de Banville, c'est-à-dire l'anéantissement de la mesure, la destruction de tout rythme.

M. Legouvé nous dit bien, à la vérité, que le poète dispose seulement des onze premières syllabes de l'alexandrin. Il cherche ainsi à nous persuader qu'il existe encore une sorte de mesure, puisque le vers continue à se composer de douze syllabes. Mais il est évident que c'est là une simple fiction. Je veux bien croire, sur la foi du poète, qu'il s'est donné la peine de compter ses syllabes sur le bout des doigts ; je veux bien admettre, jusqu'à preuve du contraire, qu'il ne s'est pas trompé dans son calcul. Mais entendons-nous bien; c'est là de ma part un acte de foi, une simple politesse : car, faute do points de repère, je n'ai aucun moyen de contrôler son opération, et, « dans ces questions complexes où l'oreille décide seule », quelque exercée qu'on la suppose, elle ne peut suivre, avec la rapidité imprimée au débit, des successions incohérentes de cinq, six syllabes ou davantage, qui se précipitent les unes sur les autres et tombent comme des capucins de cartes. Pourquoi dès lors mettre le bout-rime après onze syllabes plutôt qu'après dix ou moins, plutôt qu'après douze ou davantage ? Qui se doutera jamais, à première audition, de la similitude de doux vers tels que :

Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres ?

Coutrairement ù Tambitiou de M. de Banville de créer le verschaut, il ne nous reste plus qu'une mesure pour Fœil.

Les vers sont enfants du délire; Ne pas les chanter, mais les lire.

Des deux marques distinctives du vers classique, la mesure et la rime, la première étant supprimée, il reste à voir ce que le romantisme a fait de la seconde, s'il en a compris le véritable caractère et l'a traitée conformément à sa destination, s'il l'a laissée telle que l'avaient faite les siècles antérieurs, ou si les modifications qu'il y a apportées ont été avantageuses ou défavorables à la poésie.

Il est entendu une fois pour toutes qu'il s'agit ici des poétiques et non des poètes, du mécanisme du vers et non du talent de ceux qui s'en sont servi. Un excellent virtuose peut tirer parti d'un instrument défectueux. Cela n'enlève rien à son mérite, au contraire. Seulement, il est permis de regretter qu'il n'ait pas eu entre les mains un Stradivarius ou un Amati (^).

Au moyen âge, rime signifiait rythme. Dans la poésie latine- fl chrétienne, carmen rhythmicum est un poème rimé; dans le vers français, la rythme, comme l'appelaient encore Joachim du

(^) La plupart de nos exemples sont empruntés à dessein aux maîtres qui font autorité. Noua regretterions qu'on y vît un parti-pris de dénigrement ou une irrévérence. Nous ne croyons pas avoir besoin même d'invoquer Vamicus Plato, notamment à l'égard de Victor Hugo dont l'œuvre, au point de vue de la technique du vers français, doit être, selon l'expresision de M. Th. de Banville, la Bible et l'Évangile de tout poète vraiment digne de ce nom ; ayant en lui la source la plus abondante, il était naturel d'y puiser le plus largement. « Les personnes de bonne foi, disait-il lui-même dans la préface des Odes et Ballades, comprendront aisément pourquoi nous citons ici fréquemment le nom de Boileau. Les fautes de goût dans un homme d'un goût aussi pur ont quelque chose de frappant qui les rend d'un utile exemple... Il faut que l'absence de vérité soit bien contraire à la poésie, puisqu'elle dépare même les vers de Boileau. Quant aux critiques malveillants qui voudraient voir dans ces citations un manque de respect à un grand nom, ils sauront que nul ne porte plus loin que l'auteur de ce livre l'estime pour cet excellent esprit. »

Bellay (^) et Marot (^), servait à fixer sur la mesure l'attention de Poreille comme la lettre majuscule sert encore aujourd'hui d'indication pour Pœil. Par la similitude des voyelles, la rime jouait ainsi un rôle analogue à celui que l'allitération remplissait chez les peuples celtiques et germaniques par la similitude des consonnes. Dès lors une simple assonance suffisait (^), comme elle suffit encore dans la poésie espagnole, pour différencier le vers de la prose. Eu l'abseuce d'une rythmique fondée sur l'accentuation, la rime, que M. Guyau appelle avec raison le métronome du vers, a donc une fouctiou essentielle (^) ; elle est, comme le dit

(^) Du Bellay parle ainsi des vers blancs qu'il appelle des ver-s libres : " Tout ainsi que les peintres et statuaires mettent plus grand' industrie à faire beaux et bien proportionnez les corps qui sont nuds, que les autres, aussi faudrait-il bien que les vers non ryniés fussent bien charnuz et nerveux, afin de compenser par ce moyen le défaut de la rythme.

(■2) Et quand vous plaise mieulx que moi ritbmassez, Des biens avez et de la ritbme assez ; Mais moy, à tout ma rithme et ma rithraaille Je ne soutiens (dont je suis marry) maille.

Marot écrit dans le même sens :

Et de ce saut m'envoyer à l'envers Rythmer sous terre et y faire des vers.

L'un des deux seuls poèmes métriques en lanerue français») que nous ait laissés Passerat est une " Ode rithmée à la française et mesurée à la grecque et latine «. Au sujet des deux odes sapphiques de Ronsard, qui ne sont pas en vers métriques, Pasquier estime que " en ces deux pièces, la rime est très-riche sans pieds «.

(•^) Et douze beaux enfants tous masles Aussi preux que fut le roi Charles....

Sur les tombeaux de mes ancestres, On n'y voit couronnes ni sceptres.

F. Villon.

Lamartine ne se montre pas plus exigeant quand il accouple algue et vague, crimes et hymnes.

('') " Le plaisir que la rime procure à notre oreille ne tient nullement au charme problématique que nous cause la répétition d'un son ; il est plus élevé et il a sa source dans le sentiment d'ordre et de régularité que nous fait éprouver la sensation de la mesure. « Bkcq uk Fouquièrks, Traité général de versification française.

M. Becq de Fouquières, la caractéristique de Punité de mesure. C'est pourquoi M. Téuint pose uu dilemme qui porte à faux quand il dit : < ou la rime est une beauté, ou elle n'est qu'un ornement indifférent, inutile ; ornement indifférent ou inutile, il faut la supprimer». Et, comme Victor Hugo voyait dans la rime «la suprême grâce de notre poésie », M. Ténint la considère comme une harmonie, ce que Sainte-Beuve traduit en vers :

Rime, l'unique harmonie Du vers qui, sans tes accents

Frémissants Serait rebelle au génie.

« Qui aura bien lu ces vers, ajoute M. de Banville, saura ce que c'est que la rime et aussi le vers français ; car la rime, comme ils le disent, est l'unique harmonie du vers, et elle est tout le vers.... La rime est seule, et elle suffit ».

Cependant, la rime par elle-même est si peu une harmonie que tous les critiques blâment les consonnances léonines (^) ; les prosateurs eux-mêmes évitent avec soin de pareilles « harmonies » . Prenons donc la rime-harmonie pour ce qu'elle vaut, pour une simple métaphore.

Comme le dit fort bien M. Guyau, < en général les alexandrins très-harmonieux se suffisent à eux-mêmes ; isolés, ils gardent encore leur harmonie, comme le faisaient les vers antiques ; ils portent une marque; bien avant la rime, quelque chose les a consacrés vers > .

Tous les traités de versification affirment, au contraire, que

O Malgré son admiration pour Boileau, La Harpe n'hésite pas à qualifier de " mauvais de tout point « ces vers de l'Ode sur la prise de Namur :

Et les bombes, dans les airs Allant chercher le tonnerre, Semblent, tombant sur la terre, Vouloir s'ouvrir les enfers.

Il réprouve également, dans la Henriade, cette consonnance d'hémistiches, « défaut trop commun chez Voltaire « :

Ce jour, sa jeune épouse, en accusant le ciel, En détestant la ligue et ce combat mortel, Arma son tendre amant et, d'une main tremblante. Attacha tristement sa cuirasse pesante.

l'alexandrin a besoin d'être complété par un autre vers qui rime avec lui. Victor Hugo veut un vers « fidèle à la rime, cette esclave reine, ce générateur de notre mètre j . Et M. Ténint répète : « Le vers se fait généralement par la rime ; la rime est le seul générateur du vers français > ; ce qui revient à dire que le vers n'existe pas sans un compagnon qui lui donne la réplique comme au jeu du corbillon.

Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel ne s'élève au rang de vers que si l'on y ajoute :

Je viens selon l'usage antique et solennel... Mais, par contre, cette ligne de prose :

Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir

deviendra, grâce à la rime, un vers parfait si l'on y accouple cette autre ligne :

Pour respirer à votre aise l'air pur du soir.

La rime-esclave de Boileau, celle qui fléchit sans peine au joug de la raison, a fait son chemin dans le monde. Cendrillon a rencontré la bonne fée qui l'a touchée de sa baguette, et la voilà qui monte sur le trône. C'est elle qui crée le vers et lui donne son empreinte.

La reproduction d'un même son, dont la nature nous offre une analogie dans l'écho qui, lui aussi, ne répercute que les dernières syllabes d'une phrase, serait une redondance vaine et puérile, si elle se bornait à la consonnance fortuite, accidentelle de désinences dépourvues de sens par elles-mêmes. Les virtuoses de la Renaissance, avec leur penchant à l'ornementation, poussèrent jusqu'à l'extravagance l'amour du tour de force et de la difficulté vaincue. La tablature des Maîtres-chanteurs n'a rien à envier à ce système d'échos doubles ou triples, de rimes batelées, équivoquées, annexées, brisées, couronnées, empérières, etc., dont Victor Hugo nous a laissé un dernier vestige dans sa ballade de la Chasse du burgrave.

Cette réflexion du son n'acquiert de valeur que comme sugges-

tion intellectuelle. Quand on dit vulgairement : < Cela ne rime à rien >, on entend par là : < Cela n'a aucun sens >.

M. de Banville divulgue ainsi ce qu'il appelle le secret de l'art des vers : < Oti n'entend dans un vers que le mot qui est à la rime, et ce mot est le seul qui travaille à produire l'effet voulu par le poète. Le rôle des autres mots contenus dans le vers se borne donc à ne pas contrarier l'effet de celui-là et à bien s'harmoniser avec lui, en formant des résonnances variées entre elles, mais de

la même couleur générale Ce n'est pas en décrivant les objets

sous leurs aspects les plus divers et dans leurs moindres détails que le vers les fait voir; ce n'est pas en exprimant les idées in extenso et dans leur ordre logique qu'il les communique à ses auditeurs; mais il suscite dans leur esprit ces images ou ces idées, et pour les susciter il lui suffit d'un mot. De même, au moyen d'une touche juste, le peintre suscite dans la pensée du spectateur l'idée du feuillage de hêtre ou du feuillage de chêne; cependant, vous pouvez approcher du tableau et le scruter attentivement, le peintre n'a représenté en effet ni le contour ni la structure des feuilles de hêtre ou de chêne ; c'est dans notre esprit que se peint cette image, parce que le peintre l'a voulu. Ainsi le poète. C'est donc le mot placé à la rime, le dernier mot du vers, qui doit, comme un magicien subtil, faire apparaître devant nos yeux tout ce qu'a voulu le poète > .

Nous voici revenus au temps où

La rime au bout des mots assemblés sans mesure Tenait lieu d'ornements, de nombre et de césure.

< Toutes les règles, dit M. Legouvé, sont condensées en une seule, la richesse de la rime; aussi cette règle est-elle absolue. Quand un code se réduit à un article, cet article doit être draconien > (^).

La haute importance attribuée à « l'esclave reine > aurait dû faire considérer comme des crimes de lèse-majesté toute atteinte portée à sa prépondérance. L'abbé Mablin disait très judicieusement : < Les vers français ne peuvent enjamber parce qu'ils

(^) « Depuis que la loi de l'hémistiche est moins respectée, particulièrement dans la poésie dramatique, celle de la rime s'est faite plus rigoureuse. # N. Landais,

riment ». C^est en effet une bizarre inconséquence de proclamer que la rime est le vers tout entier^ et à ce titre de la soigner et de l'enrichir, pour l'effacer aussitôt et l'escamoter. A peine Cendrillon a-t-elle été touchée par la baguette magique, qu'elle reprend ses vieux habits et retourne s'asseoir < dans le petit coin du feu >. Il est difficile, en vérité, de se persuader que le mot caractéristique, le mot type se trouve à la rime dans des vers comme :

Or, les arrêts transmis par les scribes, selon Les formes, au féal aussi bien qu'au félon.

Leconte de Lisle.

Des cerneaux qui leur fout les doigts noirs, comme s'ils Avaient fumé cent cigarettes.

J. Richepin.

Jadis, le bel Oscar, ce rival de Lauzun, Du temps que son habit vert-pomme était dans un Etat difficile à décrire (^).

Tes vagues Prunelles ont gardé la profondeur des vagues.

.... Les feux dont elle m'enflamma Brûleront à jamais cette poitrine. — Ma Ceinture!

(^) Tl faut remonter au delà de Ronsard, jusqu'aux farces du XV® Biècle, pour trouver des exemples de pareils barbarismes. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin quand il reste encore an pas à faire ? Voltaire a ouvert la voie en écrivant à l'instar des anciens :

Défions-nous de la fortu- Ne et n'en croyons que la vertu.

Il est vrai qu'après avoir cité Pindare et Horace, il ajoutait : " Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les Français se moqueraient de nous si nous prenions la liberté que Pindare et Horace ont prise ».

n ne faut pourtant désespérer de rien. Peut-être en viendra-t-on à l'enjambement, non plus des mots, mais des syllabes, comme dans le quatrain richement rimé d'Albert Glatigny :

Madame Eistori A le tort i- -mmense d'avoir un goût vé- -hément pour Legouvé.

M. de Banville a déjà écrit :

Oui, ma reine, un courrier venu de Sicyone Cause là-bas avec le noble empereur. — Donnemoi le coup de mort.

Et les honnêtes gens sont fort volés. Mais on Ne m'y prend pas! Cachons cela dans la maison.

Baste! il est trop matin. Elle dort sur les deux Oreilles.

Fat!

— Je cède à ses vœux, en effet. Mais c'est pour

La sauver du trépas.

DE Banville.

Dans ces circonstances les poètes traitent la rime comme Platon voulait qu'on les traitât eux-mêmes dans sa République : ils la couronnent et la parfument, puis ils la renvoient en lui accordant démission honorable de ses fonctions.

Deux siècles ayant passé sur les excentricités marotiques, on avait sujet de croire que la rime, soit comme élément de rythme, soit comme agrément, ne serait plus qu'une condition particulière de l'expression de la pensée, un vêtement assez souple pour se plier à tous ses mouvements sans les entraver. D'après M. de Banville,, la forme emporte le fond ; c'est sur la Rime (avec une lettre majuscule pour marquer son omnipotence) que doit se concentrer tout l'effort du poète, ou plutôt « pensée et rime ne font qu'un.... Quand la rime devient moins parfaite, c'est que la pensée est moins haute et moins juste.... Boileau admire qu'on ne voie jamais Molière broncher au bout du vers; mais comment y broncherait-il, puisque ce bout du vers est la portion du vers qui est toujours trouvée la première?... Pour la même raison, il est trop naturel que la Rime se place d'elle-même au bout du vers, puisqu'elle a commencé par y être placée avant que le reste ne fût trouvé > ?

Le poète selon le cœur de M. de Banville pourrait dire en parodiant le mot de Numa Roumestan : quand je ne rime pas, je ne pense pas ; car « il pense en vers et n'a qu'à transcrire ce qui lui est dicté ; l'homme qui n'est pas poète pense en prose, et ne peut que traduire en vers ce qu'il a pensé en prose ». Tandis que M. Ténint reproche à Boileau défaire presque toujours son second vers avant le premier, M. de Banville affirme que « tout l'ensemble de l'ode — avec ses rimes — doit être imaginé à la fois et vu d'un seul coup d'œii... La forme de tout poème, avec ses détails et ses rimes, doit avoir été trouvée d'un coup par le poète, qui sans cela n'est pas poète » .

Quoiqu'on puisse aisément s^y tromper, M. Ténint n'entend pas que l'on confonde le vers ainsi fait par la rime avec les boutsrimés qu'il appelle un amusement de salon où l'on peut déployer plus ou moins d'esprit et de prestesse, mais qui ne compte pas en poésie. M. de Banville va également au-devant de l'objection : il établit entre les deux procédés une différence qui consiste en ce que le choix des rimes dictées à la pensée du poète par l'objet même qu'il veut peindre étant peut-être la partie la plus importante de son travail, le priver de choisir ses rimes, c'est le diminuer de moitié, sans lui donner le mérite d'une difficulté vaincue; car il n'y arien de plus facile à faire qne les inutiles Bouts-rimés (^).

La rime pouvant s'écrier comme Médée : * Moi, dis-je, et c'est assez ! » il ne reste donc plus qu'à examiner quel usage elle fait de sa prérogative, de quelle manière elle exerce ses attributions.

Le XVI^ siècle avait soulevé sans la résoudre une question des plus importantes : Jean Bouchet ne se contentait pas de la rime pour l'oreille ; il exigeait qu'elle fût exacte aussi pour l'œil. Ronsard ne reculait pas devant une altération de l'orthographe (^) pour amener cette bienheureuse conformité à laquelle Malherbe prêta son autorité.

Richelet réprouve à la rime deux mots terminés par des consonnes différentes, fussent-elles muettes et purement orthographiques (courtisan et présent, endort et corridor) ; la prédilection marquée de Corneille pour les rimes pauvres de rang et de sang n'a

Q) Ailleurs, M. de Banville affirme, au contraire, que " même pour exécuter cette jonglerie, il faut encore un poète ec des plus habiles, tant il est difficile de singer les œuvres d'un art divin n.

(2) O ma belle Prancine, ô ma belle, et pourquoi

En dansant, de tea mains ne me prends-tu le dxiy ? (pour doigt).

— 0 belle au doux regard, Francine au beau sourcy, (pour sourcil). Baise-moi, je te prie et m'embrasses ainsi

Qu'un arbre est embrassé d'une vigne bien forte.

— J'oy dire la grand' messe, et avecqaes Vencent (pour l'encens). Qui, par l'Eglise espars, comme parfum se sent...

— Sur ta cyme, il fait son ny (pour nid) Tout uni.

De mousse et de fine soye.

sans doute pas d^autre origine, et celles de Jianc et de sang qu'il emploie aussi auraient à peine trouvé grâce devant Richelet. ^

Sibilet soutenait, au contraire, que les mots ayant même son riment parfaitement. Cbmme le disait M^^^« de Gournay, « de quelque sorte et différence qu'une double terminaison soit orthographiée, elle est bonne à coupler en rime, si Toreille consent. Qui nous meut donc de rejeter l'accouplement de main et chemin^ sain et médeci?i, un homme vain et du vin, ha.utain et lutin, et tous leurs semblables ? Il n'y a homme, enfant ni pie qui n'ait toujours prononcé ces syllabes d'une très-constante uniformité».

M. Ténint abonde nettement dans le même sens : « Comme la rime, dit-il, est pour nous une beauté toute musicale, nous n'entendons pas parler de la simple conformité des lettres; l'école nouvelle exige avant tout la conformité, la concordance exacte du son » .

< Evitez, dit en conséquence M. de Banville, de faire rimer les mots en is, en us, en as, et en os dont Vs final se prononce, avec ceux dont Vs final ne se prononce pas. > A une époque où fils se prononçait généralement^, il n'y avait rien de choquant dans des rimes telles que :

Sachez donc que vos vœux sont trahis Par l'amour qu'une esclave inspire à votre fils

Molière.

Je puis les regarder comme nos ennemis

Et donner sans regrets mes souliaits à mes fils

Corneille.

J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Racine.

tandis qu'on ne peut plus justifier :

Hélas! tes blanches mains, à défaut de tes fils, Pressent sur ta poitrine un sanglant crucifix.

Victor Hugo.

Pour les autres terminaisons, on pouvait, à la vérité, s'autoriser

d'illustres précédents (^). M. de Banville convient cependant que Victor Hugo a eu tort de faire rimer prix avec Lycoris, assis avec Chrysis, coutelas avec Pallas, Atropos avec repos, Vénus avec mis (~). « Dépareilles rimes, dit-il, sont absolument répréhensibles; car elles nous forcent à prononcer le prisse, assisse, coutelasse, Atroposse, à pieds nusse, même si nous ne sommes pas Marseillais et habitants de la Canebière > C^) ; en quoi Victor Hugo, pour être le plus grand, n'était pas le seul coupable, puisque Sainte- Beuve, dans un morceau destiné précisément à glorifier la rime, la compare à une

Agrafe, autour des seins nus De Vénws

(') Désolé, je tiens ce propos, Voyant approcher Arropos.

Malherbe.

L'ode....

Mène Achille sanglant aux bords du Simoïs Ou fait fléchir l'Escaut sous le joug de Louis....

Elle peint les festins, les danses et les ris. Vante un baiser cueilli sur les lèvres d'Iris.

Ni sans raison d'écrire eu quels affreux pai/s Par sept branches l'Euxin reçoit le Tanaïs. »■

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