‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 12 sur 63 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Dans son Traité général de versification française, M. Becq de Fouquières cite chez Racine les rimes de hélas ! Arcas, avec pas, Pallas avec las et avec hras, Calchas st'Vec trépas, Joas Sivec soldats ; Xipharès &vec près et secrets; Josaheth avec secret; Paris avec prix ; Sinis avec punis ; Argos avec repos, Lesbos avec jlots, Minos avec repos ; Laïus avec plus et déçus; Parus avec perdus et crus ; Pyrrhus avec confus et vertus, Burrhus avec vertus, Britannicus avec confus, Titus avec vertus et perdus, Assuérus avec parus et plus ; tous avec vous et courroux.

(2) La nomenclature est loin d'être complète. Relevons encore au hasard ; lapis et tapis, lys et plis, fils et dé^s, Paris et ris, Isis et indécis; — Thomas Moms et ditparus, Jean Russ et déchus, Artus et veriws, Gydnus et inconnus, Erivadnits et venus, llyssws et dessws, Bacchus et vaincus ou écus, angélus et plus; — héZas .'et liZas ou réveilZas ; — Lesfeos et ûa,mbeaux, Paros et bigarreawoj, Patmos ou Samos et mots, Naxos et faisceau»; — Verres et forêts ; — tous et vous, doux, fous et verroux; y ours et l'éléphant aux pieds lourds, etc. sans compter Au.aterlitz et ensevelis qui ne riment ni pour l'oreille ni pour l'œil.

(^) A moins de sacrifier la rime, selon l'usage constant du Théâtre français oti l'on aime mieux blesser l'oreille par une fausse rime que par une fausse prononeiation.

et termine sa « bagatelle » en disant aux colombes :

Traînez-moi, coursiers chéris

De Cjpris, Au fond des sacrés bocages.

M. de Banville lui-même aurait pu joindre à sa critique un honnête peccavi pour avoir écrit :

Et plus bas, lentemenc, que des vierges d'Ar^os S'avancent d'un pas sûr en deux chœurs inégaux.

h's n'est pas d'ailleurs la seule consonne qui fournisse à Victor Hugo des rimes aussi défectueuses qxi'amen avec gamin; les consonnes t, l et r sont dans le même cas : Mac6e^^ rime couramment avec alphate^ ou gihet; Stsibat avec àéhat; Seth avec passai/, et Louis dix-sej9/ avec sa^^; luth avec salut; exil avec sourcil; que veut-il? avec outil; Nil avec chenil, etc. Signalons encore la confusion de Vx avec le son s et de la même consonne avec le son es :

Le pontife aux guerriers demande Charles dix ; L'autel de Reims revoit l'oriflamme de France Retrouvée aux murs de (jdLciix.

Au temps passé, les avis étaient partagés au sujet de la prononciation de Vr dans la contraction de seigneur eu sieur. Il n'y a donc pas à s'étonner de trouver dans La Fontaine :

Mon bon monsieur, Apprenez que tout flatteur...

et dans Molière :

Monsieur, Je démens un discours dont je n'ai que trop peur.

— Ote-toi de mes yeux, maraud. — Et de grand cœur; C'est ce que je demande. — Eh bien ? — Eh bien, monsieur

Mais l'Académie ayant déclaré que l'r de monsieur et de messieurs no se prononce pas, Jean Richepin dit très correctement, malgré la différence de l'orthographe :

Fleurissez-vous, les beaux messieurs Mes bouquets sont couleur des cieux,

tandis que Victor Hugo commet un anachronisme en écrivant :

Un frère, sire ! eh bien, pitié pour une sœur.

— Un frère ! non, madame... Ah ! si fait, j'ai monsieur...

Cette main qui paraît désarmée aux rieurs Et qui n'a pas d'épée a des ongles, messieurs.

Sont-ce là les seules discordances de la rime prétendument musicale ? nélas ! il s'en faut de beaucoup. Conséquent avec son principe de la rime orthographique, Ronsard avait suivi sa prononciation du Vendômois pour accoupler mer avec aimer, Jupiter avec vanner ; par la même raison, Malherbe s'était conformé à sa prononciation de Normandie. Tabouret, si accommodant d'ailleurs en fait de rimes, avait réprouvé ces terminaisons à son ouvert répondant à des infinitifs à son fermé. Au siècle suivant, la distinction s'établit définitivement entre les deux sortes dV.

On lit pourtant dans VArt poétique :

La colère est superbe et veut des mots sîitiers ; L'abattement s'exprime en des termes moins fiers.

Racine persiste à écrire dans Phèdre :

Et lorsqu'avec transport je pense m'approc^er

De tout ce que les Dieux m'ont laissé de plus cher....

et dans Mithridate :

Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour dans leurs propres foyers,

D'Olivet disait, à propos de ces deux derniers vers, que les versificateurs les plus exacts se permettaient autrefois ces rimes normandes, mais que l'usage ne les permettait plus, et Voltaire constatait que l'on avait été longtemps dans le préjugé que la rime doit être pour les yeux; « c'est pour cette raison qu'on faisait rimer cher à bûcher » .

Ces rimes surannées il y a cent ans et davantage, Fécole moderne les ressuscite Q) à la suite de Ronsard et de Malherbe. C'est ainsi qu'elle entend la conformité, la concordance du son ; autant vaudrait réagir contre le néologisme de Voltaire qui, en écrivant français conformément à la prononciation, fit disparaître la rime àe français et de lois.

Le romantisme ne traite pas les voyelles avec plus de révérence que les consonnes.

Dans sa Défense et illustration de la langue française, Joachim du Bellay donnait cet excellent précepte : « Garde-toi de rimer les mots manifestement brefs avec les manifestement longs comme passe, trace ; maître, mettre, etc. > . Les auteurs classiques ne se firent pourtant pas faute d'apparier madame et âme ; femme et flamme, et bon nombre d'autres vocables qui hurlaient d'effroi de se voir accouplés {^). D'Olivet déclare inexcusables les deux rimes de Boileau pré/ace et grâce. C'étaient là des libertés contre lesquelles aurait dû protester une école qui considérait la rime comme une harmonie et qui s'attachait avant tout à l'exactitude de la sonorité. Loin de là, ces licences sont devenues tellement

Q) Qui passe sur tout homme, et, torche ou flot amer. Le fait étinceler ou le fait écumer.

Pour l'erreur, éclairer c'est apostasier ; Aujourd'hui ne naît pas impunément d'hier.

Victor Hugo.

Etc. etc.

(-) L'amour même s'y mêle et le force à combattre ; Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.

Je suis trop maladroit pour un si noble rôle. — Vous n'avez seulement qu'à dire une parole.

A peine en sortez-vous que vous changez de style; Pour quitter la maîtresse, il faut quitter la ville.

Vous me connaissez mal; la même ardeur me brûle, Et le désir s'accroît quand l'efiet se recule.

Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre, Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.

Je veux adroitement, sur un soupçon frivole, Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle.

Je tremble au seul penser du coup qui le menace, Et prête à me venger je lui fais déjà grâce.

Corneille.

Molière.

Racine.

communes qu'on ne peut plus les noter comme des exceptions; les mots brefs ne se distinguent plus des mots longs, selon les expressions de du Bellay, ou, pour parler plus exactement, chaque voyelle ouverte s^apparie sans façon à uue voyelle fermée. Quoique vous faites ne rime pas plus avec fêles (\\\^assez avec succès, Victor Hugo professe à cet égard la plus complète indifférence (^) : pour

(0 aetd:

Est-ce que je dors, moi, dit l'idée implacable ? Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble.

Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle ! Les fleurs sont l'or, l'azur, l'émeraude, l'opale.

On verra...

Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes.

Dieu juste ! et par degrés devenant diaphanes...

La roue ouvrit la voile et nous nous appelâmes :

Adieu ! Puis dans les vents, dans les flots, dans les lames.

.... le berceau prend une voix sépulcrale. L'enfant rose devient larve horrible, et le râle...

Eux, les évanouis qu'un autre ciel réclame, Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme... é, ê ; ai, aï :

Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites. Voyez ces grands palais, voyez ces chars de fêtes.

A quoi bon l'être sans étincelles ?

A quoi bon la ramée où ne sont plus les aîles ?

Nous errons dans la nacelle, Laissant chanter l'homme frêle Et gémir le flot puissant.

Mon esprit ressemble à cette île Et je suis l'habitant tranquille...

Sous le ventre des crocodiles.

Le Nil jaune, tacheté d'îles...

Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes. Dans l'horreur étoufî"és, scellés dans les abîmes...

Veillez, veillez, songez à ceux que vous perdîtes ; Parlez-nous haut ; prenez garde à ce que vous dites.

Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.

0, ô, ait : Un mot

Était un duc et pair ou n'était qu'un grimaud.

Un roi digne de la couronne Ne sait pas descendre du trône.

ou, ou

Est-ce le secret sombre, est-ce la froide goutte Qui, larme du néant, suinte de l'âpre voûte ?

Etc. etc.

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