S2 LE VERS FRANÇAIS
lui, Babylone rime tantôt avec trône, zone ou Mhône, tantôt avec colonne ; Sodomes avec hommes, mais Sodome avec dôme. En opposition avec sa théorie de la concordance exacte du son, M. Ténint cite même comme des rimes riches :
Laissant les souliers fins, les bas soyeux et beaux, Met ses petits pieds nus gaiement dans des sa6o^s ;
et M. de Banville écrit sans plus de scrupule :
Et qui, malgré tous nos maux^ Balbutie encor des mots Dont l'origine est divine.
De ces persécuteurs ont déjoué les trames. Voilà deux ans passés que nous le rencontrâmes.
Regardez Rosidor qui brilla dans les fêtes.
Plutôt que d'approuver les discours que vous faites...
Que faut-il en conclure, sinon que les poètes modernes n'ont pour la concordance du son qu'un amour tout platonique?
Dans son Dictionnaire des rimes françaises , disposé d'après la distinction des rimes en suffisantes, riches et surabondantes, N. Landais fonde, en efiPet, sa classification sur la consonne proclitique. Le Nouveau traité de versification qu'il a placé en tête de son dictionnaire et que M. de Banville juge excellent, maintient avec Jean Bouchet, Malherbe etRichelet, que, dans le choix des rimes, l'œil doit être consulté aussi bien que l'oreille, et que ^ lowps rime mieux avec coups qu'avec vous, et paix avec faix et même avec jamais qu'avec ye sais (?) ou eaicès ». Cependant, de son propre aveu, guerre rime parfaitement avec vulgaire, quoique les mêmes sons s'écrivent différemment, et, selon la remarque de M. Ténint, camp rime très bien avec fréquent, quoiqu'il ne se trouve pas dans les deux syllabes une seule lettre semblable.
M. de Banville lui-même cite, mais non pas au hasard, les quatre vers de Victor Hugo :
Premier mai ! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux, Fait eoupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ; L'arbre oii j'ai l'autre automne écrit une devise lia redit pour son compte et croit qu'il l'improvise.
< Pour rimer avec jaloux, dit-il, il faut loups; coups serait une rime incomplète. Pour rimer avec devise, il faut improvise. »
M. de Banville place ainsi le poète dans la cruelle alternative ou de prendre la carte forcée ou de rimer incomplètement. Or, les rimes vicieuses que nous avons mentionnées, celles qui dénaturent le son au lieu de le reproduire exactement, les provinciales (normandes ou marseillaises) comme les autres, ont la même consonne d'appui qui ne les rend pas meilleures, bien que ce soit elle, selon M. de Banville, qui produit la rime brillante, exacte, solide, riche, variée, implacablement riche et variée : « sans consonne d'appui, pas de rythme, par conséquent pas de poésie. Le poète consentirait plutôt à perdre en route un de ses bras ou une de ses jambes qu'à marcher sans la consonne d'appui :? .
Comme le disait de Musset qui faisait rimer idée avec fâchée (^) :
Gloire aux auteurs nouveaux qui veulent à la rime Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis !
Si la rime avec consonne d'appui peut ne pas être riche, ni même suffisante fmer et aimer; Yénus et nus ; maux et mots; cable et implaca&Ze; en revanche la rime peut être riche sans consonne d'appui (cercle et couvercle ; arbre et marbre ; neutre et feutre ; astre et désastre; inerle et perle, etc.). M. Ténint dit avec raison : Rareté vaut richesse. Et il en déduit cette règle : Rime riche pour tous les mots qui ont beaucoup de rimes ; rime suffisante au besoin pour tous les autres. * A l'appui de cette règle, ajoute-t-il, nous allons citer un exemple bien curieux : les rimes en eu sont rares ; aussi Dieu rime bien avec /eu, aveu, jeu, bleu, etc. Mais les rimes en eux sont abondantes, et, au pluriel, dieux ne rime plus exactement avec feux, aveux, jeux, bleus, etc. Et pourtant, la rime se trouve avoir une lettre de plus. »
A part la rareté, la valeur de la rime dépend uniquement de la similitude plus ou moins grande du son, et non des bizarreries de l'orthographe. S'agit-il de trouver une rime à deux? celle d'avewar est suffisante, celle de mieux est riche, celle d'essiewa; est surabon-
O A l'instar de Ronsard qui traçait ainsi le portrait de « l'homme vieil « :
C'est une Idole enfumée Au coin d'une cheminée Qui ne fait rien que cracher.
dante ; eu suivant la même gradatiou, pierre rime avec guerre, ûere et pau/^ière. Ici la lettre d^appui contribue, il est vrai, à ^enrichissement de la rime ; seulement, ce n^est point parce qu^elle y ajoute une consonne ou une voyelle de plus, mais parce qu'elle rend plus complète la concordance du son. La preuve en est que, dans d'autres cas oij cette dernière condition n'est pas remplie, l'influence de la lettre d'appui est absolument nulle. Ainsi, l'accouplement d'une désinence monosyllabique et d'une désinence dissyllabique ne produit qu'une rime suffisante, dont La Fontaine et Molière, il est vrai, s'accommodaient parfaitement :
Un os lui demeura bien avant au go-szer;
De bonheur pour ce loup qai ne pouvait cri-er. {})
Et nous pourrions avoir telles complexi-07îs
Que tous deux du marché nous nous repenti-Wons.
On en rencontre encore des exemples de nos jours :
Oui, c'est cru-el ; Ma raison a tué mon royalisme en duel.
Et que la vérité qu'en vain nous repous-siows Sort de l'amas confus des sombres visi-ons.
O Dieu ! faut-il que nous \oy-ions Le côté monstrueux des révoluti-ons. O
Victor Hugo.
(^) 1 Les terminaisons dissyllabiques en i-ant, dit M. Landais, ne forment pas de rime, même rigoureusement suffisante, avec celles en hant, cant, dant, etc. La Fontaine ayant fait rimer pri-ant avec amant, s'en excuse aussitôt :
Il entend la bergère adressant ces paroles Au doux zéphir, et \e priant De les porter à son amant....
Je vous arrête à cette rime.
Dira mon censeur à l'instant. »
(^) En présence de ces rimes d'une honnête médiocrité, M. Ténint, a-t-il bonne grâce de reprocher à Racine celle de vue et descendue, à Voltaire celle de desseins et humains, à Ducis celle de terre et de lumière .^ Ce sont là (tes peccadilles qu'on trouve chez les poètes les plus « impeccables » :
Les vers de terre et les vipères Que la nuit cache dans les pien*es.
Et vers Dieu, par la main, il conduira ce frère. Et quand ils seront près des degrés de lumière....
Un astre se voile. Il veut mieuaj ;
Il reçoit de leur rayon même
Le regard qui va plus loin qa'eux.
ViCTOU Huao.
Dans ces circonstances, la consonne d'appui emprunte sa valeur à Forthographe et non à la prononciation ; ce n'est pas elle qui fera rimer plus richement deux et graci-ewa;, pierre et prï-ère, guerrier et meurtri-e?% piller et boncli-e?*, non plus que la terminaison dissyllabique d'i-aire et la terminaison monosyllabique dière dans les deux vers de Victor Hugo :
Avant quatre-vingt-neuf, galant incendi-aire, Vous portiez votre épée en quart de civâ-diere.
D'après N. Landais, les terminaisons en ien, ienne, ier, ière, riment à peine suffisamment avec celles en i-en, i-eime, i-er, i-ère, quoique la lettre d'appui soit semblable.
Aussi longtemps qu'on pratiquera la synérèse dans certaines terminaisons et la diérèse dans d'autres désinences identiques, il ne sera donc pas possible de voir des rimes riches dans des trompe-l'œil tels que :
Ce livre des oiseaux et des bohémi-ens,
Ce poème de Dieu qui vaut mieux que les miens.
Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésalli-er, Prendre à la prose un peu de son air fami-Zier.
Victor Hugo.
Il existe encore d'autres cas où la consonne d'appui ne détermine pas la richesse de la rime. Ainsi, les syllabes oii se trouvent des // mouillés ne riment qu'avec elles-mêmes ; malgré la consonne d'appui, /ami/Ze ne rime pas mieux avec mille qix'a,vectranqiiille{^). Au temps où l'on se contentait d'une rime suffisante, Corneille écrivait sans la moindre prétention :
Q) On ne dira plus avec Ronsard :
De Saint Cosme, près Tours, où la nopce gentille Dans un pré se faisait au beau milieu de VIsle.
Mais que sert d'être les filles D'un grand roi, si vous tenez Les muses comme inntiles Ec leurs sciences gentiles Dès le berceau n'apprenez.
Mais je commence à voir qae de tels cajoleurs Ne font qu'effaroucher les partis les meilleurs.
Le voyant resté seul avec un vieux valet, Sabine à nos yeux même a rendu le billet.
Si d'un triste devoir la juste violence
Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance.
Oq Peut bien surpris en cherchant à lai persuader que ses rimes en eurs, en et ou en ance n'étaient supportables que grâce à l'appui de la consonne /.
Dans les vers suivants, la rime est également eur, eurs^ ni plus ni moins :
S'il me plaît de cacher l'amour ou la douleur Dans le coin d'un roman ironique et railleur.
Ses fils ont déposé sa cendre auprès des leurs
Afin qu'en l'autre monde, heureux pour les meilleurs....
Toulouse, la romaine où, dans des jours meilleurs. J'ai cueilli, tout enfant, la poésie en fleurs....
Victor Hugo.
La rime est simplement o?i, suffisante mais non riche^ dans:
Commencer dans un tourbillon Cette lutte qui me déchire Entre les voiles du navire Et les aîles de l'aquilon.
Victor Hugo,
Et pourtant, quel versificateur moderne, trompé par le mirage de la lettre d'appui, ne consulte, pour rimer richement, la similitude de l'orthographe plus que celle de la prononciation ? Pour répondre k seigneur, lequel ne choisira honneur plutôt c{\ie frayeur ? pour rimer avec dédaigneux ne préférera nœuds à mieux ou vieux ? pour rimer avec signal ne prendra virginal plutôt que royal? pour rimer avec brillant ne choisira lent plutôt qa'effrayant ? Tel poète qui rejetterait l'accouplement de Sion avec union ou d'ainsi avec ami s'imagine, au contraire, faire rimer richement fSion avec vi-sion^
ain-si avec saisi, quoique Vs des derniers mots ait le son de z (^). Faii^ semble appeler lanjuir plutôt que mentir, et lui appeler éhloui plutôt que mari (^). Par la même illusion, Victor Hugo fait rimer volontiers jpays avec maïs, rime suffisante (is) qui cherche à passer pour riche, gruce à la voyelle a qui la précède. Dans les vers :
Je suis Attila le géant, Et, ver de terre, au fond du charnier et rongeant Un crâne infect et noir....
Là, des kiosques peints, là des fanaux changeants
Comme des casques de géants,
Ve euphonique de rongeant et de changeants n^ajoute rien à la richesse des rimes aiit et ants que Landais ne trouve pas même suffisantes sans consonne d'appui (^).
(^) Qui, dans l'ombre, avons en passant La curiosité chétive Du ciron pour le ver luisant.
('^) Rayonne, étourdissant ce qui s'évanou-it, Eden étrange, fait de lumière et de hruii
y. Hugo.
(•') Le chansonnier Emile Debraux a montré l'inanité de la consonne d'appui dans le couplet suivant, rimé aussi richement pour l'œil que pauvrement pour l'oreille :
On voudrait que je répétasse
Pour obtenir un bon billet ;
Alors, on remplirait ma tasse
D'un vin plus sucré qu'aigrelet.
Mais qu'on m'approuve ou me contrôle,
J'ai mis tous mes livres en tas,
Et j'aime mieux, sur ma parole,
Les livres que tu m'apportas.
Par contre, le couplet suivant, quoique incorrect à l'œil, lui semble bien rimé pour l'oreille :
Plus d'un aveugle, au sommet du Parnasse,
Fit retentir de sublimes accords ;
On peut citer, parmi ceux qui s'y placent,
Milton, Homère, et puis d'autres encor.
Que fout aux sourds les accents que ^soupirent
Les favoris des immortelles eœurs ? I Joge éclairé des enfants de la lyre,
j L'oreille seule en connaît la valeur.
« 11 est difficile, dit M. Quielierat, de faire avec plus d'esprit, une critique plus fondée. Notre poésie a conservé, des règles méticuleuses de Malherbe, bien des entraves que la raison ne justifie pas. Si la logique avait présidé à l'établissement des règles de la rime, toutes les consonnances que l'oreille aurait déclarées pareilles, quelle que fût leur orthographe, auraient pu être associées. «
La selle à tous chevaux de M. de Banville n'a donc pas rira-j portance qu'il lui attribue : loin de produire à tout coup un( détonation aussi éclatante que celle de Pécbo des caveaux di Panthéon, la consonne d'appui qui empêche le poète de devenir bancal ou manchot, ne sert à l'enrichissement de la rime que pour autant qu'elle accroît la similitude du son. Hors de là, c'est une pure fiction, ce que Max Nordau appellerait un mensonge conventionnel.
Mais lors même que la lettre d'appui entraînerait nécessairement la conformité du son et serait par conséquent la condition sine guâ non de la richesse de la rime, il resterait encore à savoir jusqu'à quel point cette richesse est requise et désirable ; car ses partisans les plus décidés reconnaissent eux-mêmes qu'elle n'est pas exempte d'inconvénients et que la pléthore n'est pas moins à craindre que l'anémie. « Il faut éviter, dit M. Ténint, les rimes par trop riches qui, au lieu de reproduire seulement la dernière syllabe ou les deux dernières du vers précédent, reproduisent trois ou quatre syllabes, et souvent tout un long mot. Quand il s'agit d'une bouffonnerie, tout est permis, et cette plaisante épître de Clément Marot à François I^"^ signalera le défaut dont nous parlons, bien que, dans ce cas tout spécial, ce ne soit pas un défaut, mais simplement un jeu de versificateur qui gaspille ses richesses :
En m'esbatant, je fais rondeaux en rime
Et en rimant bien souvent je m'enrime ;
Brief, c'est pitié d'entre nous rimailleurs,
Car vous trouvez assez de rime ailleurs,
Et quand vous plaist mieux que moi rimassez,
Des biens avez et de la irime assez....
Et plus loin :
Car vois-tu bien, la personne rimante Qui au jardin de bon sens la rime ente, Si elle n'ha des biens en rimoyant, Elle prendra plaisir en rime oyant.
Etc.
Et ailleurs :
De trois jours l'un, viennent tâter mon pouls Messieurs Bâillon, Le Coq, Akaquia, Four me garder d'aller jusqu'à quia (*).
Il y a donc une limite qu^on ne peut dépasser, comme le fait Alexandre Dumas dans ces vers de Charles Vil :
Mais du sang de l'un d'eux les sables se teignirent. Efc les rugissements de l'un d'eux s'éteignirent.
Le même abus de la rime riche conduit M. de Banville a écrire :
Scasvola Dont le nom jusqu'aux cieux dans le passé vola....
La dette est claire. Elle eût semblé même évidente Au siècle qui chanta Béatrice et vit Dante....
si j'ai pu flirter incidemment,
Urgèle, qui jamais ne parle ainsi d'amant (-).
La parodie s^est emparée de ces échos polysyllabiques et l'on cite des distiques dont les vers-sosies riment d'un bout à l'autre. M. de Banville ne va pas jusque-là ; mais il donne cette approba-
(') Le même " gaspillage de richesses « se rencontre dans :
L'amour que je sens, l'amour qui me cuic, Ce n'est pas l'amour chaste et platonique, Sorbet à la neige avec un biscuit, C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique.
J. RiCHEPIN.
( -) C'est encore du ".vieux-neuf. Déjà Guillemette racontait* ainsi à maître Pathelin la fable du Corbeau et du Renard :
Lors se mit deseoubz le corbeau « Ha ! fit -il, tant as le corps beau Et ton chant plein de mélodie „.
Ou lit dans la même Farce':
Ha ! sire, le ferez-vous pendre Pour cinq ou six bêtes d laine ?
Au moins reprenez votre haleine.