‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 16 sur 63 · LE VERS FRANÇAIS U · texte numérisé non relu

LE VERS FRANÇAIS U

côté de son rythme parfait, composé de pieds uniformes, un rythme imparfait avec des pieds de nature différente, dits pieds de supplément. Ainsi, le vers iambique :

Celui — qui met — un frein — à la — fureur — des flots

ne lui semble pas mériter, à la rigueur, d'être appelé parfait, parce que Farticle la du quatrième pied, quoiqu'il ait essentiellement un accent tonique, puisqu'il n'y a pas de mot sans accent, le perd par son rapport intime avec le substantif fureur ; il devient bref, et ainsi à la se change en un pied pyrrhique, un pied de supplément. Le comte Daru, tout en concluant également à l'existence de pieds et par conséquent d'un rythme dans la langue française, n'y trouvait qu'un rythme imparfait ayant le droit d'interrompre la symétrie par l'interposition de pieds différents.

Scoppa subordonnait ainsi l'accentuation à la syntaxe, et, bien qu'il prétendît que cette licence ne dérangeait pas l'harmonie du vers réduit à ses cinq pieds d'ordonnance, et que l'oreille n'en était point choquée, l'adoption d'un pied faux en remplacement d'un vrai n'en renversait, pas moins de fond en comble sa théorie basée sur le principe de pieds soit binaires, soit ternaires ; la scansion à la fureur établissait une succession de trois syllabes atones ; c'était en définitive une nouvelle sorte de pied (péon 4^) ajoutée aux quatre pieds fondamentaux.

L'Académie attribua le second prix à l'abbé Mabellini qui, tout en se séparant aussi nettement que Scoppa des auteurs de vers métriques, estimait que, malgré le peu de fixité de la prosodie française, on peut faire dans cette langue des vers hexamètres, pentamètres, saphiques, etc., comme les autres langues en font (^).

(') Dans son Tableau de la poésie française, Sainte-Beuve, après avoir admis la possibilité de composer, dans certaines conditions, des vers métriques à la façon de Baïf, ajoute :

« Nous avions terminé ces pages lorsque nous lûmes un mémoire sur ces deux questions : Quelles sont les difficultés qui s'opposent à l'introduction du rythme des anciens dans la poésie française ? — Pourquoi ne peut-on faire des vers français sans rimn ? par le savant et modeste M. Mablin. Ce mémoire plein d'idées neuves et profondes et d'une érudition aussi forte qu'ingénieuse nous a prouvé, ce que, du reste, nous savions déjà, combien les questions dont il s'agit sont délicates et quelle témérité il y aurait eu de notre part à prétendre les trancher en passant. Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer les lecteurs curieux de ces matières à l'opuscule même de M. Mablin. La distinction capitale entre Vaccent et la quantité y est solidement établie et c'est à quoi les partisans du système métrique n'avaient pas pris garde. «

L'ex-roi de Hollande se montra peu satisfait des résultats du concours qu'il avait provoqué. Il protesta même contre le jugement de PInstitut : le mémoire n° 8 portant une épigraphe qui en indique le sens :

Molière, enseigne-moi l'art de ne plus riraer.

méritait à son avis le prix bien mieux que celui de Pabbé Scoppa; < Tauteur, dit-il, quoique d'une opinion contraire à la mienne dans ses conclusions, démontre d'une manière irrécusable l'inconvenance de la rime ». Or, c'était là, pour le comte de S^ Leu, le point essentiel que Scoppa avait quelque peu laissé dans l'ombre. La questiou selon lui était restée indécise. C'est pourquoi il adressa en 1819 à l'Académie un Mémoire sur la versification ei essais divers dont la troisième édition en deux volumes parut ec 1825 et 1826 sous le titre d'Essai sur la versification . Il y réduisait ses anciennes interrogations à ces deux points :

< Pourquoi ne peut-on pas adapter le rythme des Grecs et des Latins à la versification française ? — N'y a-t-il réellement pas ec français d'autre manière de versifier qu'en rimant? »

Pour rectifier les idées de Scoppa et de Mabellini, le comte df S* Leu avait appelé à son aide un troisième abbé italien, le savant Baïni, directeur de la musique pontificale. Celui. ci considérait h rime comme une beauté étrangère, un ornement ajouté aux éléments de la versification : « de même qu'elle y est, elle pourrai! ne pas y être. Lorsque la rime arrive, il y a déjà deux verj d'achevés. Or, si ces deux vers ne sont pas vers par eux-mêmes la rime qui est certainement privée de réaction ne saurait faire changer de nature ce qui la précède ». Il soutenait, en outre qu'un nombre déterminé de syllabes avec un repos au milieu e1 une rime au bout ne suffit pas pour constituer une véritable versification. « Malgré toute l'amélioration qu'elle a reçue depuis Malherbe, la versification française manque cependant de rythme les syllabes accentuées y sont disposées à caprice, sans symétrie sans aucune raison, de sorte que souvent celles d'un hémistiche ou d'un vers s'opposent diamétralement à celles du vers suivant, s

Ces vues ne s'écartaient pas des observations consignées danj le rapport du comte Daru à l'Institut sur le concours de 1813 el

citées comme épigraphe en tête de l'Essai du comte de S^ Leu (^). Daru est d'avis que « ce n'est pas dans la combinaison des finales que consiste l'art de la versification moderne j il y a un nombre de syllabes déterminé, quelquefois une division nécessaire dans les syllabes, et chez quelques peuples l'accent à telle ou telle place

est une des conditions prescrites au versificateur La rime ne

fait pas même toute l'harmonie du vers français >.

Le comte de S* Leu s'indigne « de l'esclavage barbare et puéril de la rime > . Mais il ne se borne pas, comme l'avait fait La Motte, à traduire les vers en prose. Il nous ofi*re, comme exemple de sa méthode, des vers non rimes de sa propre composition, entre autres toute une tragédie de Lucrèce en cinq actes, un opéra de Rath et Noémi en deux actes, et V Avare, comédie en prose de Molière, réduite en vers. L'alternance entre les vers masculins et les vers féminins n'y est pas observée ; les vers masculins sont de beaucoup les plus nombreux. Dans d'autres morceaux, l'auteur s'est fait une loi de ne commencer que par une voyelle le vers qui suit la terminaison d'un vers féminin; il pratique ainsi, à la fin du vers, aussi bien qu'à la césure, l'élision de la syllabe féminine en excès, sans exclure, comme les anciens métriciens, les vers à désinence féminine.

Mais ce n'est pas tout. Le comte de S*^ Leu pai-t, comme Scoppa, du principe qu'un nombre déterminé de syllabes et la distribution symétrique des accents forment le vers. Seulement, pour lui le vers n'est pas nécessairement la répétition du même pied ; les pieds imparfaits acquièrent droit de cité au même titre que les autres ; l'exception est érigée en règle : au lieu d'admettre uniquement des formes d'accentuation purement iambiques ^ - on purement anapeatiques ^ ^ - (2) et leurs contraires, il approuve

(^) « Il est très-permis de douter que uotre système de versification soit aussi favoiable au talent que celui des anciens et uième celui de tel ou tel peuple moderne. 11 reste à savoir s'il est le meilleur dont la laugue française soit susceptible. De ce que nos auteurs ont très-bien réussi, il s'ensuit qu'on peut encore réussir sans changer de méthode, mais non pas qu'il soit impossible d'obtenir le même succès par une méthode nouvelle. »

(2) Dans les citations qu'il fait des passages de la Mérope de Maffei, traduits en vers blancs par Voltaire, le comte de S' Leu trouve conforme à sa proposition :

11 n'est plus aujourd'hui de semblables spectacles,

les alexandriDS où des pieds binaires alternent avec des pieds ternaires :

Que toujours, dans vos vers, le seus coupant les mots... Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. (})

Et, de même, dans les vers de dix syllabes :

Il faut pourtant vous chanter cette Jeanne Qui fit, dit-on, des prodi ges divers.

< Si Fon entremêle, dit-il, ces différentes distributions, on obtiendra plus de variété et Pon évitera toute espèce de monotonie. » Mais il va plus loin, et renverse la définition si simple et

mais il répudie sans raison :

On ne peut voua cacher que la reine a la fièvre ; Accordez quelque temps pour lui rendre ses forces.

Il ne nous est pas donné de comprendre comment les vers de Racine, accentués

3, 6, 9, 12 : Si pourtant à l'offense on mesure la peine Si la haine peut seule attirer votre haine,

étant jugés bons, celui-ci est signalé comme répréhensible avec la même accentuation :

Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.

(') Si ce vers a la distribution prescrite, pourquoi n'en est-il pas de même de celui-ci :

Mon fils n'a plus de père et le jour n'est pas loin... Pourquoi le vers identique :

Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur,

est-il considéré comme une ligne de prose, " à laquelle Talma lui-même ne parviendrait pas à donner par la déclamation un rythme quelconque « ?

si lucide que Scoppa avait donnée du pied poétique : appliquant, à ^instigation de Baïni, à la mélodie les termes usités dans l'harmonie, il signale entre les accents, outre les intervalles de tierce en tierce (soit - ^ -) et de quarte en quarte (- ^ ^ -) ceux de quinte en quinte (- w ^ ^ -) et cite des exemples oii l'alexandrin est accentué :

2 6, 8 12 : Suspende l'hémistiche, en marque le repos...

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