F. COPPÉE
Ainsi parle le vieux — héros dans son délire.
Leconte de Lisle.
Se lèveront avec — une clarté sereine....
Ils en sont à l'AB — CD du genre humain....
Le soleil à travers — leurs ombres brille encor.,..
Derrière les derniers — brouillards, plus loin encor.
Victor Hugo (^).
Quel lecteur serait assez malavisé pour couper en deux, au risque d'en dénaturer complètement le sens, des trimètres tels que :
Ma foi ! j'étais un franc — portier de comédie....
(') " Aujourd'hui encore, dit M. Becq de Fouquières, le vers rorûantique se présente toujours sous la forme d'un vers pseudo-classique; il assemble, il est vrai, ses éléments rythmiques suivant des rapports nouveaux ; mais, par une sorte de concession à des préjugés entretenus par les traités de versification, le poète se plie à la vaine nécessité d'indiquer, au moins à l'œil si ce n'est à l'oreille, le repos de l'hémistiche. Le procédé invariable consiste à placer à la sixième syllabe un accent tonique, quel que soit l'effet fâcheux qu'il doive parfois produire. Le poète s'astreint ainsi, tout en enfreignant la règle de l'hémistiche, à la rappeler au moyen d'une finale tonique, bien que celle-ci soit quelquefois inutile ou même nuisible. »
Que tout mon cœur brûlé — d'amour pour vos appas...
Mais après tout mon droit — de grâce est imperdable...
C'est une fille propre — à tout ce qu'elle fait....
II vit un œil tout grand — ouvert dans les ténèbres ...
Et tout en déployant la Presse ou la Pairie Qui m'apportait sa bonne — odeur d'imprimerie.
Ces vers ne peuvent être scandés comme des alexandrins, par la meilleure de toutes les raisons, c'est que ce ne sont pas des alexandrins. Faute d^avoir fait cette distinction, Pécole romantique qui s'attribuait le mérite de la découverte est restée dans la logomachie en soutenant que l'ancien Pégase et le nouveau ruminant n'étaient qu'un seul et même animal. Au lieu de dire : l'alexandrin, comme le vers trimètre, est un dodécasyllabe, mais d'une espèce particulière, caractérisée par la fixité de la césure médiale, les prosodistes le prennent pour type et proscrivent avec plus ou moins de rigueur tout vers qui ne répond pas aux mêmes conditions. Ils ne se demandent pas comment les autres peuples se passent du repos de l'hémistiche dans ceux de leurs vers qui ne sont pas des imitations de l'alexandrin français, et déplacent librement ou suppriment entièrement la césure en ne reconnaissant que la souveraineté de l'accentuation. Ils croient à l'existence d'un seul dodécasyllabe, d'un étalon auquel il faut tout rapporter. M. Guyau réprouve cet excellent vers de Leconte de Lisle :
Et triomphant — dans sa hideu — se déraison,
absolument coupé comme ces trimètres des Vers d'un jpJiilosophe :
Fleur de clarté — légère écu — me des flots sourds... Et d'elle-même — au bruit calmant — de la prière.... Pour faire un pas — il faut vouloir — en faire cent.
On ne comprend vraiment pas pourquoi les césuristes s'acharnent contre la règle de Boileau, alors qu'eux-mêmes restent en maugréant emprisonnés dans leur < camisole de force >. M. Ténint exige, sinon une suspension du sens, au moins un son plein à l'hémistiche; M. de Banville, tout en accusant la lâcheté humaine d'avoir maintenu une règle absurde, cite pourtant en exemple le
vers de douze syllabes avec uue césure médiale, et M. Becq de Fouquières constate que les prosodistes traitent sommairement de licences condamnables toutes les formes du vers romantique qui échappent aux lois du vers classique.
L'inanité de ces efforts pour renverser le joug de Boileau sans dissoudre le vers en prose prouve seulement que tous, classiques et romantiques, ont senti et sentent encore le besoin d'un principe rythmique autre que la césure. Car celle-ci ne suffit pas pour donner au vers, fût-il alexandrin, son caractère propre, son allure spéciale. Si l'on compare les deux alexandrins, l'un à quatre accents :
Je crains Dieu, cher Ahner — et n'ai point d'autre crainte, l'autre à six accents :
La mer ! partout la mer ! — des flots, des flots encor,
la différence entre chaque hémistiche du premier (2 fois 3 syllabes) et chaque hémistiche du second (3 fois 2 syllabes) est exactement la même qu'entre le vers alexandrin (2 fois 6) et le vers trimètre (3 fois 4 syllabes). L'accent bat en deux ou en trois temps la mesure de l'hémistiche comme la césure bat la mesure du vers : « Jusqu'à nos jours, dit M. Ducondut, on ne paraissait même pas se douter que l'accent prosodique, l'unique régulateur de la versification moderne, jouait un rôle quelconque dans la nôtre où il se trouve cependant comme dans toute autre; mais irrégulier ou déguisé sous le nom de rime et de césure. 11 a fallu qu'un étranger vînt nous l'apprendre; et encore, malgré l'évidence du témoignage de l'oreille, a-t-ii rencontré des contradicteurs >î Si deux vers peuvent avoir des accentuations différentes avec la même césure, ils peuvent également avoir la même accentuation, quoique la césure les coupe à des endroits différents :
3. 6. 9. 12 : Celui-ci — ne voyait pas plus loin que son nez.
La raison du plus fort — est toujours la meilleure.
Quand le feu d'artifice est tiré — ce n'est plus Qu'un échafaud....
Les césuristes de l'école de M. Ténint ne manqueraient pas de voir dans le premier un vers de 3 et 9, dans le second un vers de
6 et 6, dans le troisième un vers de 9 et 3, comme ils voient des alexandrins de 2 et 10, 4 et 8, 6 et 6, 8 et 4 syllabes dans ces ïambes identiques :
Ce loup — rencontre un dogue aussi puissant que beau...
Chemin faisant, — il vit le cou du chien pelé...
Voyez combien déjà — la cour vous rend peu sage...
Le moins qu'on peut laisser de prise — aux dents d'autriii, C'est le mieux. La Fontaine.
Enfin, dans un seul et même vers, la césure peut tomber tantôt à un endroit, tantôt à Tautre :
A moi, monsieur! — A moi, de giâce, à moi, monsieur, Un livre s'il vous plaît !
A moi, monsieur, à moi ! — De grâce, à moi, monsieur....
A moi, monsieur, à moi, -de grâce! — A moi, monsieur....
Or, si plusieurs vers peuvent avoir tout à tour la même césure avec une accentuation différente et la même accentuation avec une césure différente, n'est-ce pas la preuve la plus évidente que la césure et l'accentuation sont indépendantes l'une de l'autre, ou, comme le dit M. de Banville, que le sens suit son chemin et le rythme suit son chemin ?
Précisément parce que, selon la définition de Voltaire, la césure qui rompt le vers est partout oii elle coupe la phrase, elle ne devient rythmique que là oii elle est fixe, et, lors même que le cas se présente, elle est incapable de déterminera elle seule la mesure et la scansion du vers.
Pour être palpable, l'erreur des césuristes n'étant pas moins accréditée que la confusion entre la mesure et le nombre des syllabes ou que la formation du vers par la rime, il n'est peut-être pas inutile d'insister sur la nature et le fonctionnement de l'accent, et de voir notamment si la théorie de M. Guyau : césure fixe, accents mobiles, supporte mieux l'examen que le système de césure mobile de M. Ténint.
Tandis que J.-J. Rousseau ne désignait sous le nom d'accent que deux sortes de modifications de la voix parlante, à savoir : la durée et l'intonation, à l'exclusion de l'intensité, Scoppa consi-
dère, eu outre, Faccent comme un renforcement du son, une vibration, un coup, une percussion sur l'une des syllabes de chaque mot. Il dissipe ainsi Péquivoque qui avait permis de dire presque comme un axiome: La langue française n'a pas d'accent (^).j
Ackermaun définit avec Scoppa l'accent, dans sa signification la plus générale, comme une augmentation de la voix sur une syllabe, relativement à celles qui la précèdent ou qui la suivent. M. Becq de Fouquières voit également dans l'accent tonique une simple percussion qui n'a rien de commun avec le ton, comme son nom semblerait l'indiquer (^), et MM. Weil et Benloew constatent, dans leur Théorie générale de V accentuation latine, que l'intensité caractérise l'accent moderne et l'acuité l'accent antique.
< Dans toutes les langues, dit M. Quicberat, certains mots, surtout des monosyllabes, en particulier les pronoms et les prépositions, perdent leur accent dans la suite du discours, parcequ'ils se lient à la prononciation du mot suivant. Ainsi, dans : Nous sommes, il vient, la ville, les monosyllabes nous, il, la, n'ont pas d'accent et l'on prononce comme si les deux mots n'en faisaient qu'un. Mais les mêmes mots pourront prendre un accent si on les transpose: sommes-nous.? vient-i7 .? voyez-la. Pareillement, on dit en faisant la première muette : Tous les hommes, et en accentuant cette muette : Nous y sommes tous. »
(1) « Les Français ont cru que leurs vers n'avaient pas de rythme par la raisoo qu'ils n'ont pas d'accent. Ils ont dit : Il est impossible d'admettre dans le vers un rythme sans pieds rythmiques, et il est impossible d'admettre des pieds rythmiques sans accent. Or, ont-ils ajouté, la langue française n'a pas d'accent ; donc, elle ne peut pas donner des pieds rythmiques, donc les vers français n'ont aucun rythme, donc ils ont besoin d'une rime qui détermine et sépare les mesures du vers, nous avertisse du nombre des syllabes et fasse au moins un rythme grossier qui détermine, sinon les pieds, du moins les nombres réguliers de syllabes de chaque vers. »
(-) " Dans chaque mot, l'accent tonique frappe une des syllabes avec plus de force que les autres, quelle que soit la hauteur relative de la voyelle et quels que soient les degrés de l'échelle musicale sur lesquels notre voix porte cette voyelle ou cette syllabe. Ainsi, dans le mot bondir, la syllabe dir est frappée de l'accent tonique et elle est musicalement plus élevée que la syllabe bon; dans le mot diront. la syllabe frappée de l'accent tonique est ront et elle est, au contraire, plus basse musicalement que la syllabe di. «
Le changement de ton peut même se produire sur une syllabe atone. Dans les deux vers :
Ne dis pas qu'il est amaranthe,
Dis plutôt qu'il est de ma rente, les syllabes antépénultièmes, quoique dépourvues d'accent rythmique, exigent une modification du diapason do la voix. Tou3 les musiciens savent que le temps fort de la mesure n'est pas nécessairement plus élevé ou plus grave que les temps faibles.