‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 23 sur 63 · LE VERS FRANÇAIS U · texte numérisé non relu

LE VERS FRANÇAIS U

M/Ducoodub admet que « nombre de trissyllabes et de quadriasyllabes peuvent passer pour ditouiques ou bisaccentués comme rose- croix, fleur de lis, enchantement, vainement, etc. > . M. Gaston Paris place un demi-accent sur les substantifs composés chez;ai<- \égers, sapeurs -pompiers, etc. Diaprés M. Quicherat, il ne peut y avoir de césure entre plusieurs mots formant une expression composée comme rendre raison, porter omhrage, ce qui n'empêche pas ces mots de recevoir l'accent lythmique : rendre raiso?i, porter omhrage.

M. F. de Gramont, au contraire, s'étonne profondément de ce que M. Quicherat, en se prévalant « de l'autorité d'un M. Scoppa, auteur à ce qu'il paraît, d'un Traité de la poésie italienne rapportée à la française (Paris 1803) » ait affirmé que, pour rétablir un rythme dont l'oreille a besoin, nous donnons deux accents aux mots trop longs. « Donner deux accents à un mot, dit M. de Gramont, c'est là une énormité de laquelle le savant professeur n'aura pas tardé à revenir. Cela équivaut, en effet, à faire deux mots d'un seul mot, et les trois vers qui sont cités en exemple devraient se lire comme s'ils s'écrivaient ainsi:

Se peut-il qu'en ces temps de déso lation... % Avec Britann icus ^c me récon cilic... Font insensi hlemeni à mon ini initié,

ce qui ne ferait que substituer à des vers mal rythmés, mais trèscompréhensibles, des mots n'appartenant à aucune langue connue. >

La prétendue énormité provient de ce que M. de Gramont, comme M. Quicherat du reste, fait consister dans une certaine élévation de la voix l'accent tonique, simple renforcement du son. Celui-ci n'exerçant aucune autre influence sur la prononciation, il en résulte que, dans les trois vers incriminés, les percussions données à l'intérieur des mots Britannicus, réconcilie, insensiblement, inimitié ne forment pas plus des barbarismes que le tiret placé à la fin d'une ligne n'a la propriété de changer un mot trop long typographiquement en deux mots.

M. de Gramont, après avoir adjoint la tonique fixe à la mesure et à la rime parmi les caractères constitutifs du vers, convient que là ne se bornent point ses naoyens harmoniques : « les accents qui existent à l'intérieur de chaque hémistiche lui en fournissent

Sicos -

est l'î

Sur leurs -

débris

Et dans -

le ciel

Le beau -

feuilla

Sans plus -

songer

d'autres dont Timportauce est considérable. Combinés avec Faccent médian et celui de la rime, ils produisent dans le vers des mesures rythmiques qui, pour l'effet du moins, sont jusqu'à un certain point assimilables aux pieds des vers grecs et latins ». Et M. de Graraont cite comme spécimens de ces décompositions de l'hémistiche:

le heureu - se où nous - vivons, - mon père... fumants - s'étend- un lac - glacé... rougeâ - tre et dans- les flots • vermeils... ge au vent - s'en est- d'abord -allé... alors - à mes - saisons - fanées...

Mais par - les noirs - hivers - le chê - ne fut - vaincu.

A quelle langue connue appartiendraient ces vers si chaque articulation, chaque tonique exigeait une élévation de la voix? Les mots nous et vivons, leurs et débris j etc., ne sont-ils pas aussi inséparables que les syllabes des longs mots? et ces alexandrins ne pourraient-ils pas se lire d'une façon monotone, sur la même note, sans que l'accent rythmique cessât de s'y faire sentir ?

M. de Gramont critique donc à tort M. Quicherat pour avoir affirmé que les vers :

Oon tre bocche coninamente latra...

Et perche naturalmente s'aita...

Come chi smisuratameiite vuole...

peuvent arranger leur harmonie en donnant aux mots très longs deux accents et en formant deux mots d'un seul. La versification italienne admet parfaitement un accent auxiliaire dans les mots de quatre ou de cinq syllabes (feli-cita, mascoli-nitaj comme dans les groupes tels que di gran valore, deux accents auxiliaires dans les mots de six fori-gina-litaj de sept (natu-raliz-zazione) ou de neuf fparti-colaris-simamentej syllabes, et même trois accents auxiliaires dans les mots encore plus longs.

Comme le dit fort bien M. de Gramont, « outre la tonique fixe à la dixième syllabe, le grand vers italien en exige une autre, soit à la quatrième syllabe — ce qui est sa place habituelle — soit à la sixième ». Cela étant, comment s'y prendra-t-on dans les deux derniers vers ci-dessus pour placer cet accent obligatoire

à la quatrième ou à la sixième syllabe, sans le faire tomber à Fintérieur des mots naturalmente et smisuratamente ?

Il n^est donc pas exact de prétendre que « la vraie prononciation italienne comme la vraie prononciation française n^admet qu^un seul accent dans chaque mot ». En français comme en italien, les mots de plus de trois syllabes ont nécessairement deux accents rythmiques, et même davantage:

J'aime super-bement et ma gniti-quement;

Ces deux adverbes joints font ad-mira-blement.

L'homme est ainsi bâLi: quand un sujet l'enflamme, L'impos-sibi-lité disparaît de son âme.

Je fis souffler un vent révo-lutionnaire...

La po-pula«rité, c'est la gloire en gros sous.

Les trois vers cités par M. Quicherat sont non seulement compréhensibles, mais parfaitement rythmés.

M. Ducondut, allant plus loin que le comte de St-Leu, dément son propre système de la limitation du pied à quatre syllabes, quand il prétend que l'alexandrin peut être réduit à deux toniques s'il n'a que le repos de la césure :

Que marmottez-vous là, - petite impertinente?

de même qu'il peut en avoir jusqu'à six lorsqu'il est accentué sur toutes les syllabes paires :

L'Olym • pe voit - en paix - fumer • le mont - Etna.

En réalité, ces deux vers ont exactement la même accentuation. Le premier, qui appartient à la comédie, peut, dans la rapidité du débit, se rapprocher de la prose et être récité avec des accents moins emphatiques et partant moins sensibles. Mais au point de vue rythmique, ils doivent être notés l'un comme l'autre:

L'Olym - pe voit - en paix - fumer - le mont • Etna.

Que mar - mottez - vous là, - peti - te impev - tinente?

Il n'existe point d'hémistiche à un seul accent ni d'alexandrin

ù deux accents seulement, comme le veulent M. Becq de Fouquières et la plupart des autres prosodistes :

Je ne me souviens plus - des leçons de Nep^itne...

Ne m'avez- vous pas dit - que vous la haïssiez f...

Si je la haïssais, - je ne la fuirais pas...

Que nous nous expliquions - et que je vous querelle.

Le scansion du vers s^opère de la même manière avec des monosyllabes qu'avec des polysyllabes d'une longueur quelconque:

Je ne - me sou - viens plus - des leçons - de Neptune...

Ne m'a • vez vous - pas dit - que vous - la ha - ïssiez?...

Si je - la ha - ïssais - je ne- la fui - rais pas...

Que nous - nous ex - pliquions - et que - je vous - querelle. ...

Les alexandrins suivants sont proscrits à tort par Ackermann, sous prétexte qu'ils ont moins de quatre accents :

Je sais ce que tu vaux et ce que je te dois...

On ne perd les États que par timidité...

Aux noms de conquérant et de triomphateur, Il veut joindre le nom de pacifica^eitr;

car ils en ont réellement cinq ou six:

Je sais - ce que - tu vaux - et ce que - je te dois...

On ne perd - les États • que par - timi - dite...

Aux noms - de con - quérant - et de - triom — phateur,

Il veut join - dre le nom - de pa - cifi • cateur;

de sorte que, si l'on s'en tenait à la règle des quatre accents d( M. Qaicherat, ils pécheraient par excès plutôt que par défaut.

Il faut donc chercher autre part que dans la longueur ou h brièveté des mots le principe du fonctionnement de l'accent.

L^identification complète du mètre antique et de Paccentuation moderne par la substitution pure et simple de Paccent à la quantité, conduit M. Ducondut à heurter les temps forts pour former des spondées à ^instar des métriciens de Pécole de Baïf. C'est le cas dans ces c choriambes » :

Pais lorsqu'au soir, haume à tous maux, vient le sommeil, Songes dorés vont le berçant jusqu'au, réveil. (*)

D'une autre part, M. Ducondut, comme le comte de St-Leu, et les césuristes en général, étend ù quatre, sous prétexte de péons, le nombre des syllabes qui entrent dans la composition du pied : < Essayez, dit-il, de compter jusqu'à cinq en répétant l'unité sans diviser ce nombre en deux ou en trois par la ponctuation, vous n'en viendrez pas à bout ou vous ne serez jamais sûr de votre compte ». Or, il est clair que le même raisonnement s'applique au nombre quatre: les péons quadrisyllabiques de Ducondut ^ ^ ^ offrent une combinaison de pieds iambiques ou de pieds dactyiiques :

^ - w - Le fût du vin Képond, mais plein

- w w - Vide, au maiUe^ Reste muet.

De même, ses vers heptasyilabiques notés sont construits sur trois et non sur deux accents

(') La collision n'est pas moins choquante dans ce vers de Marion de Lorme, l'un dea plus mal venus de Victor Hugo :

Une femme de corps helle et de cœur difforme,

que M. Téuint cherche vainement à justifier en le rangeant parmi les " alexandrins w de sept et cinq syllabes.

On peut en dire autant des vers de onze et une syllabes qu'il cite et d'autres encore tels que :

Je vous aurais crié: Faitea-vaoi mou7"M', grâce. .. Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire ..

• Quand les accents mobiles, dit M. Quicherat, sont avant l'hémistiche ou avant la rime, ce rapprochement nuit à l'harmonie. »

Au bot-age, fout som7neil\e ; Quel silence jusqu'au jour !

Dès que l'mihe ïiiit vermeiWe, Sîûuant sou doux retour, Au bocage qui s'éveille, L'oiseau dit son chant d'awonr.

La dernière syllabe sonore d'un mot ou d'une phrase est la seule qui ait une accentuation invariable ; l'accent n'est pas inhérent aux autres syllabes (^).

Mais l'accentuation fixe de la dernière syllabe suffit pour déterminer^ dans tous les cas, celle des syllabes qui la précèdent. Il en résulte d'abord que la pénultième est toujours atone ; car un vers est mal cadencé, dit M. Quicherat, quand deux accents se suivent immédiatement.

L'alternance des syllabes fortes et des syllabes faibles, qui est la base de toute accentuation, est une loi tellement impérieuse, qu'elle va jusqu'à affaiblir l'avant-dernière syllabe pour l'empêcher de heurter la dernière et à rejeter l'accent sur l'antépénultième ; ainsi l'accent des mots heureux, mauvais se déplace dans ces vers de Boileau :

II est un heureux choix de mots harmonieux ; Fuyez des mauw&is sons le concours odieux,

pour éviter la collision des deux accents heureux chohr, mauvais sons.

Toute succession qui dépasse deux ou trois syllabes est composée de deux ou de trois pieds ; elle constitue un membre de phrase qui a pour terminaison le pied binaire ^ ou ternaire ^ ^ et dont les groupes antérieurs peuvent être scandés de la

(^) C'est donc à tort que M. Ducondut donnait aux vocables isolés une notation absolue, sans tenir compte de leur position dans le groupe rythmique : le mot

vainement, par exemple, revêt tour à tour la forme trochaïque qu'il lui assigne,

— ^~^ — dans : Je cherche vainement, mais aussi la forme anapestique dans : Je l'attends

vainement. Castil-Blaze se trompe aussi complètement quand il applique invariablement un accent sur la première syllabe des mots châtelain, violon, etc., qui prennent également la forme anapestique dans: Ze sei^fnewr c/idieZam, un ancien violon.

même manière, c'est-à-dire que l'antépénultième est à sou tour revêtue d'un accent ;

Noble dame . . .

Le lendemain ....

Da moment qu'on aime,

ou non accentuée :

Sa voix redoutable ....

La raison du plus fort.

Cette marche régressive une fois connue, il est facile de déterminer et de régulariser le retour périodique des accents dans tous les groupes rythmiques ; car la même loi qui gouverne les syllabes régit également les pieds ; le pied fort de la fin du membre est précédé d'un pied relativement faible :

Le vieux seiGNEUR ; Le nouveau seioNEUR ; Le seigneur châfceLAiN ;

ou de deux pieds faibles :

Ma belle amie est morte ; Je pleurerai tou jours.

Mais la subordination de la syllabe accentuée du pied n'implique nullement sa disparition, chaque pied ayant, par lui-même, un temps relativement fort qui ne peut se perdre par la juxtaposition de plusieurs pieds. La césure n'absorbe pas plus les accents intérieurs de l'hémistiche que la décomposition d'une phrase musicale en un certain nombre de mesures n^empêche la division de la mesure en plusieurs temps.

Les observations qui précèdent nous permettent de préciser ce que dit Ackermann : « pour obtenir un rythme, il faut des temps forts et des temps faibles, distribués dételle sorte que les syllabes accentuées ne soient ni consécutives, ni excessivement éloignées l'une de l'autre S'.

Toutes les formules d'accentuation, en apparence si compliquées, se réduisent en définitive à ces deux règles :

P Dans un vers, il ne peut y avoir deux syllabes accentuées, deux temps forts de suite;

2^ Les accents ne peuvent être séparés par plus de deux syllabes atones ;

ce qui revient à dire qu'entre deux syllabes fortes, il doit y avoir une syllabe faible au moins et deux au plus Q).

Cette règle générale, invariable, et en quelque sorte mécanique, rend au moins superflue la remarque d'Ackermann d'après laquelle le substantif, Fadjectif, l'adverbe, l'interjection^ ont par eux-mêmes l'accent tonique et ne le perdent que par position, tandis qu'au contraire les petits mots de rapport et de détermination, tels que les articles, les pronoms, la conjonction et la préposition sont naturellement privés de l'accent et ne le reçoivent que par position. Toutes les syllabes d'un membre de phrase, à part la dernière, sont en effet accentuées ou désaccentuées, abstraction faite de leur nature, soit qu'elles forment un monosyllabe ou fassent partie d'un polysyllabe, soit qu'il entre dans leur composition un e dit muet ou quelque autre voyelle plus sonore. C'est ainsi que M. de Gramont accentue sans distinction certains mots de rapport ou de détermination qui, d'après Ackermann, ne reçoivent l'accent que par position :

Car les eaux - du Gratis - sous des • berceaux de frênes... Des hom-mes et - des Dieux - implorait - le secours... Venge les - opprimés - sur la tê-te des rois.

La grammaire est aussi étrangère à l'accentuation poétique qu'au rythme musical ; il n'y a pas plus de raison d'imposer au poète l'obligation d'accentuer certains mots ou certaines voyelles à raison de leur rôle syntaxique que de forcer le musicien à donner par exemple aux substantifs une durée plus longue qu'aux adjectifs et à ceux-ci une durée plus longue qu'aux articles ou aux prépositions. L'un et l'autre ne connaissent que des syllabes ou

(}) La traduction des vers métriques de l'antiquité par l'accentuation moderne comporte ainsi deux exceptions : l'une pour le spondée — —, l'autre pour les péons v^ w v. . Le même principe s'applique à la traduction musicale du pied ; car la musique n'a pas plus de mesure comprenant deux temps forts qu'elle n'a de mesure composée d'un temps fort précédé ou suivi de trois temps faibles.

des temps dont la nature dépend uniquement des exigences intrinsèques du rythme. En d^autres termes, une syllabe ne reçoit ou ne perd Paccent que d'après la place qu'elle occupe dans un groupe rythmique.

Cette mobilité de l'accent est constante :

La force m'abandonne.

Enfant abandonné.

Mon enfant m'abandonne (').

Nous retournons ainsi à la classification de Scoppa :

Deux pieds binaires : ^ — - w et deux pieds ternaires : ^ -^ - - ^ w.

Elle suffit à la scansion des vers de toute mesure.

De même que le tétrasyllabe ^ v. ^ forme deux pieds :

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