Un coZosse de pierre, immobile et morne
Est couché dans la nuit du désert sans borne ; Mais bientôt viendra l'aube éclairer l'azur Et couvrir de rayons le granit obscur.
Les césuristes auraient pu mentionner aussi un vers 7 et 4 dont il existe des exemples dans le recueil des chansons du XV^ siècle publiées par Gaston Paris :
" Vous viendrez à la fenestre — à la minuyt ; Quand mon père dormira — j'ouvrirai l'uys; Trop pencer me font amours — dormir ne puis...
Il y a ung amoureux — en ceste ville Qui a bien aimé un an — sans en rien dire, Et s'y parloit tous les jours — à son amye, James d'amoureux couart — n'orrez bien dire.
M. de Gramont, comme du reste la plupart des prosodistes, ne parle pas davantage du vers de treize syllabes, M. Guyau, après avoir proscrit le vers de onze syllabes, à cause de la complexité de ses articulations : « Pour la même raison, dit-il, le vers de treize
< pieds » n'est pas justifiable Il n^est pas moins boiteux,
mais il Pest plus lourdement >.
M. Ténint n'en parle qu'à titre de curiosité littéraire, comme plus exceptionnel encore que le vers de onze « pieds ». Il en fournit comme exemple la chanson à boire de Scarron :
Sobres, loin d'ici — loin d'ici, buveurs d'eau bouillie ;
Si vous y venez — vous nous ferez faire folie.
Que je sois fourbu — châtré, tondu, bègue, cornu.
Que je sois perclus — alors que je ne boirai plus. — Etc.
< On voit, ajoute M. Ténint, que Scarron a composé le vers de treize pieds d'un < hémistiche » de cinq « pieds », suivi d'un
« hémistiche > de huit, et qu'en somme ce vers est harmonieux et tout à fait chantant. ^
Les vers de treize syllabes que cite M. Guyau pour démontrer, au contraire, qu'ils clochent lourdement, présentent la môme composition : 5 et 8, sans autre priucipe de rythme que la césure :
2. 5. 7. 9. 11. 13. Le chant de l'Orgie — avec des cris au loin proclame
Le beau Lysios, — le Dieu vermeil comme une flamme, 1. 3. 5. 6. 9. 11. 13. Qui, le thyrse en main, — passe rêveur et triomphant,
3. 5. 7. 9. 11. 13. A demi couché — sur le dos nu d'un éléphant,
3. 5. 8. 11. 13. Après eux, Silène — embrassant d'une lèvre avide 3. 5. 6. 9. 11. 13. Le museau vermeil — d'une grande urne déjà vide, 1. 3. 5. 7. 10. 13. Use sans pitié — les flancs de son âne en retard,
2. 5. 8. 11. 13. Trop lent à servir — la valeur du divin vieillard.
De Banville.
Comme tous les vers à coupes impaires, celui de treize syllabes a sa forme la plus régulière dans la combinaison de deux membres égaux, Pun féminin, l'autre masculin. Ainsi l'alexandrin de Racine :
On peut vous rendre encor — ce fils que vous pleurez pourrait être transformé en cet autre vers :
On peut encor vous rendre — ce fils que vous pleurez ou sans licence poétique :
On peut vous rendre encore — ce fils que vous pleurez. De la même façon, on écrirait sur une seule ligne les deux vers :
Ma belle amie est morte — je pleurerai toujours.
A part une imitation d'hexamètres antiques (Actéon a Diane) les Études rythmiques de Van Hasselt ne nous ofifrent aucun exemple de coupes qui dépassent le nombre de douze syllabes. Mais il est hors de doute qu'on peut composer d'excellents vers
de treize syllabes. A défaut de spécimens, nous en indiquons les formules dans le tableau suivant :
à 5 accents :
à 6 accents :
Ces 27 notations différentes sont loin d^ épuiser toutes les modalités du vers rythmique. Sans dépasser la limite de six accents, on peut schématiser de la même manière les formes à 14, 15, 16, 17 et jusqu'à 18 syllabes.
Il est donc permis d'affirmer que le vers français comprend un nombre de coupes beaucoup plus considérable que ne l'enseignent les manuels de versification^ et, sans même parler des césures féminines, présente des ressources qui ne demandent qu'à être mises en œuvre ; car toutes les combinaisons imaginables de pieds binaires et de pieds ternaires peuvent, au moyen de la périodicité de l'accentuation, sortir de la prose pour s'élever au rang de vers. C'est là surtout qu'il y avait lieu de crier : Ni talons rouges, ni bonnets rouges.
Il nous reste à montrer que les mêmes accouplements se produisent sans plus de discordance entre les vers qu'entre les pieds.
Par la même raison que les césuristes répugnaient aux ennéasyllabes quand ils n'étaient pas divisés en trois fois trois, aux vers de onze et de treize syllabes, ils ont décrété qu'il y a incompatibilité entre certains vers et certains autres : d'après M, Quicherat, il y a entre les différents mètres des discordances naturelles que l'oreille apprécie ; les vers qui s'entremêlent avec le plus de grâce sont les vers de douze syllabes et de huit, les vers de douze et de six.
Si cette règle étroite est la conséquence du dénombrement enfantin des syllabes désigné sous le nom de mesure, nous n'aurons pas de peine à démontrer qu'elle n'a aucune raison d'être quand on s'appuie sur la nature du pied déterminée par la fixité des accents. En indiquant les lois qui président à l'alliance
des vers de toute longueur, nous verrons que les discordances entre les différents mètres ne sont pas naturelles, mais qu'elles résultent de préjugés transmis de génération en génération par suite d'une notion inexacte ou incomplète du rythme en lui-môme et de ses affinités.
On sait qu'en musique les modulations les plus simples s'effectuent entre les accords qui ont une ou plusieurs notes communes; l'oreille est satisfaite au meilleur marché lorsque, par l'analogie entre le ton que l'on quitte et celui dans lequel on entre, la tonalité générale ne soufiFre qu'une légère perturbation.
La même remarque s'applique au mécanisme de la versification. Le premier vers ayant donné le ton, tracé le programme, le second reproduit la même formule, mais avec le retranchement du pied initial ou des premiers pieds, comme une sorte d'écho aussi saisissant que celui de la rime :
L'oiseau dès l'aube chante aux cieux Ses rythmes si joyeux ;
Déjà l'aurore épand ses pleurs, L'aurore épand ses fleurs.
Un chariot passait par la forêt, rempli
De lames de cognées ;
Des flammes se jouaient sur leur acier poli, D'éclairs accompagnées.
Voici tout le chœur des étoiles qui luit; La lune si blanche illumine la nuit
Eb les morts vont si vite, si vite.
Quoique, d'après M. Quicherat, le vers de dix syllabes ne s'allie pas volontiers avec celui de huit, l'enchainement au moyen de l'écho se fait sans difficulté :
Qui sait, mon Dieu, ce qu'il est devenu,
L'aiglon de nos roches sauvages ?
Son aile a pris un essor inconnu,
O mer, par-delà tes rivages.
Selon M. Téaint, M. de Gramont et les autres prosodistes, les vers d'un nombre pair de syllabes s'accordent mal avec ceux d'un nombre impair. Van Hasselt nous fournit de nombreuses preuves du contraire ; entre autres :
11 syllabes : ^ ^~^^-^•^-^- 8 . : ^^-^^-^-
La fauvette chantait dans son nid de fleurs Sous le toit verdoyant des charmes,
Et son hymne on l'eue dit composé de pleurs, Et ses notes semblaient des larmes.
12 syllabes
Éloignez, mes amis, éloignez de mes yeux Cette coupe d'argent qui pétille,
Si charmant que paraisse l'éclat radieux De cet ambre liquide qui brille.
La modulation s'opère d'une façon tout aussi naturelle quand l'accord commun se trouve, au contraire, entre les premiers pieds :
On dit que le vert et beau printemps Attache aux buissons les roses, Et fait aux rameaux des bois chantants Briller mille fleurs écloses.
L'alouette a pris son vol dans l'air.
Dans l'azur du ciel, si pur, si clair, Elle vole, vole, vole.
0 pauvre petit, te voilà qui dors, Hélas ! te voilà qui sommeilles, Livrant au silence profond des morts Tes lèvres hier si vermeilles.
Un matin qu'il suivait son brûlant chemin Vers le bord de son île sauvage, Robinson vit l'empreinte d'un pied humain Sur le sable argenté du rivage.
Cette suspension inattendue du motif rythmique, cette sorte de point d^orgue est pour l'oreille une surprise aussi piquante que peut l'être la dt'^couverte d'une rime nouvelle.
Dans ce système comme dans l'autre, les coupes paires et les impaires se marient sans obstacle :
10 et 7 syllabes :
Sonnez, sonnez, ô clochettes des bois, J'ai lu la grande missive; Tout l'air est plein de soupirs et de voix, Le beau printemps nous arrive.
11 et 8:
12 et 9 :
Le soir, quand les blanches étoiles des cieux Rayonnent dans l'ombre allumées, Ils ouvrent leurs aîles, ils sortent joyeux, Ils sortent des fleurs parfumées....
Qui chevauche ainsi par la nuit et le vent, Qui chevauche ainsi par la plaine ?
C'est le père ayant dans ses bras son enfant Qu'il réchauffe avec son haleine.
J'étais jeune et j'avais des amis à foison. J'avais des amis en grand nombre ; Mais la mort les a mis dans sa froide prison Et la nuit les a pris dans son ombre.
194 LE VEKS FRANÇAIS
L'homogénéité d'un seul pied suffit pour établir un traitd'union, un conduit harmonique:
Vous allez partir, mon trésor - aimé
Mon bien - céleste ;
De ce rêve heureux qui m'avait - charmé.
Plus rien - ne reste.
La forêt, mon Dieu - qaelle est belle
Le matin ; Le bouvreuil y lis - se son aîle
De satin.
On dirait qu'une trombe traver - se le bois Oïl la meute - obscure passe, Et du sombre veneur qui répond • aux abois, L'hallali • remplit l'espace.
Par ce procédé, Van Hasselt concilie deux ennéasyllabes qui semblent incompatibles :
2. 4, 6. 9. Un frais ruisseau gémit - dans les bois 3. 6. 9.. Sous les feuil • les muettes des aunes. Les doux oiseaux écou • tent sa voix Et les fleurs - purpurines et jaunes, Sa voix qui chante et pieu - re "parfois Sous les feuil • les muettes des aunes.
Le passage de l'ïambe à l'anapeste est plus heurté :
Où va le beau nuage blanc,
Le beau nuage blanc - qui passe
Dans V espace ?
0\\. va le vent du soir frôlant Le roseau que son aîle - effleure
Et qui pleure ?
Il en est de même du passage inverse de l'anapeste à l'ïambe :
Je sais, ô ma belle, je sais - dans la nuit
Dormante, Je sais une étoile, une écoi • le qui luit
Charmante.
Que de pleurs ont coulé de vos yeux - de vos cœurs
0 Tasse, • 6 Dante !
Car vous mîtes tous deux dans vos ryth - mes vainqueurs
Votre âme • ardente.
Dans Pétude intitulée: Ce que nous sommes, Van Hasselt ménage habilement la transition en faisant commencer le deuxième vers par un pied semblable à celui qui termine le premier, et le troisième vers par un pied semblable à celui qui termine le deuxième :
2. 5. 8. 11. Mon âme est le ciel ténébreux - de la nuit, 3. 6. 8. Vous en ê • tes la fraîche - aurore,
La pu - re clarté, la lumiè - re qui luit Et dont Vom - bre du cœar se dore.
Comme le dit fort bien M. de Gramont, le rôle de la tonique fixe est, en servant de rappel d'un vers à l'autre, de les relier entre eux harmoniquement. Mais il fait une fausse application de ce principe juste quand il prétend que Finconvénient d'un dodécassyllabe trimètre au milieu d^alexandrins est de détoner complètement sur ceux-ci. Car ce n'est pas le déplacement de la césure, la modification du rapport .3 fois 4 en 2 fois 6, c'est le changement brusque de l'accentuation qui occasionne parfois la dissonance: le dodécassyllabe trimètre, ïambique par sa nature, se concilie mal avec des pieds anapestiques, comme dans ces vers de Leconte de Lisle :
Les lions de Castille et le jeu - ne lézard
De Com • postelle — et les mains rou — ges des Cantabres.
Mais la même disparate n'existe point quand l'alexandrin est à pieds ïambiques comme le trimètre :
Ils s'en venaient — de la montagne — et de la plaine Du fond - des som - bres bois - et du - désert sans fin, Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin, Suants, échevelés, soufflant - leur rude - haleine, Avec leur bouche — épaisse et rouge — et pleins de faim.
Si ces enchaînements par les pieds communs sont les plus simples, ils ne sont pas les seuls qui donnent un démenti aux règles