‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 9 sur 63 · C. Delavigne · texte numérisé non relu

C. Delavigne

Qu'ils envoient mendier en guettant les roussins.

J. RiCHEPIN.

Les feuilles mortes fident avec un bruit de cuivre... Les mondes fident pareils à des graines vannées....

Sur.LY Prudhomme.

D'après Voltaire, « les mots crient, plient, croient, etc., ne valent jamais qu'une syllabe et ne peuvent être employés qu'à la fin du vers >. Or, s'ils ne valent qu'une syllabe, ce sont comme aient des terminaisons masculines. Si l'on veut les employer à l'intérieur du vers, ou bien il faut faire cri-ent, pli-ent dissyllabes et féminins, ou bien il faut faire pri\ cri' fpK, crîj monosyllabes et masculins ; car il saute aux yeux qu'il y a contradiction entre Ve muet faisant syllabe que Voltaire appelait un demi-hiatus et Ve muet syncopé, les deux formes enraiement usitées au XVP siècle.

M. Sully Prudhomme dit bravement:

Ils retrouvent le jour de leur pays natal

Dans la clarté des yeux qui leur sou-rient encore,

sans se croire obligé d'écrire souri H, pas plus que Corneille n'avait écrit Mantou' dans le vers :

Mantoue, tu ne vois point soupirer ta province.

Il suffit de prononcer comme en prose : sourît, Manfoû.

La suppression de Ve muet après une voyelle ou une diphtongue et la masculinisation qui en résulte ne seraient pas sans modifier Palternance des vers de sexe différent. Ainsi le sonnet de la belle Cordière n'offrirait plus une succession de vers féminins avec des rimes différentes, mais :

Je vis, je meurs; je me brusle et me noyé (masc.) J'ai chaut extresme en endurant froidure (fém.) La vie m'est et trop molle et trop dure (fém.)

J'ai grans ennuis entremeslez de joye, (masc)

On serait tenté de voir dans le sonnet suivant de Ronsard une application de son système de syncope plutôt qu'un péché de jeunesse, comme le suppose Sainte-Beuve :

J'ay l'âme pour un lict de regrets si touchée (masc.) Que nul homme jamais ne fera que j'approuche De la chambre amoureuse, encor moins de la couche Oii je vy ma maîtresse au mois de may couchée (masc.) Un somme languissant la tenait my-panchée (masc.) Dessus le coude droit, fermant sa belle bouche, etc.

Dans ce système, tous les vers suivants seraient également masculins : „

Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix. Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix Et qu'à vos yeux, seigneur, je montre quelque joie De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troie.

Il en serait de même de ces vers des Gontemplations :

Quand la trombe aux vagues s'appuie, Quand l'orage, l'horreur, la pluie,

Que tordent les bises d'hiver,

Répandent avec des huées

Toutes les larmes des nuées

Sur tous les sanglots de la mer ;

Quand dans les tombeaux les vents jouent

Avec les os des rois défunts ;

Quand les hautes herbes secouent

Leur chevelure de parfums...

C'est pour n'avoir pas tenu compte de l'excellente règle de Ronsard, que les classiques se sont fourvoyés d'abord à la suite de Malherbe et de Boileau, et que les romantiques, emboîtant le pas, ont fait une « révolution incomplète ». Il est resté entendu que les mots en ée, ie, etc., ne se présenteraient plus qu'à l'aide de l'un de ces enjambements jugés si nécessaires par M. Ténint :

Marie

Stuart

Pie

Neuf

La rue

Vivlenne.

A moins d'avoir recours à cet expédient aussi commode que puéril, il est encore interdit aujourd'hui de parler en vers d'une annonce insérée dans un journal ou du génie de la langue, non plus que des litanies des saints ou de la Vierge, de la gaie science, de la magie noire ou blanche, de Luci'e ou de la fiancée de Lammermoor, surtout vêtwe de blanc, de l'Odyssée, des Champs- Elysées, de Thése'e ni d'Éne'e, de l'Ara6ie pétre'e. On ne peut désigner aucune baie, aucune abba?/e, aucune allée ou vallée, ni rue, ni avenz/e, aucun lyce'e, athénée ou Musée, aucune Académie dont le nom commence par une consonne ; Montjoye S* Denis est un cri séditeux. On ne peut dire en vers ni la îeue reine ni une poignée de main ; on ne peut parler ni de menthe monnaie, ni de voirie vicinale, ni de nwe-propriété, ni de partie lésée, ni de la crwe des eaux ; on ne peut pas trouver la journée longue ni la soirée belle, ni la pluie fine ; on ne peut se servir ni d'un essuie-mains, ni d'un prie-Dieu ; on ne peut avoir l'envie de rire ni la vî^e basse, ni une entrevue secrète, ni de la sympathie pour quelqu'un, etc., etc., etc.

Grâce à la règle de Roosard, toutes ces expressions et beaucoup d'autres qui sont aujourd'hui proscrites auraient pris place dans la langue poétique : Victor Hugo aurait pu remplacer:

Une chouetle était sur la porte clouée par :

Une chouette était clouée sur une porte,

sans avoir besoin d'une ^Oî-^e clouée qui semble tirée d'un arbre perché.

L'inversion forcée :

Je sens de la charpie avec un drapeau faite

aurait disparu dans le vers :

Je sens de la charpie faite avec un drapeau (').

Le vers ayant pour objet de condenser la pensée, la langue poétique devait chercher avant tout à multiplier les accents par leur rapprochement, et, à cet effet, à éliminer les mots parasites, les syllabes atones au profit des voyelles sonores. Comme le dit fort bien M. Guyau, « par lui-même le langage rythmé pénètre plus vite et laisse plus de trace dans le cerveau ; à ce point de vue, c'est un instrument plus parfait, dans lequel on a supprimé des frottements qui dépensaient de la force vive. ?

Baïf estimait avec raison que * sans l'exacte écriture conforme au parler, l'art des vers mesurez ne se peut régler ni bien traiter. » Il appartenait comme Ronsard à l'école des meigretistes qui voulaient conformer l'orthographe à la prononciation, sans tenir compte de l'étymologie, de l'analogie, de l'habitude et d'une

{}) Une mention honorable est due à M. F. Coppée pour avoir dit dans VÉjpave : « A marée haute » , sans se croire obligé d'écrire :

A marée Haute.

Le poète a peut-être eu l'intention, non de pratiquer la syncope, mais de traiter Vh de haute comme muet, quitte à rendre celui d'hier aspiré dans Severo Torelli pour sauver l'hiatus :

Que je suis malheureux ! Et hier en cor j'aimais i

Mon pays ! 1

De quelque façon qu'on les justifie ou qu'on les explique, ces hardiesses sont méritoires dans les deux cas. Il serait trop cruel d'y voir de simples inadvertances.

foule d'autres billevesées. Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'insister sur les travaux des phonographes qui ont eu pour représentants jusqu'à notre époque MM. Marie, Féline, Erdan, Raoux, Didot, Passy, etc. Le P. Buffier disait excellemment : « L'écriture est un portrait ; il ne s'agit pas de mettre de l'étymologie dans un portrait, mais de le rendre ressemblant j .

Nous n'avons à nous occuper ici des disparates entre la parole et l'écriture que d'une façon toute spéciale, en ce qui touche à la mesure du vers. Dans ces limites, la question se réduit à examiner la raison et la manière d'être de l'e précédé d'une consonne, comme nous avons analysé sa fonction après une voyelle.

A partir de la moitié du XVIP siècle, ou confond sous le nom générique d'e muet tout e qui n'est ni fermé ni ouvert ou, en d'autres termes, qui n'est pas surmonté d'un accent grammatical, quoique, dans : noiiwie-le, par exemple, l'e final ait un son qui le rapproche de la diphtongue eu; il est donc parfaitement sonore et possède, à défaut d'accent grammatical, un accent tonique tout aussi marqué que l'a dans : nomme- la ; tellement qu'on peut sans iiiconvéuient le placer à la césure. Le premier e, au contraire, ne s'entend pas ; c'est un véritable e muet.

En dehors du pronom le, l'e conserve sa valeur prosodique dans les mêmes conditions qui déterminent la diérèse des syllabes ien, ier, etc., c'est-à-dire après deux consonnes dont la dernière est une liquide {diablerie^ souffleter, règlement, brevet, âcreté, premier, etc.) et dans les mots en elier {atelier, chandelier, chapelier, etc.).

Mais antérieurement à Ronsard, et parallèlement à la tendance nettement accusée à syncoper l'e muet après une voyelle, un mouvement analogue se produit pour l'éliminer également dans les mots où il est précédé d'une consonne. L'e muet disparaît de la prononciation, puis de l'orthographe de mots tels que houbelon, chamberette, heremite, ourelet, etc. La Fontaine écrit encore :

Voletants, se cuZebatants.

Dans d'autres mots, tels que galerie, peloton, jarretière, etc., l'e muet ne se prononce plus, mais on continue à l'écrire. Ronsard devance son siècle et le nôtre quand il dit :

Sans cordons, ceintures ni nous (nœuds) Et sans jartiere à ses genoux.

La Fontaine prend également le bon parti en écrivant le cJiartier et non char-re-t'ier embourbé.

Tandis que be-louse devient blouse, l'orthographe de pe-louse résiste à la syncope et Ve protouique, quoique raangé, compte dans la mesure du vers comme Ve féminin de demande}', acheter, leçon qui se maintient dans la prononciation. Aujourd'hui encore chap'let compte en vers le même nombre de syllabes que chapelier, facilement, balancement le même nombre Ç[\x' appartement et gouvernement. Sauf dans quelques mots comme chasteté, justement, Ve muet ne se prononce plus entre deux consonnes, mais on persiste à écrire car-re-four, caba-re-tier , ca-le-çon, ya-le-f renier , tom-be-reau, troni-pe-rie, bro-de-rie, tapis-se-rie, tui-le-ries, boiirre-let, accomplis -se-ment, accompa-gne-ment, ma-te-las, mé-dê-cin, pro-me-ner, certai-ne-ment, etc., etc.

Tous ces e protoniques, étant aussi nuls dans la prononciation que Ve euphonique de pigeon, il n'y a vraiment aucune raison valable d'attribuer, dans la mesure du vers quatre syllabes à paVfrenier plutôt qu'à vermisseau ou trois syllabes à médecin plutôt qu'à berceau.

Les musiciens, il est vrai, se conforment à l'orthographe et prononcent toutes les syllabes, muettes ou non (^). Par une

(') Il arrive parfois qu'ils en gémissent. Grétry raconte dans ses Mémoires que, lorsqu'il fut présenté à Voltaire, celui-ci demanda à son amie Madame Cramer : Fourquoi ne lui feriez-vons pas un joli opéra, en attendant que l'envie m'en prenne ? car je ne vous refuse pas, monsieur. — Il a commencé quelque chose de moi, lui dit cette dame; mais je crains que cela ne soit mauvais. — Qu'est-ce que c'est ? — Le savetier 'philosophe. — Ah! c'est comme si l'on disait Fréron le philosophe. Eh bien ! monsieur, comment trouvez-vous notre langue ? — Je vous avoue, monsieur, que je suis embarrassé dès le premier morceau : dans le vers :

Un philosophe est heureux, que je voudrais rendre en ce sens, (et je lui chantai) :

Un philosophe !

Un philosophe !

Un philosophe est heureux...

l'e muet, sans élision de la voyelle suivante, me paraît insupportable. — Et vous

avez raison, me dit-il ; retranchez tous ces e, tous ces plie, et chantez hardiment :

un philosof.

u Le grand poète, ajoute Grétry, avait raison dans un sens ; mais il se serait expliqué différemment s'il eût été musicien, i,

Le conseil de Voltaire ne fut pourtant pas perdu : " Je me rappelle, dit plus loin Grétry, le premier trait oii je crus saisir la nature de la vraie déclamation.... Dorlis, parlant à son oncle, dit de madame Gertrude qu'il veut couvrir d'un léger ridicule Il faut la voir, cett' dam' Gertrude Avec son grand mouchoir noir .

« J'avais singulièrement mis en usage le précepte des e muets que m'avait donné Voltaire; je ne les retranchais pas tous, mais seulement lorsqu'ils m'embarrassaient. «

singulière aberration, la langue musicale, la langue de l'expression, au lieu de chercher à rapprocher les accents pour produire une impression directe et rapide, est un jargon pédantesque. Qui pourrait supporter longtemps le discours d'un homme qui martellerait toutes ses syllabes, comme M. Macroton dans VAmoiir médecin : < Mon-si-eur, dans ces ma-tiè-res-là, il faut pro-cé-der avec-que cir-con-spec-ti-on > .

Comme le disait Beaumarchais, « si la déclamation est déjà un abus de la narration au théâtre, le chant qui est un abus de la déclamation, n'est donc, comme on le voit, que l'abus de l'abus > .

La déclamation, en efifet, si solennelle qu'on la suppose, allonge bien certains mots pour passer de la prose au vers (mil-li-on, etc.) mais la diction n'est pas étrangère à la langue française, comme l'idiome barbare à l'usage des seuls naturels de l'Opéra. Le tragédien le plus ampoulé parle, ou du moins prononce comme tout le monde : dans les alexandrins classiques les e véritablement muets se mangent comme dans les couplets de vaudeville ; Agamemnon syncope comme les gueux de Richepin ; la seule différence, toute en faveur de ceux-ci, c'est qu'ils ne comptent pas les non-valeurs dans la mesure du vers, tandis que, dans le haut style, on parle juste, mais on compte faux; je t' dis, je n' sais n'ont que deux syllabes, quoique le musicien leur en donne trois; eW me r^demand' n'a que quatre syllabes, le musicien lui en donne six. Peut-on imaginer un système plus absurde que celui où l'on écrit Vd pelouse, où l'on prononce la ploûs', où l'on chante la peu-lou-seu ?

De là, divergence irréductible entre le poète et son interprète, lecteur ou déclamateur. Le premier crée une mesure abstraite 'pour les yeux, mesure fictive qui n'a de valeur que sur le papier. Le second n'en tient aucun compte et la transforme en mesure réelle pour V oreille. Le vers :

Nous ne sommes plus en querelle

qui passe aux regards du poète pour un vers de huit syllabes, devient, dans la bouche du lecteur, un vers de cinq syllabes :

Nous d' somm' plus en qu' relie.

Il en résulte que les vers les mieux conformés en apparence boitent affreusement en réalité. Nous avons des alexandrins qui

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