FAUX TRIMETRES DE MOLIERE
la scansion en trimètre met en évidence la vivacité de l'interrogation. Ce n'est pas l'idée de Racine, c'est le mot 7'ésolu qui est important et la scansion classique le met bien en relief:
Mais.. - Quoidonc? | Qu'avez-vous | résolu'^ \ — D'obéir.
C'est la résolution^ cette résolution inattendue d'obéir, que redoute Atalide.
Si nous avons employé cette expression « les trimètres de Racine», c'est qu'elle est consacrée par l'usage, et si elle Test c'estque Racine étant considéré comme le représentant le plus pur de l'alexandrin classique, c'était surtout chez lui qu'il pouvait être curieux et frappant de trouver des vers à coupe romantique. En réalité ce qui s'applique à lui s'applique d'une manière générale aux autres grands poètes de son temps. Il i a chez La Fontaine de faux trimètres comme ceux des tragédies de Racine, mais il i en a aussi de vrais comme dans les Plaideurs^ ce qui s'explique tout naturellement par le ton familier de beaucoup de ses fables. Il i a de vrais trimètres dans les comédies de Molière comme dans celles de Racine, mais dans les pièces de aute comédie, où le ton est plus élevé et plus soutenu, on ne trouve guère que de faux trimètres, c'est-à-dire des vers construits de manière à mettre particulièrement en relief les mots contenus dans la mesure qui suit la coupe de l'émistiche :
...Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui.
Que vous vous mariez | pour vous, | non pas pour lui
(Tartufe).
Et près de vous ce sont | des sots | que tous les hommes
(Ibid.).
Hé bien ! vous le voyez, ma mère, si j'ai droit ', Et vous pouvez juger | du res\ie par l'exploit
{Ibid.),
paroles d'Orgon à Madame Pernelle.
On pourroit bien punir ces paroles infâmes Ma mie ; et l'on décrète | aussi \ contre les femmes
(Ibid.),
paroles de Monsieur Loyal à Dorine.
Ce n'est rien seulement qu'une sommation, Un ordre de vider | dHci^ \ vous et les vôtres
{Ihid.),
ce sont encore paroles de Monsieur Loyal .
Toi, mon maître? — Oui, coquin, m'oses-tu méconnoître? — Je n'en reconnois point | d'au\ive qu'Amphitryon
{Amphitryon).
Et tous font éclater un si puissant courroux, Qu'ils semblent tous venger | un pè\ve comme vous
(Corneille, Cinna).
C'est la fin et la conclusion de la tirade.
Je veux, sans que la mort ose me secourir. Toujours aimer, | toujours souffrir, | toujours mourir
(Id., Suréna)'
C'est bien un trimètre cette fois ; mais il est dans Suréna, la dernière pièce de Corneille; le vers de Corneille a toujours évolué.
Que l'on compare en outre cet enjambement de Racine dans Les Plaideurs :
Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Pimb esche.,..
à ce faux trimètre de Molière :
.... Dites lui seulement que je vien De la part de Monsieur | Tartuffe, pour son bien ;
l'effet est exactement le même.
Enfin il i a lieu de mettre à part parmi les prétendus trimètres de Racine ceux dans lesquels la mesure qui suit l'émisticlie est constituée par une sillabe unique. Ils ne sont pas plus des trimètres que leurs représentants modernes et produisent le même effet: la troisième mesure est un rejet du premier émistiche :
TEORIE DE M. SOURUU Ro
Qu'on me laisse et qu'Asalph | seul | demeure avec moi ^."'
(Esther).
Mardochée ? — 11 restoit | seul \ de notre famille »* *- '
(Ibid.).
Seigneur, je ne rends point | com|pte de mes desseins >»*5'
(Iphigénie) .
Seigneur, si j'ai trouvé | grâ\ce devant vos yeux ofa-
(Esther).
Il ne reste donc rien de la téorie attribuant des trimètres à Racine.
M. Souriau a essayé de la reprendre dans son livre sur VEvolution du vers français au XVII^ siècle, mais il n'a apporté aucun argument solide en sa faveur. La manière dont il coupe les vers de Racine supprime toutes leurs nuances. Même le vers du rôle de Monime qu'il cite avec les commentaires si caractéristiques de Brossette et de Du Bos, vient à rencontre de sa tèse. Racine, rapporte Du Bos, avait appris à la Champmeslé (( à baisser la voix en prononçant les vers suivants, et cela encore plus que le sens ne semble le demander :
Si le sort ne m'eût donnée à vous, Mon bonheur dépendoit de l'avoir pour époux. Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage, Nous nous aimions,
afin qu'elle pût prendre facilement un ton à l'octave au dessus de celui sur lequel elle avoitdit ces paroles:
Nous nous aimions,
pour prononcer à l'octave :
Seigneur, vous changez de visage.
Ce port de voix extraordinaire dans la déclamation étoit excellent pour marquer le désordre d'esprit où Monime doit être dans l'instant qu'elle aperçoit que sa facilité à croire
Mithridate, qui ne cherchoit qu'à tirer son secret, vient de jeter elle et son amant dans un péril extrême ». M. Souriau ajoute (p. 440): «On remarquera que dans ce passage Témistiche disparaît à cause de cet artifice de diction». En aucune manière; il n'i a pas d'arrêt après «nous nous aimions», il i a seulement un brusque changement de ton. Ce mot «Seigneur» vient comme un cri couper et interrompre son récit jusque là paisible, et s'il i a un léger repos, une légère suspension de la voix dans ce vers, c'est après ce mot « Seigneur», c'està-dire à la coupe de l'émistiche. En prononçant les mots « nous nous aimions » elle remarque dans lafisionomie de Mithridate un mouvement subit qui lui arrache instantanément et comme malgré elle ce cri «Seigneur», et c'est en poussant ce cri, qu'elle comprend la ruse dont elle a été dupe et embrasse les conséquences de sa crédulité ; d'où l'arrêt, extrêmement court d'ailleurs, qui sépare obligatoirement ce mot «Seigneur» des suivants.