‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 11 sur 135 · C. — Trimètres non justifiés · texte numérisé non relu

C. — Trimètres non justifiés

Il i a chez Victor Hugo fort peu de trimètres dont l'emploi ne soit pas justifié par le sens. On en trouverait à peine quelques-uns, comme celui-ci:

Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor,

Les marronniers, | la verte allée | aux boutons d'or,

La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches

[Les rayons et les ombres).

Ce n'est pas à dire que tous ses vers soient coupés et ritmés d'une manière irréprochable. Il i en a qui sont négligés, et parfois volontairement, ce qui n'est pas une excuse. On les rencontre surtout dans les œuvres qu'il a écrites à l'époque où il se piquait de

... disloquer ce grand niais d'alexandrin et de faire

... basculer la balance émistiche.

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Tels ceux-ci:

Je t'approuve. — Il faut, pour ne rien faire à demi... Seul spectre qui ne soit pas sorti des tombeaux... Oui! — Mon père ne m'eût point pardonné, je croi...

{Cromwell).

Ces vers s'expliquent par ceux dans lesquels le second émistiche commence par des locutions difficilement divisibles comme pas un qui équivaut à aucun, pas moins qui équivaut à autant^ ou comme pas même dans les suivants qui ne sont pas répréensibles:

Mon cher, il ne connaît pas même votre nom... Lui, roi ! je n'en ferais pas môme un courtisan...

(Ibid.).

Mais l'explication d'une faute et de ses origines n'en est pas la justification. Ces trois vers sont très mauvais car en prose ils n'auraient pas même un accent secondaire sur la sixième sillabe; nous avons vu que dans un tipe particulier le ritme seul peut appeler un accent sur cette sillabe, mais ce n*est pas ici le cas. Ce ne sont pourtant pas des triraètre.^, et d'autre part il est tout à fait choquant et artificiel de les accentuer sur la sixième sillabe. Les suivants qui ont un accent secondaire sur cette sillabe ne sont pas beaucoup meilleurs, car les septième et huitième sillabes ne forment pas une expression indivisible. Il n'i a entre les uns et les autres que la différence du mauvais au pire :

Pourquoi ne serait-il pas roi, tout comme un autre?

(Ibid,).

A propos! n'avez-vous pas vu ce Davenant?

(Ibid.).

Belphégor ne ferait pas vivre un saltimbanque

{Religions et Religion).

Hélas ! il ne faudrait pas être la routine

(L'âne).

Un corps qui ne répand point d'ombre sur ses pas

(Lamartine, Jocelyn).

On ne peut pas dire de ces vers plus de mal qu'ils n'en méritent; mais, répétons-le, ce ne sont pas des trimètres. Le trimètre est un instrument qu'Hugo avait, non pas créé, mais du moins perfectionné, et qu'il maniait mieux que personne. Ceux que l'on trouve chez les autres poètes modernes sont rarement justifiables par le sens et trop souvent constituent de simples vers faux. En voici quelques exemples :

Respecte, ô Voyageur, si tu crains ma colère, Cet humble toit j de joncs tressés | et de glaïeul. Là, parmi ses enfants, vit un robuste aïeul, C'est le maître du clos et de la source claire

(Heredia, Hortorum deus).

Cet andalou | de race arabe, | et mal dompté, Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté

(Id., Les conquérants de l'or).

Et le beau carnassier qui ne va que par couples Et qui I par dessus tous les félins | est cité

(Id., ibid.).

Pal forcé ce ragot ; je t'en offre la hure ! — Ruyz dit, et tend le chef livide et hérissé Qu'il tient empoigné par l'horrible chevelure

(Id., La revanche de Diego Laynez)^

ce dernier n'est pas un vers.

En Tan mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes

(Id., Les conquérants de l'or).

Le premier vers de Cromwell n'est pas meilleur :

Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.

Ces derniers exemples appellent une explication ; ce ne sont pas des vers, disons-nous. Est ce parce qu'ils ne sont pas construits exactement comme les trimètres de Hugo, parce qu'ils n'ont pas toujours un accent tonique, même fai-

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ble sur la sixième sillabe ? Nullement ; comme l'ont parfaitement montré MM. Le Goffic et Thieulin dans leur Nouveau traité de versification française, p. 95 à 102, la réforme de V. Hugo est une première étape dans l'évolution de l'alexandrin classique; la suppression de toute espèce d'accent sur la sixième sillabe et de toute espèce de coupe, fût-ce une simple séparation de mots, après cette sillabe, est une seconde étape appelée par la première. Ce qui fait que ces vers sont détestables et même ne sont pas des vers, c'est qu'il ne suffit pas pour faire un vers de compter douze sillabes, et de supprimer la césure après la sixième. 11 faut que ces douze sillabes soient ritmées et même que le ritme soit net. Les vers incriminés n'ont pas de ritme. Mais un vers comme le suivant de Leconte de Lisle :

Sur les murailles, sur les arbres, sur les toits

est aussi bien ritmé et aussi bon que n'importe lequel de Hugo. Une observation analogue s'applique à cet autre qui est encore de Leconte de Lisle:

Serait-ce point | quelque jugement | sans merci ?

C'est assez dire que, quoi qu'en aient jugé la plupart de nos « éminents critiques » lors de l'apparition de Cyrano de Bergerac^ les vers suivants de M. Edmond Rostand, étant dans une comédie et pour la plupart des vers à effet, sont de tout point irréprochables :

C'est maintenant | que j'aime mieux, | que j'aime bien !

Que tous ceux | qui veulent mourir | lèvent le doigt.

Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise. Empanaché | d'indépendance | et de franchise.

D. — Tétramètres romaotiques et trimëtres non romantiques

Si Ton applique en versification le nom de romantiques aux vers qui n'ont pas d'accent ritmique sur la sixième sillabe, il i a des tétramètres romantiques et des trimètres non romantiques. Voici quelques exemples des premiers :

S'il ne croit pas, ( quand vient le soir, | il pleure, j iicrie

(Hugo, Légende des siècles).

Des rochers nus, | desbois aiïreux, | l'ennui, | l'espace

(Id., L'expiation).

Ladislas, | furtif, | prend un couteau | sur la nappe

(Id., Eviradnus),

On voit aisément quel est Teffet produit par ce tipe de vers : il met en relief les deux mesures voisines constituées par une somme de sillabes inférieure à six. Dans le dernier exemple la troisième mesure sert en outre à peindre un mouvement rapide. Ce tipe a trop peu d'importance pour qu'il soit utile d'insister davantage. Notons cependant que ses origines, comme celles des autres vers romantiques, remontent aussi à la période classique. En voici un exemple que nous empruntons à Racine:

Tout a fui, I tous | se sont séparés | sans retour.

Mais lire ce vers ainsi, c'est fausser la pensée de l'auteur; c'est appeler l'attention sur la totalité des ennemis qui ont fui, tandis que l'important pour Azarias et Joad, c'est leur séparation :

Tout a fui, I tous se sont | séparés | sans retour.

TRIMETRES FAMILIERS 65

Par trimètre non romantique nous entendons un vers de douze sillabes qui porte un accent ritmique sur la sixième, et par \k appartient au mode classique, mais n'a néanmoins que trois mesures, c'est-à-dire que Tune de ses mesures est constituée par un émistiche tout entier. 11 en résulte que cet émistiche a l'allure de la prose et du langage ordinaire, et que le vers tout entier en est rendu particulièrement rapide et léger. Il convient admirablement à l'expression d'un élégant badinage, d'une fine plaisanterie ; c'est le ton de la comédie. Ce mode remonte par ses origines au dix-septième siècle, comme les autres, mais c'est peut-être chez Alfred de Musset, qui avait un sentiment merveilleux du rilme, que Ton en trouve les exemples les plus parfaits. En voici quelques-uns :

Ma !ectri|ce rougit, | et je la scandalise. Mais comment se fait-il, | Mada|me, que l'on dise Que vous avez la jambe | et la poitri|ne bien ? Comment | le dirait-on, | si l'on n'en savait rien ?

(Musset, Namouna).

On sent | l'absurdité | d'un semblalble système. Puisqu'il est avéré | que, lorsqu'on dit | qu'on aime. On dit en même temps | qu'on aimera | toujours,— Et qu'on n'a jamais vu | ni rois | ni troubadours Jurer à leurs beautés | de les aimer | huit jours. Mais cet enfant gâté | ne vivait | que de crème

(Id., iUd.),

Quand on n'a pas d'argent, | c'estamusant | d'écrire. Si c'est I un passe-temps | pour se désennuyer, Il vaut bien | la bouillotte; | et si c'est un métier, Peut ê tre qu'après tout | ce n'en est pas un pire Que fille entretenue, | avocat | ou portier.

(Id., iUd.).

La pièce intitulée « A Ninon » est un exemple parfait. C'est un mélange de badinage et de gravité, de gaîté et de tristesse, d'où deux tons représentés par deux tipes de vers: pour le badinage, untrimètre composéd'unémisticheàsixsillabeset d'un autre à deux plus quatre ou quatre plus deux; pour

les idées graves, le tétramètre classique. Quiconque a le sens des nuances de la langue et de la poésie française, s'en rendra parfaitement compte :

Si je vous le disais | pourtant, ) que je vous aime,

Qui sait, | brune auxyeux bleus, j ce que vous endiriez?

puis deux vers tristes :

L'amour, | vous le savez, | cause une peine | extrême, C'est un mal | sans pitié | quevousplaignez | vous-même;

et le ton du badinage pour terminer la strofe :

Peut-ê|tre cependant | que vous m'en puniriez.

Les quatre strofes suivantes sont construites d'une manière simétrique ; les deux premiers vers sont graves et les trois derniers sont légers :

Si je vous I le disais | que six mois | de silence Ca|chent de longs tourments | et des vœux | insensés, Ninon, | vous êtes fine, | et votre insouciance Se plaît, I comme une fée, | à deviner d'avance ; Vous me répondriez | peut-êt|re : Je le sais.

Si je vous I le disais, | qu'une dou] ce folie

A fait de moi | votre ombre | et m'attache | à vos pas :

Un petit air | de doute j et de mélancolie,

Vous le savez, | Ninon, ( vous rend bien plus jolie ;

Peut-ê|tre diriez-vous | que vous n'y croyez pas.

Si je vous j le disais, | que j'empor|te dans l'âme Jusques aux moin|dres mots ! de nos propos | du soir: Un regard offensé, | vous le savez, | Madame, Change deux yeux d'azur | en deux éclairs | de flamme ; Vous me défendriez | peut-ê|tre de vous voir.

Si je vous I le disais, | que chaque nuit | je veille, Que chaque jour | je pleure | et je prie | à genoux: Ninon, | quand vous riez, | vous savez qu'une abeille Prendrait | pour une fleur | votre bouche vermeille ; Si je vous le disais, j peut-être | en ririez-vous.

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