FAUX TRIMETRES DE RACINE
Mais qu'un traî|tre qui n'est hardi | qu'à m'offenser
[Phèdre).
Jamais femlme ne fut plus dijgne de pitié
[Ibid.). Gc>7
Le bandeau | qu'elle avoit reçu [ de votre main
[Mithridate]. "^ij
Si votre cœur | étoit moins plein ( de son amour •7C(»
[Bajazet).
Ces faits demandent une explication. Les exemples que nous venons de citer semblent détruire de la façon la plus nette l'affirmation que nous avons énoncée tout à l'eure, qu*il n'i a pas de trimètres dans les tragédies de Racine. En réalité il n'i a pas de trimètres dans les tragédies de Racine parce qu'il est certain qu'il n'i en a pas mis et qu'il coupait tous ces prétendus trimètres après la sixième sillabe ; c'étaient donc des tétramètres. M. Becq de Fouquières ne s'i est d'ailleurs pas trompé, et, comme il le dit p. 115, les personnes qui lisent ces vers en les coupant après la sixième sillabe « ont raison » et ceux qui ont tort sont certains « acteurs modernes » qui suppriment dans ces vers l'accent ritmique de la sixième sillabe « par suite d'habitudes contractées sous l'influence du drame romantique ». 11 n'i a pas dans ces vers suppression du second accent ritmique, il n'i a qu'un « affaiblissement » de l'accent tonique, « dû à la cohésion grammaticale du deuxième et du troisième élément rythmique ».
Qu'est-ce qu'il i a donc de particulier dans ces vers, qui nous a permis de rendre plausible cette erreur qu'ils contenaient une idée essentielle, mise précisément en relief par le ritme ternaire ? c'est qu'ils contiennent le plus souvent un mot fort important ; ce n'est pas le vers tout entier qui est important; c'est un mot de ce vers. Ce mot n'a généralement que deux siliabes et constitue lapremière mesure du deuxième émistiche : il est mis en relief par ces faits que, venant après la césure, l** il est dans une mesure lente (ayant moins de trois siliabes), 2° il suit un mot insignifiant qui porte un accent tonique plus faible que le sien, et par conséquent il marque une gradation. Quand Aman dit:
Et Mardochée | est-il | aussi \ de ce festin? > ^
c*est le mot « aussi » sur lequel il appuie et qui exprime toute son inquiétude. Comparez ce vers de Lamartine [Jocelyn) :
J'allai dans le parterre, au pied de la fenêtre
De la chambre où ma mère | aussi \ veillait peut-être.
Quand Agamemnon dit à Arcas :
De quel front immolant tout l'Etat à ma fille,
Roi sans gloi|re, j'irois | vieillir \ dans ma famille! ''
c'est sur le mot « vieillir » qu'il insiste et qu'il fait porter tout le poids de son mépris. Lorsque Abrier dit à Josabet ,
Que feriez-vous de plus, si des rois vos aïeux
Ce jeune enfant | étoit | un res\iQ précieux? ' y ^ ^^
c'est ce mot un reste qui est important et qu'il faut mettre en relief puisque c'est lui qui exprime la vérité qu'Abner ne soupçonne même pas *.
Ce n'est donc pas la scansion en trimètre qui met en relief ce qu'il i a d'important dans ces vers. Il peut arriver même qu'elle fausse complètement le sens d'un vers de Racine. Dans cet exemple :
Mais... — Quoi donc? | Qu'avez-vous résolu? | — D'obéir
1 Cette discussion n'a pour but que de montrer par où pèche l'ipotèse que nous avons soulevée plus aut. Il n'en faudrait pas conclure que dans tous les vers de Racine qui se prêtent à la scansion romantique le mot qui suit la césure a toujours une importance capitale. Voici deux exemples entre plusieurs qui montrent le contraire : Mon désespoir | tourna | mes pas | vers l'Italie Ce Solyman l jeta | les yeux j sur Roxelane. Le premier de ces deux vers est d'ailleurs peu armonieux, et dans ous deux il i a une discordance choquante entre le ritme et le sens : ce sont de mauvais vers.