‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 100 sur 135 · INSISTANCE PAR LA RIME · texte numérisé non relu

INSISTANCE PAR LA RIME

Et le sein tout meurtri d'avoir tant allaite, Elle fait son repos de sa stérilité

(Musset, Rolla).

L'idée d'accumulation appelle naturellement Tidée d'insistance ; on insiste sur une idée en la répétant sous des formes différentes, mais analogues, en accumulant les faits identiques, les arguments parallèles. Nous avons déjà vu que l'insistance se peint en accumulant les répétitions et les rappels des mêmes sons à l'intérieur des vers ; mais la rime est la place où les sons sont le plus en relief; c'est donc la meilleure place pour les mettre en lumière. Le moyen le plus élémentaire d'insister par la rime est d'i répéter le même mot.

On les fera passer pour cornes,

Dit l'animal craintif, et cornes de licornes

(La Fontaine).

Un moyen plus compliqué mais plus artistique d'insister est de mettre à la rime des rappels de sons et de les répercuter dans l'intérieur des vers :

Trois ans, — les trois plus beaux de la belle jeunesse, —

Trois ans de volupté, de délire et d'ivresse.

Allaient s'évanouir comme un songe léger,

Comme le chant lointain d'un oiseau passager.

Et cette triste nuit, — nuit de mort, — la dernière, —

Celle où l'agonisant fait encor sa prière.

Quand sa lèvre est muette, — où, pour le condamna,

Tout est si près de Dieu, que tout est pardonne', —

11 venai't la passer chez une fille infâme

(Musset, Rolla).

Quand le développement a une certaine étendue, il peut i avoir plusieurs séries de rimes qui assonent entre elles ou se rappellent. Tel le passage suivant du discours de Thémistocle où il n'i a guère que des rimes en é (è) et en i, ce qui est un moyen d'accumuler les arguments et de les rendre plus frappants, de les marquer chacun davantage. Il faut noter en

outre que dans ce cas particulier les voyelles des rimes sont des voyelles claires, c'est-à-dire incisives:

Eurybiade, à qui Pallas confie Athéne,

Noble Adymanthe, fils d'Ocyre, capitame

De Cormthe, et vous tous, prmces et chefs, sachez

Que les dieux sont sur nous à cette heure penches;

Tandis que ce conseil hésite, attend, van'e,

Je vois pomdre une larme aux yeux de la patree;

La Grèce en deuil chancelle et cherche un pomt d'appMi.

Rois, je sens que tout ment, demam trompe aujourd'hui,

Le jour est louche, Yair est fuyant, Tonde est lâche;

Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche ;

J'esteme peu la vague instable, mais je dis

Qu'un gouffre est moms mouvant sous des pieds plus hardis

Et qu'il faut traiter l'eau comme on traite la vie,

Avec force et dédam ; et, n'ayant d'autre envie

Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter !

Il est temps que les coeurs renoncent à douter,

Et tout sera perdu, peuple, situ n'opposes

La fermeté de l'homme aux trahisons des choses.

Nous sommes de fort près par Némésis suivis,

Tout penche, et c'est pourquoi je vous dis mon avis.

Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine,

C'est de sauver Mégare, Egine et Salamine,

Et je trouve prudent en même temps que fier

De protéger la terre en défendant la mer

(Hugo, Le détroit de VEuripe).

Nous n'avons marqué parmi les toniques que les e (e, é, è^) et les i. Mais à i regarder de plus près on trouve une série d'éclatantes a qui préparent et entourent la rime lâche : Je VOIS poindre une larme. . ., la vague instable, — quelques 6 qui préparent la rime opposes^ choses: Et qu'il faut traiter 'eau..., enfin des répétitions plus isolées: je sens que tout ment. ..y Le jour est lowche..., prudent en même temps. . ., en défendant..., — deux premiers émistiches rimant ensemble:

Tout penche, et c'est pourquoi*.

Restons dans ce détroit

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