ARMONIE PRESQUE NULLE
Ils étaient dans le bruit, ils sont dans le silence i é e 0° è i i w^ o° è i o°
(Hugo, Zim-Zizïmi).
Et flairent dans la nuit une odeur de lion
e e e 0" ai û o è è i u^
(Herkdia).
7 — le vers est ritrné en triades :
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte e e° 6 è a è é é e° 6 è e"^
HT' — i— '^r — i — ~^i^' ^^y^
(Racine, Athalie).
Qui ne livre son front qu'aux baisers des étoiles i è i é u" w" 6 è é é é a
(Hugo, Les montagnes).
D'une blanche lueur la clairière est baignée
(Id., Éviradnus).
VERS DEPOURVUS D ARMONIE
Ce sont ceux qui ne peuvent être ramenés à aucune formule. Aucun groupement des voyelles qui fournisse une correspondance n'est possible, et l'oreille reste désagréablement impressionnée par cette série de sons qui se succèdent sans ordre et sans lien. Néanmoins ici encore il i a des degrés ; il peut se faire que le vers tout entier soit dépourvu d'armonie, ou bien que l^un de tes émistiches pris à part soit armonieux; dans ce dernier cas l'oreille est moins fortement blessée, elle trouve une sorte de compensation^ de soulagement. Mais pour qu'un émistiche pris à part soit armonieux, il faut que les divisions de son ritme et celles de cette armonie coïncident strictement, et si elle est en triades, que ces triades aient une modulation nette ; si elle est en diades, que ces diades soient inégales :
a — L'un des émistiches pris à part est armonieux : C'est que lorsque .Junon vit son beau sein d'ivoire i u"^ ô e^ i a
(Musset).
Martial est en vente au prix de cinq deniers
(Heredia).
Quel que tu sois, issud'Ancus ou né d'un rustre 0^ û u é è°^ û
Salua d'un grand cri la chute du Soleil au é û à è
(iD.;
(ID
UN SEUL EMISTICHE EST ARMONIEUX ^6 7
Ils savent compter l'heure et que leur terre est ronde
(Musset),
Sur le seuil de l'étable où veille saint Joseph
(Hrredia).
L'errant troupeau qui broute aux berges du Qalèse 6 è é û a è
(ID.)
Inscris un fier profil de guerrière d'Ophir é è è é ô i
(Id.).
Le pontife Alexandre et le prince César é é e° é é a
(Id.).
Vous m'avez de César confié la jeunesse
(Racinr:),
Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste
(Herrdia).
La ville s'est changée en un palais de fées ai ê è 0" é
(Musset).
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal a è lé 6°^ è
(Heredia).
Car il a vu la lune éblouissante et pleine ai au au
(ID.)
Les volumes des morts et celui du vivant é ô û é é ô
(ID.)
A l'éclair d'un sourire a tressailli d'orgueil a é è é"^ u i
(ID.)
jS — Aucun émistiche n'est armonieux :
A l'ombre du platane où nous nous allongeons
(Heredu).
Quel est le bon plaisir de votre courtoisie ?
(Musset).
Pour saluer l'enfant qui rit et les admire
(Heredia).
Le maître de ce clos m'honore. J'en suis digne
(ID.)
Autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe
(ID.)
De ses bras familiers semble lui faire accueil
(iD.).
L'incorruptible cœur de la maîtresse branche
(ID.)
Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve.
(ID.)
Où chaque roi, gardant la pose hiératique
(ID.)
LAKiMONlE ET LA CESURE 369
Nous avons essayé de faire passer notre oreille par dessus la césure de Témistiche de la manière suivante :
C'est que, lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire è c ô c û u^ i u° 0 e"^ i a
Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire
Mais d'abord plusieurs des vers que nous avons cités ne permettent pas de semblables combinaisons, et d'autre part dans les vers de coupe vraiment classique notre oreille n'a jamais pu s'abituer à faire un pareil saut, àadmettre une telle discordance; cette construction ne peut se faire que sur le papier.
CLASSEMENT DE QUELQUES POÈTES AU POINT DE VUE DE l'aRMONIE
D'après ce qui précède nous sommes en mesure de déterminer exactement le degré d'armonie d'un vers ou d'une série de vers. Par conséquent nous pouvons comparer entre eux et classer à ce point de vue spécial de l'armonie les différents poèmes d'un même auteur ou d'une manière générale l'ensemble des œuvres de nos divers poètes. Il suffit pour cela de faire des statistiques, d'additionner et de comparer ; c'est un travail purement matériel.
Nous donnerons quelques indications sur la manière dont ces statistiques doivent être faites et interprétées.
11 faut tout d'abord mettre à part les vers qui n'ont pas d'armonie du tout. Mais leur compte ne suffit pas. Supposons que nous veuillons comparer deux poèmes de 100 vers chacun et que nous trouvions dans l'un 5 vers sans armonie et 10 dans l'autre, il n'en résultera nullement que le second est deux fois moins armonieux que le premier, car il peut se faire que dans celui-ci les 95 autres vers soient d'une manière générale très peu armonieux et qu'au contraire l'autre contienne 90 vers très armonieux. Il faut donc prendre en considération non seulement le nombre des vers armonieux, mais aussi la qualité de leur armonie.
Parmi les vers peu armonieux, il faut faire le total de ceux dans lesquels l'armonie est en discordance avec le ritme. Ceux dans lesquels le ritme et l'armonie concordent fourniront un autre total, mais un total comprenant des éléments fort disparates qu'il est indispensable de distinguer. Les plus armonieux, nous l'avons vu, sont les vers en triades ; au contraire l'armonie de ceux qui ne se divisent qu'en diades asimétriques est presque nulle ; ces deux catégories ne peuvent évidemment pas figurer ensemble. Il faut aussi compter à
LARMONIE CHEZ RACINE 371
part les vers en diado-triades puisqu'ils sont presque aussi armonieux que ceux en triades, et mettre dans une dernière classe les vers en diades simétriques comprenant à la fois des vers très armonieux et d'autres d'une armonie moindre. Il n'est pas utile de subdiviser cette dernière catégorie.
D'après ces principes nous avons examiné trois morceaux de 100 vers chacun dans six de nos poètes. Ces trois morceaux étant pris dans des œuvres diverses la combinaison des résultats qu'ils fournissent offre une certaine garantie et donne une espèce de moyenne pour chacun de ces poètes ; néanmoins nous ne pouvons considérer les conclusions qui en ressortent que comme des indications ; pour arriver à quelque chose de réellement précis et certain, il faudrait faire porter les statistiques sur des morceaux beaucoup plus nombreux et plus étendus.
Voici ce que nous avons obtenu et la classification qui en résulte :
Les 100 premiers vers de la scène des fauteuils (IV, 2} dans Britannicus se répartissent ainsi :
48 vers ont un sistème d'armonie d'accord avec le ritme, à savoir:
14 en triades 8 en diado triades
23 en diades simétriques
3 en diades asimétriques; 48 vers ont un sistème d'armonie en désaccord avec le ritme ;
4 vers sont dénués d'armonie.
Les 100 premiers vers de la scène de la déclaration de Phèdre (II, 5) se répartissent ainsi :
50 versent un sistème d'armonie d'accord avec le ritme, à savoir :
12 en triades 8 en diado-triades
24 en diades simétriques
6 en diades asimétriques ;
48 vers ont un sistème d'armonie en désaccord avec le
ritme ; 2 vers sont dénués d'armonie.
Les 100 premiers vers de la 4° scène de l'acte IV à'Iphigéniese répartissent ainsi :
44 vers ont un sistème d'armonie d'accord avec le ritme, à savoir :
11 en triades 9 en diado-triades 18 en diades simétriques 6 en diades asimétriques ; 54 vers ont un sistème en désaccord avec le ritme; 2 vers sont dénués d'armonie.
La combinaison de ces trois produits donne la moyenne suivante pour Racine :
47 vers concordent avec le ritme, dont : i2 en triades S en diado-triades 22 en diades simétriques 3 en diades asimétriques; âO sont en discordance; 5 n'ont pas d'armonie.
Pour savoir combien de vers ont une armonie de bonne qualité, il suffit de retrancher du total des vers présentant concordance entre le ritme et l'armonie le nombre de ceux qui sont en diades asimétriques, ce qui donne un total de 42 pour 100.
Les 100 premiers vers de chacune des trois pièces suivantes de V. Hugo : L'Année terrible, Aymerillot^ Petit Paul, fournissent les chiffres suivants; le quatrième chiffre, en italique, représente la moyenne produite par la combinaison des trois autres :
Concordants 53, 46, 49, A9
Triades... 11, 10, 6, 9
Diado-triades 7, 2, 8, 6
Diades simétriques 29, 28, 24, 27
Diades asimétriques 6, 6,11, 7
l'ABMONIE chez divers POETES 373
Discordants 45, 50, 49, 4S
Sans arraonie 2, 4, 2, 5
Il i a donc en moyenne 42 vers qui présentent une bonne armonie.
Les 100 premiers vers destrois pièces suivantes de Musset : Namouna, Nuit de mai, A la Malibran^ donnent les chiffres suivants :
Concordants 50, 43, 39, 44
Triades 14, 9, 7, 10
Diado -triades 7, 9, 8, S
Diades siraétriques 24, 18, 18, 20
Diades asimétriques 5, 7, 6, 6
Discordants 47, 53, 55, S2
Sans armonie 3, 4, 6, 4
Bonne armonie 38
Les 100 premiers vers des trois pièces suivantes de Leconte de Lisle : Le Runoia, Glaucé, Les Erinnijes, donnent :
Concordants 46, 42, 38, 4^
Triades 9, 12, 2, 8
Diado-triades 7, 4,11, 7
Diades simétriqaes 25, 22, 20, 22
Diades asimétriques 5, 4, 5, 5
Discordants 50. 56. 59, H5
Sans armonie 4, 2, 3, 5
Bonne armonie 37
Les 100 premiers vers des trois pièces suivantes de Boilenu : A mon esprit. Art poétique, Lutrin, donnent :
Concordants 39, 38, 32, 36
Triades 11, 13, 12, i2
Diado-triades 7, 6,12, 8
Diades simétriques 19, 18, 6, iâ
Diades asimétriques 2, 1, 2, 2
Discordants 57, 53, 64, 58
Sans armonie 4, 9, 4, 6
Bonne armonie 34
Les 100 premiers alexandrins des trois pièces suivantes de Lamartine : L'Immortalité^ Les laboureurs dans Jocelyn, La chute d'un ange, donnent :
Concordants
Triades
Diado-triades
Diades simétriques
Diades asimétriques
Discordants
Sans armonie
Bonne armonie 33
Ces statistiques placent donc nos six poètes au point de vue de l'armonie dans l'ordre suivant : Racine, Hugo, Musset, Leconte de Liste, Boileau, Lamartine.
Racine et V. Hugo viennent nettement au premier rang avec chacun 42 vers sur 100. Si Ton s'en tenait à ce total il faudrait les placer ex œquo ; c'est ici que le détail de ces 42 vers est instructif : Racine est très sensiblement plus armonieux que Hugo parce qu'il présente 20 vers sur 100 en triades et diado-triades tandis que Hugo n'en a que 15.
Musset et Leconte de Lisle viennent après, l'un avec 38 et l'autre avec 37. Il i a de même une différence sensible entre les deux parce que le premier présente 18 vers sur 100 en triades ou diado-triades et le second seulement 15.
Boileau se place notablement plus bas avec 34 vers sur 100 ; mais il ne faut pas oublier que s'il n'avait pas tant de vers discordants, il figurerait au premier rang avec Racine puisqu'il a comme lui 20 vers sur 100 en triades ou diadotriades.
Quant à Lamartine, il est nettement le dernier, non pas tant parce qu'il ne donne que 33 vers ajant une bonne armonie (c'est en somme le même chiffre que Boileau), que parce que sur ces 33 vers il n'en a que 14 en triades ou diadotriades.
Certains s'étonneront peut-être de trouver Varmonieux Lamartine en si mauvaise place. Nous ne saurions mieux faire que de les renvoyer à l'article qu'a publié sur lui
l'aRMONIE chez V. HUGO 37 5
Leconte de Lisle. Ils i trouveront très nettement exposées les raisons pour lesquelles ce poète perd tant à être examiné de près.
Les statistiques de ce genre peuvent servir à comparer non seulement deux poètes entre eux, mais aussi les diverses œuvres d*un même poète. Ainsi il est très remarquable que les différentes pièces qu'un poète a composées à une même époque fournissent en général à peu de chose près les mêmes chiffres; tandis qu'il n'en est pas toujours de même pour deux poèmes dont l'un est postérieur de quinze ou vingt ans à l'autre. La comparaison des 100 premiers vers de L'année terrible avec les 100 premiers à' Aymerillot est très suggestive à cet égard. Si on lit successivement ces deux morceaux on sent bien vite que ce n'est plus le même art : le poète est devenu vieux ; la poésie a baissé, la langue et le ritme ont perdu leur souplesse , mais l'armonie a augmenté ; l'auteur a sensiblement perfectionné son instrument à ce point de vue qui est maleureusement dans une certaine mesure secondaire. L'étude de l'armonie par statistiques peut donc fournir un précieux concours pour étudier l'évolution de l'art d'un poète.
l'aRMONIE des vers de moins de douze SILLABES
Le vers de douze sillabes est depuis le XVII" siècle le vers français par excellence. Becq de Fouquières a montré lorsqu'il s'est occupé du ritme à quoi il devait son trionfe et sa supériorité. C'est au nombre de ses sillabes, douze, qui est « celui dont les éléments peuvent se grouper suivant le plus grand nombre de combinaisons, chaque groupe étant, avec le nombre total, dans un rapport exact et facile à apprécier... Le nombre douze est celui que l'oreille analyse le plus aisément puisqu'elle peut le diviser en groupes de deux, de trois, de quatre ou de six sons » (p. 10). L'étude que nous venons de faire sur Tarmonie fait comprendre sans explications, que le raisonnement appliqué au ritme par Becq de Fouquières convient également bien à l'armonie.
Un vers de douze sillabes isolé est un vers; il a son ritme complet et son armonie forme un tout. Un vers de dix sillabes isolé n'est un vers que dans certaines conditions. Les vers qui n'ont que uit sillabes ou moins de uit sillabes ne sont des vers qu'à condition de n'être pas isolés. 11 est facile de comprendre que si l'armonie au lieu d'appartenir en propre à un vers se répartit sur tout un groupe, elle perd de sa précision, devient beaucoup plus vague. Elle devient en même temps beaucoup moins intéressante; aussi nous borneronsnous à donner quelques indications sur l'armonie des vers de moins de douze sillabes.
Le vers de dix sillabes, le grand vers de l'ancienne poésie française, peut être souvent considéré comme une unité. Dans ce cas son armonie se ramène à six diades ou à deux diades et deux triades réparties dans un ordre que détermine la place de la coupe.
Voici quelques exemples coupés après la quatrième sillabe. On notera que le second membre du vers comprend tantôt deux triades, tantôt trois diades: